Les difficultés judiciaires qui entourent le kickboxeur belgo-marocain Jamal Ben Saddik ne se limitent plus aux précédents dossiers liés au blanchiment d’argent ou à des affaires impliquant des personnes issues de l’environnement du crime organisé à Anvers. Celui qui s’est imposé comme l’une des figures marquantes du kickboxing international, affrontant certains des plus grands noms de la catégorie des poids lourds, se retrouve une nouvelle fois devant la justice belge. Cette fois, l’affaire porte sur une opération d’extraction d’environ 200 kilogrammes de cocaïne dans le port d’Anvers, pour laquelle le ministère public a requis, le jeudi 29 octobre 2026, une peine de quatre ans d’emprisonnement.
Un élément mérite toutefois une attention particulière : selon les informations publiées, les poursuites ne portent pas sur les six opérations de trafic évoquées dans l’ensemble de l’enquête, mais sur une seule opération remontant à novembre 2019. Pour les cinq autres, le parquet n’aurait pas établi de participation de Ben Saddik. Cette distinction n’est pas secondaire : elle délimite précisément le périmètre de l’accusation et évite de confondre l’ampleur du réseau criminel présumé avec la responsabilité individuelle imputée au combattant.
D’une cargaison de cocaïne à un réseau international transfrontalier
L’affaire s’inscrit dans une enquête plus vaste visant les activités d’un ressortissant albanais identifié sous le nom de Devid Patrut, que le ministère public présente comme l’un des principaux organisateurs d’opérations de trafic de cocaïne via le port d’Anvers.
Selon les éléments rapportés par la presse néerlandaise et belge le 29 octobre, l’enquête lui attribue l’organisation de six opérations d’acheminement de cocaïne depuis l’Équateur vers la Belgique, entre novembre 2019 et septembre 2020, pour un volume total avoisinant 2,8 tonnes.
L’opération dans laquelle le nom de Ben Saddik apparaît concerne environ 200 kilogrammes de cocaïne qui auraient été extraits d’un conteneur dans le port. Selon la thèse du parquet, le kickboxeur aurait participé à un groupe de discussion crypté baptisé « 730 », un numéro qui ferait référence à un quai du port d’Anvers. Les échanges auraient notamment comporté des références à une mission qualifiée de « Kamikazejob », expression qui renverrait à une opération particulièrement risquée visant à récupérer la drogue dans le conteneur.
L’accusation affirme également que les communications entre Ben Saddik et Patrut auraient commencé avant l’arrivée de la cargaison. Le combattant aurait été présent chez ce dernier la nuit de l’opération, avant qu’une photographie montrant environ 200 blocs de cocaïne soit envoyée à un compte crypté attribué aux enquêteurs à Ben Saddik.
Il s’agit de la version présentée par l’accusation et rapportée par plusieurs médias. Elle ne constitue pas, à ce stade, une décision judiciaire définitive établissant sa culpabilité.
Sky ECC : lorsque les communications cryptées deviennent des éléments de preuve
L’élément le plus sensible de ce dossier ne réside pas uniquement dans le volume de cocaïne concerné, mais aussi dans la nature des preuves sur lesquelles repose l’accusation.
L’enquête s’appuie principalement sur des données extraites du système de communication cryptée Sky ECC, devenu ces dernières années l’une des principales sources d’éléments probatoires dans les investigations belges visant le crime organisé.
Ce système ne fonctionnait pas comme une simple application de messagerie. Les appareils associés à ce service étaient conçus pour offrir des communications chiffrées, limiter l’utilisation d’autres applications et permettre l’échange de messages, de fichiers audio et de photographies entre utilisateurs.
Face à la multiplication de ces appareils dans les enquêtes criminelles, le parquet fédéral belge avait ouvert une enquête dès la fin de l’année 2018. Les autorités, en coopération avec des partenaires internationaux, sont ensuite parvenues à intercepter et à déchiffrer une partie importante des communications.
Le 9 mars 2021, une vaste opération policière a été menée en Belgique, avec plus de 200 perquisitions simultanées et la mobilisation de plus de 1 600 policiers. L’intervention a marqué le début d’une longue séquence judiciaire dont les répercussions se sont étendues à des centaines de dossiers distincts.
Le bilan officiel publié par la police fédérale belge le 27 février 2026 donne la mesure de cette opération : 673 dossiers judiciaires liés aux données de Sky ECC, 4 923 suspects potentiels, plus de 224 millions d’euros de biens saisis et 1 206 personnes condamnées, principalement dans des affaires de trafic de stupéfiants, mais aussi de blanchiment d’argent, de violences, de corruption et de détention d’armes.
Ces chiffres expliquent pourquoi les communications issues de Sky ECC occupent désormais une place centrale dans de nombreux procès belges. Ils ne signifient cependant pas que chaque compte crypté constitue automatiquement une preuve suffisante de la responsabilité de son titulaire dans toutes les activités évoquées dans les échanges.
La valeur pénale d’un message dépend notamment de l’identification de son utilisateur réel, de son interprétation dans la chronologie des communications et de sa confrontation avec les faits matériels et les autres éléments de l’enquête.
Certaines décisions judiciaires belges illustrent cette approche. En août 2023, la cour d’appel d’Anvers a rejeté des contestations procédurales concernant des communications interceptées et décryptées dans un dossier Sky ECC, tout en confirmant des condamnations après examen d’éléments complémentaires. D’autres affaires montrent que les juridictions ne se limitent pas nécessairement au contenu des conversations : elles examinent également les relevés téléphoniques, la localisation des appareils, les perquisitions, les surveillances et, lorsqu’ils existent, les aveux.
La distinction est essentielle : la recevabilité de données issues de Sky ECC dans d’autres procédures ne règle pas automatiquement la question de leur attribution à Jamal Ben Saddik dans cette affaire précise. Elle ne démontre pas non plus, à elle seule, qu’il est l’auteur des messages concernés.
La défense de Ben Saddik : qui utilisait réellement le téléphone ?
Face à la version du parquet, Ben Saddik et ses avocats contestent l’interprétation des communications et, surtout, l’identification de leur utilisateur effectif.
Présent à l’audience du 29 octobre, le combattant a affirmé ne pas avoir participé au commerce de stupéfiants. Il a rappelé qu’il pratiquait le kickboxing professionnel depuis 2012 et que le sport constituait toujours son métier.
Son avocat, Wim De Colvenaer, a notamment évoqué une relation commerciale avec Sky Global, la société à l’origine du service. Selon la défense, son client commercialisait des téléphones associés à cette plateforme en qualité de distributeur, notamment pendant les périodes où il ne préparait pas de compétitions.
L’argumentation repose sur l’affirmation selon laquelle l’appareil lié au compte concerné aurait été prêté à d’autres personnes. La défense entend ainsi contester l’idée selon laquelle la présence de communications sur un appareil ou un compte suffirait à établir que Ben Saddik en était personnellement l’utilisateur au moment des échanges.
Cette ligne de défense place l’enquête devant une question qui dépasse la simple extraction des messages : les autorités disposent-elles uniquement d’un compte technique associé à une personne, ou peuvent-elles également démontrer que cette personne utilisait effectivement l’appareil au moment des communications ?
La propriété, l’enregistrement ou la détention d’un téléphone ne se confondent pas nécessairement avec son utilisation réelle, particulièrement lorsqu’est invoquée une activité commerciale de revente ou de prêt d’appareils.
Mais l’argument du prêt ne suffit pas davantage à écarter les éléments de l’accusation si d’autres indices permettent d’établir la présence, les échanges, la coordination et une éventuelle participation à l’opération.
Le véritable examen judiciaire portera donc sur la capacité du parquet à relier les communications aux déplacements, aux contacts et aux événements matériels, tout en répondant de manière convaincante à l’explication avancée par la défense.
Le port d’Anvers, terrain de confrontation entre les réseaux de trafic et les autorités
L’affaire ne peut être comprise indépendamment du lieu où elle se déroule : le port d’Anvers, l’un des principaux centres portuaires commerciaux d’Europe, devenu un point névralgique des routes d’entrée de la cocaïne sur le continent.
Les enquêtes belges successives montrent que le trafic ne repose plus uniquement sur la dissimulation de stupéfiants dans des conteneurs. Il s’appuie désormais sur des réseaux humains et technologiques capables d’obtenir des informations logistiques, d’exploiter des complicités au sein des installations portuaires, d’anticiper l’arrivée des cargaisons et d’organiser leur extraction avant les contrôles douaniers.
Dans une communication judiciaire publiée le 26 juin 2026, le tribunal d’Anvers a évoqué un vaste dossier dans lequel des milliers de kilogrammes de cocaïne auraient été retirés de conteneurs avec la complicité de travailleurs portuaires, selon une méthode connue sous le nom de « Switch ». Celle-ci consiste à transférer la drogue du conteneur initial vers un autre conteneur avant l’inspection douanière du premier.
Le 23 octobre 2026, le tribunal a également annoncé la condamnation de treize prévenus dans une autre affaire liée à des réseaux de trafic de stupéfiants et de blanchiment d’argent. Il a indiqué que les communications cryptées avaient été corroborées par d’autres éléments issus des investigations téléphoniques, des perquisitions, des surveillances et des déclarations de plusieurs prévenus.
Ces dossiers confirment que le port d’Anvers est devenu le théâtre d’une confrontation avec des organisations criminelles qui investissent dans la technologie, les ressources financières et les relations humaines au sein de l’infrastructure logistique portuaire.
La portée de l’affaire Ben Saddik tient notamment au fait que l’accusation évoque une opération d’extraction précise parmi une série d’opérations plus larges, et non une responsabilité globale dans toutes les activités du réseau présumé.
Des précédents judiciaires qui alourdissent le contexte
Le nouveau dossier prend une dimension supplémentaire au regard du parcours judiciaire de Ben Saddik au cours des dernières années. Il demeure toutefois indispensable de distinguer chaque procédure et de ne pas transformer des condamnations antérieures en preuves de culpabilité dans l’affaire actuelle.
Le 25 juin 2025, la cour d’appel d’Anvers a confirmé sa condamnation dans une affaire de blanchiment d’argent et de fraude, le condamnant à quarante mois d’emprisonnement, dont la moitié avec sursis, selon la chaîne publique néerlandaise NOS. Le dossier portait sur une somme estimée à environ 1,2 million d’euros et impliquait des transactions financières liées à plusieurs sociétés et personnes.
En décembre de la même année, une autre condamnation à quatre ans d’emprisonnement a été prononcée dans une affaire d’enlèvement d’un travailleur du port d’Anvers. Le tribunal avait considéré que Ben Saddik avait joué un rôle central dans une opération destinée à faire pression sur cet employé, après son refus de coopérer au passage de stupéfiants.
Le combattant avait contesté son implication dans le trafic de drogue et présenté une autre interprétation de sa relation avec la victime. La juridiction n’avait toutefois pas retenu ses arguments dans cette procédure.
Les informations publiées au sujet du nouveau dossier évoquent également une précédente peine de dix-huit mois dans une affaire liée à l’entourage de la famille Yaramis. Ces éléments doivent être considérés comme des procédures distinctes, chacune ayant ses propres faits, ses décisions et son parcours judiciaire.
L’accumulation de ces affaires modifie incontestablement le niveau de risque auquel est confronté le combattant, mais elle ne change pas le principe juridique selon lequel chaque nouvelle accusation doit être établie de manière autonome. Une condamnation antérieure ne dispense pas le parquet de démontrer les faits nouveaux, pas plus qu’elle ne soustrait la défense à l’examen des preuves produites dans la procédure actuelle.
Le parcours du « Géant » du kickboxing est-il réellement menacé ?
Sur le plan sportif, les conséquences de cette affaire dépassent déjà la seule image publique d’un combattant habitué aux grandes confrontations des poids lourds.
Surnommé « The Giant », Jamal Ben Saddik s’est imposé pendant plusieurs années comme l’un des noms marquants du kickboxing international. Son parcours est étroitement associé à l’organisation GLORY, au sein de laquelle il a notamment remporté le titre de champion des poids lourds en 2018.
En août 2026, il a annoncé son passage à la World Fighting League (WFL), après quatorze années passées avec GLORY, ouvrant ainsi une nouvelle étape de sa carrière. L’organisation avait annoncé son retour à la compétition à Anvers dans le cadre de l’événement « War for the Crown », initialement prévu le 3 octobre, avant d’être reporté au 1er novembre 2026.
Mais le changement d’organisation ne fait pas disparaître les contraintes judiciaires. La poursuite d’une carrière professionnelle exige une stabilité personnelle, une disponibilité pour les camps d’entraînement, ainsi que le respect des contrats et des engagements sportifs. Autant d’éléments susceptibles d’être directement affectés par l’évolution des procédures.
Il serait néanmoins prématuré d’affirmer que la nouvelle affaire entraînera nécessairement la fin définitive de sa carrière. Une peine de quatre ans requise par le parquet ne constitue ni une condamnation acquise ni une décision sur son exécution.
Ce que la justice doit désormais établir
Le dossier place trois questions essentielles au centre de l’examen judiciaire.
La première concerne l’identification de la personne qui utilisait effectivement le compte Sky ECC pendant la période correspondant à l’opération d’extraction de la cocaïne.
La deuxième porte sur la solidité du lien établi entre les communications cryptées et les déplacements ou les faits matériels survenus la nuit de l’opération.
La troisième consiste à déterminer si l’ensemble des éléments permet d’établir une participation effective de Ben Saddik à l’activité criminelle, ou s’il démontre uniquement l’existence de communications et de relations avec l’un des principaux suspects du réseau.
La photographie attribuée au compte concerné revêt une importance particulière. Elle pourrait constituer un indice de connaissance de l’existence de la cargaison ou d’échanges à son sujet. Mais elle ne répond pas, à elle seule, à la question de la participation à son extraction.
L’enjeu réside dans les circonstances de son envoi, l’identité de l’expéditeur et du destinataire, les communications qui l’ont précédée et suivie, ainsi que leur lien éventuel avec l’acte matériel faisant l’objet des poursuites.
De son côté, la défense devra étayer son explication concernant le prêt du téléphone et préciser la nature de la relation commerciale avec la société à l’origine du système de communication. Elle devra également éclaircir les périodes pendant lesquelles l’appareil aurait échappé à l’usage personnel de son client.
Une simple possibilité théorique ne suffira toutefois pas à neutraliser des éléments indépendants si le parquet parvient à établir leur concordance.
Au 2 novembre 2026, les sources judiciaires accessibles consultées ne permettent pas de confirmer l’existence d’un jugement définitif dans cette nouvelle affaire ni de déterminer une date officiellement annoncée pour le prononcé de la décision. La réquisition de quatre ans d’emprisonnement demeure donc la position exprimée par le ministère public, tandis que la décision appartient au tribunal.
Lecture éditoriale : l’affaire d’un combattant ou le révélateur des relations entre le monde portuaire et les réseaux criminels ?
L’intérêt journalistique de l’affaire Jamal Ben Saddik ne tient pas uniquement à la notoriété de son protagoniste ni au volume de cocaïne évoqué dans l’enquête. Elle se situe au croisement de trois univers : le sport professionnel qui a donné au combattant une visibilité internationale, l’économie criminelle qui s’étend autour des grands ports européens et les technologies de communication cryptée devenues une source majeure de preuves dans le démantèlement des organisations criminelles.
Le parcours judiciaire de Ben Saddik ne se résume désormais plus à un incident isolé. Il comprend des condamnations antérieures dans des affaires financières et une affaire d’enlèvement, auxquelles s’ajoute une nouvelle procédure concernant une opération de trafic de stupéfiants.
Cette accumulation place son image sportive sous une pression croissante et lie davantage l’avenir de sa carrière à ce que les juridictions établiront sur la nature de ses relations et de ses activités en dehors du ring.
Mais une approche journalistique responsable impose de ne pas transformer cette accumulation en verdict anticipé dans la procédure actuelle. La célébrité sportive ne confère aucun privilège devant la justice, pas plus qu’une réputation controversée ne peut remplacer la preuve pénale.
Le véritable examen auquel le tribunal est confronté consiste à passer de l’existence d’un compte crypté, de conversations et d’une photographie associée à une cargaison de drogue, à la démonstration que Jamal Ben Saddik était bien la personne qui gérait ces communications ou participait effectivement à l’extraction de la cocaïne.
Entre ces deux niveaux existe une distance juridique que les suppositions et les impressions ne peuvent effacer.
C’est cette distinction qui déterminera, en définitive, si l’affaire concerne un combattant qui s’est retrouvé dans l’environnement de relations suspectes ou une personne dont la participation à une opération d’un réseau international de trafic aura été établie par les preuves judiciaires.


