Pedro Sánchez n’aura pas attendu la fin de la législature. Lundi 5 octobre au matin, le président du gouvernement espagnol a annoncé la dissolution du Parlement et la convocation d’élections législatives anticipées pour le dimanche 29 novembre, mettant ainsi un terme prématuré à une législature qui devait théoriquement se poursuivre jusqu’en 2027. La décision intervient après que le gouvernement a éprouvé de plus en plus de difficultés à faire adopter ses principales politiques au Congrès des députés, dans une majorité devenue difficile à maintenir dossier après dossier.
Frente a sus áticos, sus recortes y su servilismo a las élites, nuestro compromiso con la gente: vivienda asequible, servicios públicos y derechos sociales.
España tiene que seguir avanzando y, para eso, necesitamos que la ciudadanía amplíe nuestra fuerza en el Parlamento.
Toca… pic.twitter.com/7TJYjaceP3
— Pedro Sánchez (@sanchezcastejon) October 5, 2026
L’annonce est intervenue quelques jours seulement après un revers parlementaire particulièrement significatif. Vendredi, le Congrès a rejeté deux décrets gouvernementaux consacrés au logement, après le vote contre de la droite du Partido Popular, de Vox et de Junts per Catalunya. Le Partido Nacionalista Vasco, le PNV, s’est également opposé à l’un des textes.
Le gouvernement Sánchez avait présenté ces mesures par la voie d’urgence alors que le logement était devenu l’un des sujets les plus sensibles de la société espagnole. Hausse des loyers, difficulté croissante pour accéder à un logement convenable, précarité des contrats de location et expulsions ont progressivement transformé une question sociale en problème politique national.
La mobilisation dans la rue a accompagné cette évolution. Plusieurs villes espagnoles ont connu des manifestations au cours du week-end, avec des milliers de personnes réclamant des mesures immédiates contre la hausse des loyers et les difficultés d’accès au logement.
L’un des dossiers qui a marqué cette séquence est celui de Maricarmen Abascal, 87 ans, expulsée du logement où elle avait vécu pendant près de sept décennies. Son cas est devenu l’un des symboles des mobilisations contre les expulsions et contre une crise du logement qui touche désormais des catégories de population bien au-delà des jeunes ménages.
Les deux décrets rejetés par le Congrès prévoyaient notamment des mesures destinées à prolonger certaines protections contre les expulsions et à encadrer certaines formes de location temporaire et de location par chambre. Leur rejet est intervenu à un moment où le gouvernement avait besoin de démontrer sa capacité à agir sur un dossier qui touche directement la vie quotidienne des Espagnols.
Sánchez n’a pourtant pas présenté sa décision comme l’aveu d’un échec politique. Dans son intervention depuis le palais de la Moncloa, il a replacé le problème dans le fonctionnement même du Parlement, dénonçant les difficultés à construire des majorités suffisamment stables pour faire avancer les politiques de son gouvernement. Il a ensuite appelé les Espagnols à choisir une nouvelle majorité qui lui permettrait de poursuivre son programme social.
Les rapports de force rendent toutefois cette décision risquée.
Le PSOE aborde les élections dans une situation difficile. Plusieurs sondages cités par les médias internationaux donnent le Partido Popular en tête, avec la possibilité que celui-ci ait besoin de Vox pour former une majorité. Une élection convoquée pour sortir de l’impasse parlementaire pourrait donc, si les rapports de force ne changent pas, déboucher sur une alternance à droite.
C’est une partie du calcul politique qui accompagne la décision de Sánchez. Prolonger la législature aurait signifié continuer à gouverner au moyen d’accords ponctuels et de négociations permanentes. Or le dossier du logement vient de montrer que l’un des sujets qui préoccupent le plus directement les électeurs peut aussi devenir l’un des points de vulnérabilité du gouvernement.
Avant cette dernière crise parlementaire, Sánchez avait déjà accumulé les pressions autour d’un autre dossier particulièrement sensible : l’immigration irrégulière et la crise de Ceuta occupée.
Les 30 et 31 juillet, la ville a connu une arrivée massive de migrants. Le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a ensuite évoqué le chiffre d’environ 72 000 personnes entrées dans la ville, dont la grande majorité seraient reparties volontairement dans un délai relativement court. À la fin du mois d’août, environ 5 000 personnes se trouvaient encore à Ceuta, parmi lesquelles près de 1 500 mineurs. L’opposition a contesté les chiffres du gouvernement et avancé des estimations sensiblement plus élevées.
L’épisode a rapidement été transformé en dossier politique par l’opposition. Le Partido Popular a demandé une modification de la loi sur les étrangers ainsi que des mesures supplémentaires aux frontières. Vox est allé beaucoup plus loin, utilisant une rhétorique particulièrement dure et qualifiant les événements de Ceuta d’« invasion », tout en attribuant directement à Sánchez la responsabilité politique de la crise.
L’affaire ne s’est pas arrêtée avec la fin de la vague d’arrivées. En septembre, la crise de Ceuta est revenue au Congrès et s’est retrouvée au centre des débats de contrôle du gouvernement. La question du sort des milliers de mineurs présents dans la ville, leur répartition dans différentes régions espagnoles et la responsabilité respective du gouvernement central et des autorités locales ont continué à alimenter les affrontements politiques.
Mais les éléments disponibles ne permettent pas de présenter la crise de Ceuta comme la cause directe de la décision électorale. La chronologie parlementaire indique autre chose. Le dernier choc est venu du dossier du logement, avec le rejet de deux textes gouvernementaux sur lesquels Sánchez comptait pour intervenir dans l’un des problèmes sociaux les plus visibles du moment.
Ceuta apparaît davantage comme l’un des épisodes d’une accumulation de pressions politiques autour du gouvernement, tandis que le logement a fourni le dernier déclencheur parlementaire.
La dissolution du Parlement ne signifie d’ailleurs pas l’abandon du dossier du logement. Des sources espagnoles indiquent que le gouvernement envisage de reprendre certaines mesures après l’échec des précédents décrets, en profitant du fonctionnement de la Diputación Permanente pendant la période de dissolution. Sánchez veut ainsi arriver devant les électeurs en mesure de montrer que son gouvernement continue d’agir sur le dossier même qui vient de contribuer à précipiter les élections.
Quelques jours avant le vote, Sánchez avait défendu les décrets devant les députés en affirmant qu’ils répondaient à des problèmes directement vécus par les citoyens et en demandant aux parlementaires de ne pas faire passer les calculs partisans avant le contenu des mesures. Après leur rejet, il a finalement choisi de retourner devant les électeurs plutôt que de tenter encore une fois de reconstruire une majorité dossier par dossier.
Le scrutin du 29 novembre portera donc sur davantage que le sort des deux décrets sur le logement. Il dira si la colère sociale autour des prix, des loyers, de l’immigration et des services publics peut permettre à Sánchez de retrouver une majorité plus stable, ou si les crises accumulées autour de son gouvernement — du Parlement à l’immigration en passant par Ceuta — trouveront finalement leur traduction dans les urnes.
Ceuta est déjà entrée dans la campagne avant même son ouverture officielle. La question migratoire, le nombre de personnes présentes dans la ville, le sort des mineurs et la gestion des frontières resteront des thèmes privilégiés du discours de la droite et de l’extrême droite. Sánchez cherchera, de son côté, à présenter l’élection comme un choix entre un projet social fondé sur le logement et la protection sociale et un projet politique qui réclame un changement dans la gestion de l’État, de l’immigration et de l’économie.
Ce qui est établi, c’est que Sánchez n’a pas provoqué ces élections à cause d’un seul vote. Il a choisi de mettre fin à la législature après qu’un vote particulièrement révélateur eut montré les limites de sa capacité à continuer à gouverner dans les conditions actuelles.
Le 29 novembre, les Espagnols ne choisiront donc pas seulement un nouveau gouvernement. Ils diront aussi si la crise du logement peut produire une nouvelle majorité, ou si les tensions accumulées autour de Sánchez, du Parlement à l’immigration et à Ceuta, finiront par trouver leur véritable issue dans les urnes.


