samedi, août 22, 2026
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Wahbi après la promulgation de la loi sur la profession d’avocat : quand le « divorce entre hommes » devient une nouvelle manière de penser la relation avec les avocats

Dans l’entretien accordé à la deuxième chaîne marocaine après la publication de la loi sur la profession d’avocat au Bulletin officiel, Abdellatif Wahbi ne s’exprime pas tout à fait comme un ministre qui vient de clore une bataille législative. Il parle plutôt comme un responsable politique qui cherche à refermer un chapitre et à en ouvrir un autre, sur des bases différentes. La loi n° 66.23 est désormais entrée en vigueur après sa publication au Bulletin officiel n° 7536 du 20 août 2026, alors que la Cour constitutionnelle n’a pas pu statuer sur sa conformité à la Constitution en raison d’un problème procédural dans la saisine. Wahbi sait donc que le texte est devenu du droit positif, mais que sa légitimité politique demeure contestée dans une partie de la profession et que la mobilisation des avocats ne s’est pas éteinte avec sa publication.

Il commence par le terrain qui lui permet le plus facilement de reprendre la maîtrise du récit : les réseaux sociaux. Il affirme que des propos inexacts lui ont été attribués et que ces plateformes ont contribué à aggraver la crise entre lui et les avocats. En apparence, il s’agit d’une défense personnelle. Mais, derrière cette formulation, se trouve une tentative de dissocier l’homme du conflit. Dans son récit, il existe d’un côté un désaccord professionnel et politique, et de l’autre une accumulation de déclarations et d’interprétations qui auraient transformé ce désaccord en affrontement personnel. Le ministre cherche ainsi à redéfinir le terrain de la confrontation : il ne veut plus qu’elle soit structurée autour de ce qu’il aurait dit ou de ce qu’on lui aurait fait dire, mais autour de ce qu’il faut faire maintenant que la loi est devenue une réalité.

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Puis vient l’expression la plus révélatrice : « ma relation avec les avocats n’est pas un divorce, c’est un divorce entre hommes ». Au-delà de la formule provocatrice et du style direct de Wahbi, cette phrase résume une grande partie de sa stratégie discursive. Le ministre veut faire comprendre que la confrontation n’a pas débouché sur une rupture institutionnelle et qu’un conflit peut prendre fin une fois la bataille terminée. Mais le choix du mot « divorce » reconnaît aussi implicitement qu’une fracture réelle s’est produite. Ce qu’il cherche désormais, ce n’est donc pas à nier le conflit, mais à le rendre dépassable. L’adjectif « entre hommes » renvoie à une logique de respect mutuel : deux parties peuvent s’affronter durement, puis se retrouver une fois la confrontation terminée sans transformer le désaccord en hostilité permanente.

C’est à partir de là que Wahbi déplace son discours du passé vers ce qu’il veut construire pour la suite. Lorsqu’il affirme que « ces différends appartiennent désormais au passé », il enchaîne immédiatement sur d’autres dossiers concernant les avocats : leurs conditions dans les tribunaux, la retraite et d’autres questions professionnelles. Cette énumération n’est pas anodine. Le ministre tente de déplacer le centre du dialogue : la loi, qui constituait le cœur de la confrontation, appartient désormais au passé législatif ; les problèmes concrets de la profession deviennent le nouvel agenda. Autrement dit, si la négociation sur le texte est terminée, d’autres espaces de discussion restent ouverts sur l’organisation et l’avenir du métier.

Mais Wahbi ne se contente pas d’appeler à tourner la page. Interrogé sur la possibilité que la grève se poursuive, il estime qu’elle ne devrait pas durer, parce que les avocats sont des « hommes de loi » et comprennent ce que signifie la publication d’un texte au Bulletin officiel et son entrée en vigueur sur ordre royal. Le ministre exerce ici une pression indirecte, mais parfaitement lisible. Il ne menace pas et n’annonce aucune mesure coercitive. Il invoque simplement l’identité professionnelle des avocats : ceux qui connaissent le droit savent que le texte publié s’impose désormais. Le message sous-jacent est que la poursuite de la grève ne peut plus empêcher l’entrée en vigueur de la loi, puisque cette étape est déjà franchie ; elle devient donc un choix politique et professionnel face à une réalité juridique nouvelle.

Wahbi laisse cependant aux avocats une porte de sortie juridique. Il reconnaît que la loi pourra faire l’objet de débats devant les juridictions et que des recours constitutionnels pourront intervenir. Il évoque également l’éventualité qu’un nouveau ministre, lors de la prochaine législature, procède à certaines modifications. Cette précision est essentielle : le ministre ne présente pas la loi comme un texte définitivement figé. Il distingue entre deux réalités : son entrée en vigueur, qui est acquise, et son impossibilité d’être réformée, qui ne l’est pas. Cette distinction lui permet de défendre simultanément deux positions : le droit s’applique aujourd’hui, mais la discussion juridique et politique sur son évolution reste ouverte.

Plus révélatrice encore est sa référence à un éventuel ministre qui lui succéderait. En défendant jusqu’au bout la logique du gouvernement, Wahbi reconnaît en même temps qu’un autre responsable politique pourrait revoir certaines dispositions. Il semble ainsi dire aux avocats : j’ai défendu le texte dans le cadre de ma responsabilité, la bataille législative est arrivée à son terme ; ce qui viendra ensuite relève des institutions et de la prochaine configuration politique. À ce moment précis, le discours quitte le terrain de la défense personnelle d’une loi pour revenir à une conception plus institutionnelle de la responsabilité publique. Wahbi refuse de rester prisonnier du texte qu’il a porté, comme il refuse que son conflit avec les avocats devienne une querelle personnelle qui survivrait à sa fonction.

Il revient ensuite à son ancienne identité d’avocat pour construire un pont avec ceux qui l’ont affronté. Il compare le conflit à ce qui se passe dans les salles d’audience : les avocats s’affrontent dans leurs plaidoiries, puis se retrouvent après l’audience et dépassent leurs divergences. L’image est politiquement utile. Elle ramène la confrontation aux règles mêmes de la profession. Les avocats défendaient, selon lui, leur métier ; lui défendait « la logique du gouvernement et de l’État ». Chacun jouait donc son rôle, et le conflit ne devrait pas nécessairement produire une rupture durable.

Mais une autre phrase mérite davantage d’attention : « la profession d’avocat est une institution parmi les institutions de l’État ». C’est probablement la clé qui permet de relire l’ensemble de son intervention. Wahbi ne présente pas l’avocature uniquement comme un corps professionnel autonome négociant avec le pouvoir, mais comme une composante de l’architecture institutionnelle de l’État, dont la mission participe à la garantie du procès équitable. C’est précisément ici que se situe une partie du désaccord de fond : le ministre raisonne à partir de l’État, de la justice et des institutions ; une partie des avocats raisonne à partir de l’indépendance de la profession comme garantie du citoyen, y compris face à l’État lui-même.

Son appel à « tout dialogue » dans l’avenir ne signifie donc pas un retour au point de départ. Wahbi propose un dialogue après l’entrée en vigueur de la loi, une fois que la confrontation sur le texte est close et que la discussion peut porter sur l’évolution de la profession. Il offre aux avocats une nouvelle formule : la loi est devenue une réalité, mais ses effets, ses modalités et certains de ses mécanismes peuvent encore être discutés. C’est, au fond, une tentative de sortir du conflit sans avoir à proclamer qu’un camp a vaincu l’autre.

C’est pourquoi l’expression de « divorce entre hommes » constitue bien plus qu’une formule. Elle résume la logique de toute son intervention : un divorce sans rupture institutionnelle, une confrontation sans hostilité définitive, une loi promulguée dont la bataille parlementaire est terminée, mais une relation avec les avocats dont les dossiers restent ouverts. Wahbi cherche à fermer la page de la confrontation, pas à fermer le livre.

Le ministre veut que les avocats acceptent la réalité juridique sans renoncer à leur droit de la contester ; il veut que le gouvernement conserve la maîtrise du texte tout en laissant ouverte la possibilité de futures réformes. Le conflit change donc de nature : la loi est désormais en vigueur, mais la bataille autour de la profession, elle, n’est pas terminée.

 

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