La révolution de la monarchie démocratique : la monarchie a-t-elle besoin d’institutions plus fortes pour être plus forte ?
À l’occasion du 73ᵉ anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple, Younes Meskine place le lecteur devant une question qui dépasse largement la commémoration elle-même : et si le rapport entre monarchie et démocratie au Maroc n’était pas un rapport de contradiction, mais celui d’un projet historique qui n’a pas encore épuisé toutes ses possibilités ? Le 20 août 1953 n’a pas été le point de départ de la relation entre le Trône et le mouvement national. Il fut plutôt le moment où s’est cristallisé un processus engagé bien avant, lorsque les nationalistes ont choisi de lier la revendication de libération nationale à la continuité de l’État marocain et à la légitimité du Roi, plutôt que de faire de l’indépendance une rupture avec l’institution qui incarnait la souveraineté marocaine.
Cette lecture possède un fondement historique réel. Le Manifeste de l’Indépendance de 1944 associait la revendication de l’indépendance et de l’unité territoriale sous la conduite du Roi à l’exigence d’un système politique consultatif garantissant droits et devoirs. Le rapprochement entre monarchie et réforme politique n’est donc pas une invention contemporaine : il apparaît déjà dans l’un des textes fondateurs du mouvement national.
C’est ici que commence le véritable sens de l’article de Meskine. Il ne place pas la monarchie face à la démocratie ; il cherche plutôt à montrer que la légitimité historique du Trône peut constituer, politiquement et historiquement, un socle pour des institutions représentatives plus fortes. Mais lorsqu’il présente l’expérience du gouvernement Abdallah Ibrahim comme le moment d’une possible marche vers une monarchie parlementaire qui aurait ensuite été interrompue, il passe du fait historique à une interprétation qui demande davantage de démonstration. L’existence du gouvernement Abdallah Ibrahim entre 1958 et 1960 est établie ; en faire nécessairement le début d’une trajectoire parlementaire alternative relève en revanche d’une lecture de l’histoire.
La même prudence s’impose lorsqu’il revient sur l’alternance de 1998. Meskine y voit une séquence au cours de laquelle la monarchie aurait renoué avec une opposition historique, en confiant le gouvernement à Abderrahmane Youssoufi. L’interprétation est politiquement défendable, mais elle ne saurait être présentée comme l’unique explication. L’alternance s’inscrivait également dans un contexte économique et politique complexe, marqué par la crainte d’un enlisement général du pays et par la nécessité de réorganiser les rapports entre pouvoir, société et institutions.
Puis l’article arrive au règne de Mohammed VI, en reliant la force de l’institution monarchique à ce qu’il appelle la « légitimité du Roi humain ». Ici, le raisonnement rejoint une évolution institutionnelle clairement affirmée depuis la Constitution de 2011, qui définit le Maroc comme une monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale, et consacre la séparation, l’équilibre et la coopération des pouvoirs ainsi que la corrélation entre responsabilité et reddition des comptes. La Constitution fait également du Roi le symbole de l’unité de la Nation, le garant de la pérennité et de la continuité de l’État ainsi que du respect du choix démocratique.
Mais la question la plus sensible de l’article arrive ensuite : si la monarchie est forte, que se passe-t-il lorsque les partis, le Parlement, le gouvernement et les médiations politiques s’affaiblissent ? Le débat ne porte alors plus sur la force de l’institution monarchique, mais sur le coût politique de la faiblesse des institutions qui l’entourent. Lorsque les institutions élues ne parviennent plus à produire suffisamment de représentation, de confiance et de reddition des comptes, la société tend à imputer à l’État dans son ensemble la responsabilité des dysfonctionnements. Et la monarchie peut finir par supporter une partie d’un coût politique qui devrait normalement relever des institutions exécutives et représentatives.
Cette idée mérite d’être discutée, d’autant que les indicateurs de confiance politique ne sont pas particulièrement rassurants. Les données récentes d’Afrobarometer montrent cependant qu’une majorité de Marocains continue de considérer les élections comme le mécanisme permettant de choisir les dirigeants, tandis que la confiance dans les partis et les élus demeure plus fragile. Le problème n’est donc pas nécessairement le rejet de la démocratie électorale ; il réside davantage dans le sentiment que les institutions représentatives ne produisent pas toujours les résultats politiques attendus.
C’est précisément à ce stade qu’il faut distinguer la critique des institutions de l’accusation globale. Parler de « centres d’intérêts » qui utiliseraient leur proximité avec le pouvoir pour protéger leurs positions peut constituer un sujet légitime d’enquête journalistique. Mais une telle affirmation gagne en force lorsqu’elle s’appuie sur des noms, des dossiers, des faits, des chiffres et des mécanismes identifiables. Sans cela, l’analyse risque de devenir plus large que les preuves dont elle dispose.
Le titre de l’article peut alors être compris autrement. La « révolution de la monarchie démocratique » ne devrait pas signifier une révolution contre la monarchie, ni une transformation de la nature de l’État. Elle pourrait plutôt désigner une réactivation de la dimension démocratique au sein de la monarchie constitutionnelle elle-même. Ce sens trouve d’ailleurs un appui dans l’architecture constitutionnelle marocaine depuis 2011, qui a consacré le renforcement du rôle du Parlement, la responsabilité du gouvernement issu de la majorité parlementaire, la séparation des pouvoirs et le principe de reddition des comptes.
La véritable question laissée par l’article n’est donc pas : faut-il choisir entre monarchie et démocratie ? Ce débat est déjà dépassé par le cadre constitutionnel marocain. La question beaucoup plus difficile est la suivante : peut-on rendre les institutions élues suffisamment fortes pour exercer pleinement leurs compétences sans que cela soit interprété comme un affaiblissement de la monarchie ?
La réponse, si l’on raisonne à partir de la logique constitutionnelle elle-même, est oui. Le Roi n’a pas besoin d’un gouvernement faible pour être fort, pas plus que la monarchie n’a besoin d’un Parlement faible pour conserver sa légitimité. La Constitution place le Roi dans une fonction de garant de la continuité de l’État, de l’unité nationale et du choix démocratique, tandis qu’elle confie aux institutions élues et exécutives des compétences et des responsabilités précises.
La « révolution » évoquée par Meskine devient alors beaucoup moins radicale que ne le laisse entendre le mot, et beaucoup plus institutionnelle que ne le suggère le titre : que les partis retrouvent leur capacité de représentation, que les élections retrouvent leur substance politique, que le gouvernement exerce pleinement ses responsabilités, que le Parlement retrouve sa fonction législative et de contrôle, que l’administration demeure soumise au droit et que l’économie ne transforme pas le poids financier en pouvoir politique.
Si cela se réalise, le résultat ne serait pas une monarchie plus faible, mais une monarchie moins exposée à supporter les conséquences des défaillances des autres acteurs. Et la démocratie ne deviendrait pas une alternative à la monarchie, mais l’un des instruments permettant à l’État de préserver et de renouveler sa légitimité.
C’est peut-être là que se trouve la lecture la plus solide de ce que le journaliste cherche à dire, même s’il ne le formule pas avec cette précision : il ne s’agit pas de reconstruire le Maroc en dehors de la monarchie, mais de reconstruire l’espace politique à l’intérieur de celle-ci ; non pas de réduire la place du Trône, mais de libérer la monarchie du poids politique que produit la faiblesse des institutions.
Ce n’est donc pas une révolution contre la monarchie. C’est, si l’on accepte cette lecture, une tentative de sortir la monarchie du poids de la politique quotidienne et de rendre la politique aux institutions auxquelles la Constitution en confie la responsabilité. Dans ce sens précis, le titre de « révolution de la monarchie démocratique » peut devenir défendable : une monarchie forte par sa légitimité, des institutions fortes par leurs compétences, et un peuple auquel on ne demande pas de choisir entre stabilité et démocratie, parce que les deux doivent être les composantes d’un même État.


