Mohamed Aouzine, secrétaire général du Mouvement populaire et membre du groupe Haraki à la Chambre des représentants, ne s’est pas limité à commenter un vote ordinaire au Conseil de sécurité lorsqu’il a choisi de mettre en avant le paradoxe issu de la séance du 30 octobre 2026 : la Russie a utilisé son droit de veto pour faire échouer le projet de résolution américain sur le Sahara, alors que ce texte avait recueilli le soutien de onze membres sur quinze. Dans le même temps, le projet russe alternatif, qui proposait de proroger d’une année le mandat de la MINURSO, n’a obtenu que trois voix favorables.
C’est à partir de ces chiffres qu’Aouzine a construit son intervention lors de la séance parlementaire commune du lundi 2 novembre. Il y a vu un nouvel acquis diplomatique pour le Maroc, malgré l’absence d’adoption d’une résolution du Conseil de sécurité. Selon lui, le veto russe a certes bloqué le projet américain, mais il n’a pas effacé la portée politique des onze voix qui l’ont soutenu, ni la progression du soutien international à la position marocaine.
Le retour au procès-verbal du vote onusien montre toutefois que l’enjeu dépasse la simple comparaison des suffrages. Le projet américain, référencé S/2026/868, ne se limitait pas à proroger le mandat de la MINURSO. Il prévoyait également de modifier la dénomination de la mission en « Mission des Nations unies au Sahara occidental » (MINUSO), de revoir certains aspects de son mandat et de placer la proposition d’autonomie sous souveraineté marocaine au centre du processus de négociation. Le texte présentait une véritable autonomie dans le cadre de la souveraineté marocaine comme la solution la plus réalisable.
Les onze voix favorables étaient celles des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni, de Bahreïn, de la Colombie, du Danemark, de la République démocratique du Congo, de la Grèce, de la Lettonie, du Libéria et du Panama. La Russie a voté contre, tandis que la Chine, le Pakistan et la Somalie se sont abstenus. En raison du statut de membre permanent de la Russie, son vote négatif suffisait à empêcher l’adoption du texte, malgré la majorité obtenue en sa faveur.
Un élément mérite cependant d’être distingué : ces onze États n’ont pas voté sur une simple déclaration politique, mais sur un texte de négociation comportant des dispositions relatives à l’avenir de la mission onusienne, au processus politique, à l’autonomie, au principe d’autodétermination ainsi qu’à des mesures concernant l’enregistrement des réfugiés dans les camps de Tindouf. Considérer ce vote comme une adhésion intégrale et uniforme à toutes les composantes de la position marocaine appellerait donc certaines réserves. Il traduit un soutien au texte soumis au vote, avec ses orientations politiques et diplomatiques, sans nécessairement signifier une convergence totale des intérêts nationaux et des interprétations de chacun des États concernés.
LE PROJET RUSSE : UN TEST QUI N’A RÉUNI QUE TROIS VOIX
La portée du scrutin apparaît plus clairement lorsqu’on examine le projet russe S/2026/870, présenté par Moscou après l’échec des négociations autour du texte américain. La Russie proposait de proroger le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2027, tout en maintenant la dénomination et les fonctions existantes de la mission, sans reprendre les changements politiques et institutionnels contenus dans le projet américain.
Mais le résultat n’a pas davantage été favorable à Moscou. Le projet russe n’a recueilli que trois voix favorables, celles de la Russie, de la Chine et de la Somalie. Les États-Unis ont voté contre, tandis que onze membres se sont abstenus. Le texte n’a donc même pas atteint le seuil minimal de neuf voix nécessaire à son adoption.
Ce résultat place le veto russe dans une configuration plus complexe qu’une simple défense du maintien de la MINURSO. Moscou a empêché l’adoption du projet américain, mais n’a pas réussi à mobiliser une majorité autour de sa propre conception du maintien de la mission dans sa forme antérieure. Bloquer une proposition ne signifie pas disposer des soutiens nécessaires pour en faire adopter une autre.
Au cours des échanges qui ont suivi le vote, la France a critiqué la manière dont la Russie avait abordé les négociations, estimant que Moscou avait choisi le recours au veto plutôt que la recherche d’un compromis sur le texte américain. La Lettonie a, pour sa part, exprimé ses préoccupations quant au risque de vide opérationnel sur le terrain et aux conséquences possibles pour la stabilité régionale.
Le représentant russe a défendu la position de son pays en invoquant le respect du principe d’autodétermination et le refus de préjuger du résultat des négociations en accordant une place privilégiée à la proposition d’autonomie avant qu’un accord acceptable par les parties concernées ne soit trouvé. Selon l’argumentation russe, il s’agit de préserver le cadre onusien existant et non de s’opposer à une simple modification technique de la mission.
L’analyse publiée par Security Council Report pour le mois de novembre indique également que le désaccord ne s’est pas formé au moment du vote. Des négociations et des amendements avaient précédé la séance. Plusieurs réserves avaient notamment porté sur la formulation du principe d’autodétermination, la pertinence d’un changement de dénomination de la mission et le risque que la présentation de l’autonomie comme solution la plus réalisable ne fragilise la confiance de certaines parties dans la neutralité du processus politique.
La Chine défendait également la préservation du cadre juridique et politique établi par les résolutions précédentes, considérant que toute évolution devait s’inscrire dans une démarche de consensus entre les parties. Les positions de Moscou et de Pékin ne se confondaient donc pas nécessairement sur tous les points, même si elles se sont rejointes dans leur opposition à l’adoption du projet américain sous la forme présentée.
AOUZINE MET EN CAUSE MOSCOU : QUELLES SONT LES MOTIVATIONS DU VETO ?
Dans son intervention parlementaire, Aouzine ne s’est pas contenté de relever la position russe. Il est allé jusqu’à accuser Moscou de servir des intérêts régionaux étroits, estimant que son veto offrait, selon ses propres termes, une nouvelle bouffée d’oxygène aux ambitions des dirigeants algériens et ramenait le différend à des conditions qu’il considère dépassées, prolongeant ainsi l’impasse politique.
Cette lecture traduit la position politique défendue par Aouzine. Elle nécessite néanmoins de distinguer les arguments officiellement avancés par la diplomatie russe des conclusions relatives à ses calculs régionaux. Devant le Conseil de sécurité, le représentant russe a principalement invoqué l’autodétermination, le refus de préjuger de l’issue du règlement et la préservation du rôle de la MINURSO. En revanche, affirmer que le veto avait pour objectif exclusif de servir les intérêts algériens ne peut être établi à partir des seuls documents de vote. Le rapprochement entre les positions russe et algérienne ne suffit pas, à lui seul, à démontrer l’existence d’une coordination ou d’une motivation précise.
D’autres éléments permettent de comprendre la nature du différend sans attribuer aux acteurs des intentions qui n’ont pas été publiquement établies. Le projet américain cherchait à reformuler le cadre dans lequel la mission fonctionne depuis sa création en 1991 et à replacer l’autonomie sous souveraineté marocaine au centre du processus politique. La Russie, de son côté, défendait le maintien de la formule onusienne antérieure et refusait qu’une résolution de prorogation du mandat soit utilisée pour consacrer une orientation préalable du règlement.
Le désaccord ne portait donc pas uniquement sur la formulation d’un texte. Il concernait la définition du cadre dans lequel les prochaines négociations pourraient se dérouler, ainsi que la disposition du Conseil de sécurité à passer d’une gestion d’un différend vieux de plusieurs décennies à une architecture politique différente.
Aouzine s’est appuyé sur cette dimension pour réorienter son discours vers l’Algérie. Il a rappelé les sacrifices consentis par le Maroc en faveur de l’indépendance algérienne, ainsi que les liens historiques, linguistiques, religieux et sociaux qui unissent les deux peuples. Il a estimé que la persistance du conflit politique avait privé la région de longues années d’opportunités de développement, d’intégration et de coopération maghrébine.
Son message s’adressait également aux nouvelles générations, appelées à dépasser les séquelles de la guerre froide et les antagonismes hérités du passé. Une manière de distinguer les relations entre les peuples des choix politiques des dirigeants.
Cette partie de son intervention relève d’une lecture politique portée par le Mouvement populaire. Elle ne doit pas être confondue avec une qualification onusienne impartiale des causes du différend ou de la responsabilité de chacune des parties.
FIN DU MANDAT DE LA MINURSO : QU’EST-CE QUI A RÉELLEMENT CHANGÉ ?
L’aspect le plus sensible des développements récents concerne l’avenir de la MINURSO elle-même. Son mandat est arrivé à expiration le 31 octobre 2026, après l’échec des deux projets de résolution américain et russe. La mission est ainsi entrée dans une phase de cessation de ses opérations, selon les informations communiquées par les Nations unies.
Pour le Maroc, cette évolution est intervenue au lendemain de la célébration de la Fête de l’unité, et à la suite du communiqué du Cabinet royal du 30 octobre, qui a présenté la non-prorogation du mandat de la MINURSO comme une évolution importante et une étape vers la clôture définitive du dossier du Sahara marocain au sein des Nations unies.
Le communiqué royal ne s’est pas limité à constater l’expiration du mandat. Il a proposé une lecture plus large de la transformation recherchée par le Maroc : passer d’une logique de gestion du différend à une modification des paramètres qui ont encadré son traitement international. Il a également souligné que la dynamique diplomatique impulsée par le Roi Mohammed VI avait permis de mobiliser le soutien de plus des deux tiers des États membres des Nations unies en faveur de l’initiative d’autonomie sous souveraineté marocaine comme cadre de règlement du différend.
La position marocaine sur la fin du mandat doit toutefois être rapprochée des déclarations des Nations unies elles-mêmes. Dans un communiqué publié le 1er novembre, le secrétaire général Antonio Guterres a rappelé que l’expiration du mandat de la MINURSO ne supprimait pas le droit du peuple du Sahara occidental à l’autodétermination et que l’Organisation demeurait prête à soutenir la recherche d’une solution politique juste et durable, acceptable pour les parties.
Cette différence entre les deux lectures mérite d’être relevée. Le Maroc considère la non-prorogation du mandat comme un changement dans la gestion onusienne du dossier, tandis que les Nations unies réaffirment leur responsabilité dans l’accompagnement du processus politique, même après l’arrêt des opérations de la mission. Rien dans les projets non adoptés ne permet d’affirmer que le Conseil de sécurité aurait décidé de retirer définitivement la question du Sahara de son ordre du jour ou que tous les mécanismes onusiens liés au différend auraient disparu.
La MINURSO, par ailleurs, ne se limitait pas à l’organisation d’un référendum, même si cette mission constituait son objectif initial lorsqu’elle a été créée par la résolution 690 de 1991. Elle assurait également des fonctions de surveillance de la situation militaire, de vérification des évolutions sur le terrain et de contribution à la prévention d’une escalade entre les parties.
L’arrêt de ses opérations ouvre donc une question pratique sur la manière dont ces fonctions seront désormais prises en charge. L’enjeu dépasse le maintien ou la disparition du nom de la mission.
LE CONSENSUS NATIONAL ET LES LIMITES DES DIVERGENCES PARTISANES
Dans la dernière partie de son intervention, Aouzine a voulu déplacer le débat du terrain de la compétition partisane vers celui du consensus national autour de l’intégrité territoriale. Il a insisté sur le fait que la question du Sahara ne saurait devenir un objet de marchandage ou de surenchère politique et que la défense de la souveraineté marocaine demeurait une constante pour son parti, quelle que soit sa position au sein de la majorité ou de l’opposition.
Il a également rendu hommage aux Forces armées royales, qu’il a placées au cœur des efforts déployés par le Royaume pour défendre son intégrité territoriale.
Cette référence prend place dans une séance commune des deux Chambres du Parlement, consacrée à une question nationale qui dépasse les rivalités législatives et partisanes habituelles. Aouzine a choisi de structurer la position du Mouvement populaire autour de trois dimensions : la réaffirmation de la position nationale, la lecture des évolutions au Conseil de sécurité et l’appel à dépasser la rupture entre le Maroc et l’Algérie au niveau des peuples et des nouvelles générations.
Mais l’épreuve politique et institutionnelle ne s’arrête pas à l’affirmation de l’unité des positions. Les évolutions onusiennes placent la diplomatie marocaine devant une phase qui exigera un suivi précis des conséquences de la fin du mandat de la MINURSO, de la nature du rôle que les Nations unies continueront à exercer, de la gestion des positions russe et chinoise, ainsi que de la consolidation du soutien international à l’initiative d’autonomie et de sa traduction en un processus politique applicable.
Les onze voix favorables constituent un fait diplomatique établi. Elles ne dispensent toutefois pas d’examiner les positions qui ont accompagné le vote, notamment les réserves exprimées par certains États sur l’autodétermination et les conditions d’un règlement. De même, l’échec du projet russe à obtenir les neuf voix nécessaires montre que le Conseil de sécurité n’a accordé à aucune des deux propositions concurrentes la majorité requise pour son adoption.
Quant à l’expiration du mandat de la MINURSO, elle ne signifie pas que le différend international sur l’avenir du Sahara a été tranché dans tous ses aspects, ni que le processus onusien a perdu toutes ses prolongations institutionnelles et diplomatiques. La prochaine étape dépendra des initiatives des États membres, des décisions que les Nations unies prendront concernant la poursuite de leur rôle et de la manière dont les parties concernées réagiront à cette nouvelle configuration.


