Pedro Sánchez n’a pas attendu longtemps après la défaite parlementaire qui a fait tomber les deux décrets de son gouvernement sur le logement. Ce lundi 5 octobre, le président du gouvernement espagnol a officiellement annoncé la convocation d’élections législatives anticipées pour le 29 novembre, mettant fin à plusieurs semaines d’incertitude sur la capacité de son gouvernement minoritaire à continuer de faire adopter des textes majeurs au Congrès.
Le coup de semonce était venu vendredi, lorsque le Parlement avait rejeté les deux décrets relatifs au logement avec les voix du Parti populaire, « PP », de Vox et de Junts. Le gouvernement avait présenté ces mesures après une série de mobilisations liées à la crise du logement, déclenchées notamment par l’expulsion d’une femme de 87 ans à Madrid, avant que les protestations ne prennent de l’ampleur, notamment à la Puerta del Sol.
La décision de Sánchez de retourner aux urnes intervient donc à un moment où les sondages ne sont pas particulièrement favorables au Parti socialiste ouvrier espagnol, « PSOE », sans pour autant donner au Parti populaire les moyens de considérer l’élection comme acquise avant même le début de la campagne.
Le dernier sondage de 40dB, publié lundi par « El País » et « Cadena SER », place le PP en première position avec 31,6 % des intentions de vote, contre 27,4 % pour le PSOE. L’écart atteint 4,2 points, une avance réelle mais qui ne suffit pas, à elle seule, à annoncer une victoire électorale. Le système espagnol transforme en effet les suffrages en sièges à travers les circonscriptions, et non sur la base d’un simple calcul national.
Ce qui ressort davantage des chiffres, ce n’est pas seulement l’avance du PP, mais la position de Vox. Le parti de droite radicale atteint 18,4 %, en progression de six dixièmes de point par rapport au précédent baromètre, tandis que le PP recule de huit dixièmes et le PSOE de deux dixièmes. Une partie du mouvement à droite ne profite donc pas au seul parti qui domine actuellement les intentions de vote : une fraction des électeurs se déplace vers Vox.
La directrice de 40dB, Belén Barreiro, considère que l’avantage de la droite est net, tout en mettant en garde contre l’idée d’une élection déjà jouée. Les résultats montrent notamment que le transfert d’une partie des électeurs du PP vers Vox est lié, parmi d’autres facteurs, à la question migratoire.
Dans le camp opposé, le problème ne se limite pas à l’écart entre le PP et le PSOE. Le sondage accorde 5,6 % à Sumar, 2,7 % à Podemos et environ 2 % à « Se Acabó la Fiesta », le mouvement populiste-libéral créé en 2024. L’espace situé à la gauche du PSOE apparaît ainsi davantage fragmenté au moment même où Sánchez a besoin de ces voix pour transformer son poids électoral dans le camp progressiste en sièges parlementaires.
Le chiffre de Podemos mérite une attention particulière. Avec 2,7 %, le parti reste proche du seuil de 3 % qui peut devenir déterminant dans certaines grandes circonscriptions, même si les conditions de représentation varient d’une circonscription à l’autre. Sumar, de son côté, aborde cette séquence avec une force considérablement réduite par rapport aux élections de 2023. Les composantes de cet espace politique ont déjà engagé la reconstruction d’une alliance autour d’un projet de « Frente Amplio », dont les détails et le candidat doivent encore être précisés en octobre.
Il y a aussi une donnée temporelle qui oblige à lire le sondage avec prudence. Le travail de terrain de 40dB a été réalisé entre le 25 et le 28 septembre. Il mesure donc l’état de l’opinion après le début des mobilisations sur le logement, mais avant le vote parlementaire qui a fait tomber les deux décrets et avant l’annonce, aujourd’hui, des élections anticipées.
Le sondage ne mesure donc pas la réaction des électeurs à la défaite parlementaire de vendredi ni à la décision de Sánchez du 5 octobre.
Il repose sur 2 000 entretiens réalisés en ligne et décrit une tendance de l’opinion à un moment précis, pas un résultat électoral à venir. Mais la direction générale apparaît clairement : le PP arrive en tête, le PSOE occupe la deuxième place, Vox se trouve dans une position particulièrement favorable et les forces de gauche dont Sánchez pourrait avoir besoin restent dispersées entre plusieurs formations.
Le sondage de Winston Research publié le 4 octobre par « Artículo14 » pousse plus loin la traduction des intentions de vote en sièges. Il donne 31,3 % au PP, soit 135 sièges, contre 24,9 % et 102 sièges au PSOE. Vox atteindrait 19,1 % et 69 sièges. Sumar obtiendrait 10 sièges et Podemos quatre, tandis que les autres formations totaliseraient 30 sièges.
Dans cette simulation, le PP et Vox atteindraient ensemble 204 sièges, soit 28 de plus que la majorité absolue fixée à 176 sièges sur les 350 que compte le Congrès des députés.
Mais cette projection doit rester à sa place : celle d’une simulation fondée sur un sondage, et non celle d’une carte électorale déjà dessinée. Les pourcentages nationaux ne se transforment pas mécaniquement en sièges, et la répartition géographique des suffrages peut modifier sensiblement le résultat final. L’écart entre les différentes maisons de sondage espagnoles est lui-même suffisamment important pour empêcher de parler d’un résultat acquis.
Le tableau est encore différent dans l’enquête du Centre de recherches sociologiques, le « CIS », organisme public. Son dernier baromètre disponible, réalisé à partir de 4 042 entretiens menés entre le 1er et le 4 septembre, accordait 31 % au PSOE, contre 25,5 % au PP et 16,6 % à Vox. L’organisme public plaçait donc encore les socialistes en tête, avec une avance de 5,5 points.
La différence entre cette photographie et celle offerte par les enquêtes privées d’octobre n’est pas seulement technique. Elle traduit d’abord un décalage dans le temps, mais aussi des méthodologies différentes et une évolution rapide de l’environnement politique espagnol autour du logement, de l’immigration et des relations entre le gouvernement et ses partenaires parlementaires.
La crise du logement, précisément, constitue l’un des éléments qui peuvent encore modifier cette trajectoire. Les manifestations récentes ont placé la question au centre du débat, mais l’enquête de 40dB n’a pas encore enregistré de déplacement massif des intentions de vote lié à cette mobilisation. Son terrain s’est achevé avant la chute des deux décrets au Congrès.
La question migratoire occupe, elle, une autre place dans les rapports de force. Le baromètre du CIS réalisé au début du mois de septembre intervenait après la crise migratoire de Ceuta à la fin juillet et enregistrait une progression de Vox à 16,6 %. Mais les chiffres ne permettent pas, à eux seuls, d’affirmer que la progression de Vox serait directement causée par Ceuta ou par le Maroc. Ce que l’on peut établir, c’est que l’immigration constitue l’un des thèmes sur lesquels Vox cherche à élargir son électorat.
Le même baromètre indiquait par ailleurs que 86,3 % des Espagnols considéraient comme importante ou très importante la coopération avec Rabat pour garantir la sécurité des frontières. Cette donnée rend encore plus délicate toute lecture qui réduirait les évolutions électorales à un seul épisode ou à une seule question.
Trois images électorales coexistent donc aujourd’hui en Espagne. Le CIS continue de placer le PSOE en première position. Les enquêtes privées les plus récentes placent le PP devant les socialistes. Et certaines simulations donnent au PP et à Vox une majorité parlementaire confortable.
Ce qui change aujourd’hui, c’est que ces chiffres ne sont plus seulement une réponse hypothétique à la question de savoir ce qui se passerait si les Espagnols votaient maintenant. Le vote est désormais fixé au 29 novembre. La campagne commencera officiellement le 13 novembre, tandis que les formations politiques devront déposer leurs candidatures entre le 21 et le 26 octobre. Dans le même temps, les forces de gauche ont déjà commencé à discuter de leur réorganisation.
Sánchez entre donc dans la bataille avec un PSOE qui conserve une base électorale importante et dont l’écart avec le PP, dans l’enquête 40dB, ne constitue pas un fossé insurmontable. Mais il affronte aussi une difficulté plus structurelle : même si les socialistes restent la première force de gauche, l’affaiblissement de Sumar et de Podemos peut rendre plus difficile la transformation des voix progressistes en sièges.
Le PP, de son côté, n’a pas nécessairement besoin de distancer très largement le PSOE pour devenir le principal candidat à la formation du prochain gouvernement si Vox conserve son niveau actuel. Les 204 sièges attribués aux deux partis dans la projection de Winston constituent le scénario le plus clair de cette hypothèse. Ils restent toutefois un scénario de sondage.
Les élections annoncées ce lundi par Sánchez commencent donc à partir d’un équilibre encore ouvert : un Parti populaire en tête dans plusieurs enquêtes privées récentes, des socialistes toujours en mesure de rester dans la course, un Vox proche d’un électeur sur cinq dans certains sondages et une gauche qui cherche encore la formule capable d’empêcher que la dispersion de ses voix ne se transforme en perte de sièges.
Reste à savoir si la crise du logement modifiera cette dynamique, ou si l’immigration, l’identité et la sécurité conserveront davantage de poids dans les choix électoraux. Les enquêtes réalisées avant l’annonce des élections ne peuvent pas encore répondre à cette question. La réponse commencera à apparaître lorsque la campagne entrera dans sa phase réelle et que la question deviendra moins théorique pour l’électeur espagnol : qui gouvernera l’Espagne après le 29 novembre ?


