À Ceuta, parler des morts n’est désormais plus une image journalistique. Ils sont apparus aujourd’hui dans des cercueils, transportés quatre par quatre, après une prière collective célébrée dans l’enceinte de l’hôpital militaire où avait été installée la morgue provisoire, en direction du cimetière de Sidi Embarek. Dix-huit jeunes hommes ont été inhumés dans le cadre de la première opération collective concernant les victimes de la tragédie survenue lors des entrées massives de fin juillet. D’autres enterrements suivront. La journaliste espagnole Carmen Echarri, qui a suivi la scène sur place, rapporte qu’environ 90 corps récupérés par la Guardia Civil dans les eaux espagnoles pourraient progressivement rejoindre les tombes, tandis que le bilan des décès des deux côtés de la frontière dépasserait les 140 victimes selon les données qu’elle publie.
L’image rapportée aujourd’hui par la presse espagnole est plus dure que tous les chiffres : une prière pour des hommes dont les noms restent inconnus, des cercueils transportés quatre par quatre, de nouvelles tombes préparées à l’avance, et des empreintes digitales ainsi que des échantillons d’ADN conservés dans l’espoir qu’une identification puisse intervenir plus tard. Même dans la mort, l’identité reste suspendue. C’est précisément dans cette scène que la question soulevée par les dernières déclarations d’Abdelatif Wahbi devient plus pressante : comment le ministre de la Justice peut-il parler longuement du rapatriement des mineurs marocains, de la mise à disposition d’autocars pour les ramener à leurs familles et du fait qu’ils doivent être considérés comme des victimes, sans donner à ceux qui ont perdu la vie une place comparable dans son discours ?
La question n’est désormais plus une hypothèse journalistique. Selon le reportage espagnol, sept corps ont été identifiés et certains pourraient être transférés au Maroc, mais le journal affirme que la réponse apportée jusqu’à présent a été un refus. Cette information appelle évidemment une clarification officielle marocaine : qui a pris cette décision ? Sur quelle base ? S’agit-il de procédures judiciaires, médico-légales, de conditions de transfert ou d’une autre raison ? Mais le simple fait que cette information figure dans un reportage de terrain espagnol, le jour même où les premières inhumations ont commencé, donne au silence officiel marocain une portée nouvelle.
Il faut ici distinguer deux choses. Personne ne demande à l’État de contourner les procédures judiciaires ou médico-légales nécessaires à l’identification des victimes. Et tout retard administratif ne saurait être automatiquement transformé en accusation politique. Mais il existe une différence entre respecter les procédures et laisser sans voix la dimension humaine d’une tragédie de cette ampleur. Il aurait été possible d’affirmer clairement que le Maroc souhaite identifier tous ses ressortissants décédés, rapatrier ceux dont l’identité est établie et accompagner les familles qui attendent leurs enfants. Une telle position ne contredit aucune procédure judiciaire ; elle lui donne simplement une portée humaine.
Le paradoxe est que Wahbi a choisi, dans ses dernières déclarations, d’accorder une place considérable au dossier des mineurs. Il a parlé de leur retour auprès de leurs familles, de la disponibilité du Maroc à mettre les moyens nécessaires, de la coordination avec l’Espagne et a insisté sur le fait que ces mineurs devaient être considérés comme des victimes et non comme des criminels. Le message est important en lui-même. Mais cette formulation ouvre immédiatement une question à laquelle le discours politique ne peut échapper : si ceux qui sont arrivés vivants sont des victimes que l’État doit récupérer, qu’en est-il de ceux qui sont morts ? La responsabilité de l’État envers un citoyen marocain s’arrête-t-elle lorsque celui-ci devient un corps sans vie ?
Le paradoxe devient encore plus saisissant lorsque le ministre place, dans le même contexte, Ceuta et Melilla au niveau des droits historiques et géographiques du Maroc. Wahbi ne parle pas uniquement de migration. Il parle de deux villes dont le Maroc réaffirme la revendication, d’un dialogue permanent avec l’Espagne et de la nécessité de parvenir à des solutions définitives. Mais au cœur même de cette question de territoire, d’histoire et de souveraineté, des corps de jeunes Marocains sont aujourd’hui enterrés sur cette terre. Certains restent sans identité. D’autres, dont l’identité a été établie, attendent encore de savoir s’ils pourront être transférés dans leur pays.
La dignité des morts devient alors une partie du sens même de la souveraineté, et non une question secondaire. Un État ne se mesure pas seulement à sa capacité à protéger ses frontières ou à défendre ses grands dossiers diplomatiques. Il se mesure aussi à la manière dont il traite ses citoyens lorsqu’ils ne sont plus en mesure de se défendre eux-mêmes. Un corps ne négocie pas, ne demande pas l’asile et ne franchit plus aucune frontière. C’est la famille qui attend, et c’est l’État qui est censé agir en son nom.
Le contexte politique rend cette séquence encore plus significative. Wahbi est aujourd’hui présent sur plusieurs fronts médiatiques et politiques, à l’approche des élections législatives. Cela ne signifie pas que ses déclarations sur Ceuta et les mineurs aient été conçues à des fins électorales, et rien ne permet de l’affirmer. Mais le calendrier autorise une lecture politique du discours. Le ministre est présent sur les questions de souveraineté, de migration, de relations avec l’Espagne et de mineurs, autant de dossiers à forte charge nationale. Pendant ce temps, les cercueils de dix-huit jeunes hommes prennent le chemin du cimetière de Sidi Embarek, tandis que d’autres inhumations se préparent.
C’est là que se révèle ce qui se trouve entre les lignes. La politique privilégie généralement les dossiers autour desquels elle peut construire un récit : le mineur peut être rapatrié, l’accord peut être négocié, la souveraineté peut être réaffirmée, les chiffres peuvent être présentés. Les morts, eux, n’offrent aucun avantage rhétorique au politique. Ils lui imposent un moment de silence, des condoléances, la reconnaissance d’un drame, puis une question beaucoup plus difficile : comment ces jeunes ont-ils fini dans la mer ? Et pourquoi la mort s’est-elle retrouvée à quelques mètres seulement de leur rêve d’atteindre Ceuta ?
C’est pourquoi la question qui devrait aujourd’hui être adressée à Abdelatif Wahbi, et avec lui au gouvernement marocain, n’est plus seulement : quand les mineurs marocains rentreront-ils ? Elle est devenue plus simple et plus douloureuse : quand les morts rentreront-ils ?
Dix-huit jeunes hommes ont été enterrés aujourd’hui. Des dizaines d’autres attendent un sort similaire. Sept corps ont été identifiés, selon le reportage espagnol, tandis que leur transfert vers le Maroc reste incertain. Et les inhumations vont se poursuivre.
Il existe peut-être des raisons juridiques ou procédurales qui expliquent ces délais. Il est également possible que le « refus » évoqué par la presse espagnole corresponde à une situation administrative plus complexe que ce que laisse entendre le reportage. C’est précisément pour cela qu’il ne faut pas rendre un verdict, mais obliger le silence à parler.
Tragedia del Tarajal: el cementerio de Sidi Embarek acoge los primeros entierros
Car si le Maroc veut récupérer ses enfants, c’est un droit et un devoir. S’il veut protéger ses citoyens, c’est également un devoir. Mais un État qui affirme que le mineur marocain est une victime ne peut laisser le citoyen marocain mort sans voix.
À Ceuta, les morts ont commencé à être enterrés avant que le débat sur les vivants ne soit terminé. Et cette seule image mérite que l’État s’y arrête, avant même que la presse ne le fasse.


