La nouvelle hausse des prix des carburants au Maroc remet au premier plan une contradiction politique et économique qui mérite d’être examinée au-delà du simple constat de l’augmentation à la pompe. Le nouveau gouvernement, dirigé par Fatima Zahra Mansouri, compte à la tête du ministère de l’Économie et des Finances Fouzi Lekjaa, qui occupait déjà, dans le précédent gouvernement, le poste de ministre délégué chargé du Budget. Il connaît donc parfaitement les dossiers financiers et fiscaux qui étaient au cœur de la précédente législature. La question de la vie chère et de la lutte contre les pratiques spéculatives figurait également parmi les thèmes fortement mobilisés dans le discours politique précédant les élections.
Au 1er novembre 2026, les prix du gasoil ont de nouveau augmenté, atteignant, dans certaines stations de Casablanca, des niveaux proches de 17 dirhams le litre, avec un prix relevé de 16,99 dirhams chez l’un des distributeurs. Dans certaines stations, la hausse a atteint un dirham par litre, avec des différences selon les enseignes.
Le débat ne se limite pourtant pas au chiffre affiché sur les pompes. Le gasoil intervient dans le coût du transport des marchandises, des produits alimentaires, des productions agricoles et de nombreux services. Une augmentation durable peut ainsi exercer une pression supplémentaire sur les ménages, les petites entreprises et les professionnels, même si la transmission de chaque hausse du carburant au prix final des marchandises n’est ni automatique ni uniforme.
La question devient d’autant plus sensible que, durant la campagne électorale, la lutte contre les intermédiaires et les spéculateurs avait occupé une place importante dans le discours politique. Le terme de « farrakchia », employé pour désigner certains acteurs accusés de contrôler les circuits commerciaux et de tirer profit des déséquilibres des marchés, avait été largement repris dans les prises de position publiques. La maîtrise des prix et la protection du pouvoir d’achat étaient présentées comme des priorités devant se traduire en mesures gouvernementales après les élections.
Le passage du discours électoral à l’exercice du pouvoir impose cependant une autre exigence : qu’est-ce qui a réellement changé dans les mécanismes de contrôle, la transparence des prix et la capacité d’intervention de l’État ? Quels résultats peuvent désormais être mesurés et soumis à l’évaluation publique, au lieu de rester au stade des engagements politiques ?
Fouzi Lekjaa, de ses anciennes responsabilités à ses nouvelles fonctions
La responsabilité de Fouzi Lekjaa mérite une attention particulière en raison de sa position au sein du précédent gouvernement. Ministre délégué chargé du Budget, il a été nommé, le 16 octobre 2026, ministre de l’Économie et des Finances et de l’Efficacité publique. Son arrivée à la tête du ministère ne correspond donc pas à une découverte des dossiers financiers, mais à un élargissement de ses responsabilités dans leur conduite.
Avant les élections, notamment à la fin du mois d’août 2026, Lekjaa avait suscité un débat à la suite de déclarations prononcées lors d’une rencontre politique du Parti authenticité et modernité (PAM) dans la province de Fquih Ben Salah. Il y avait évoqué les « farrakchia », en référence aux intermédiaires et spéculateurs auxquels étaient imputées certaines pratiques ayant contribué à la flambée des prix de la viande à l’occasion de l’Aïd Al-Adha.
Ces déclarations ont été relayées par plusieurs médias, notamment Hespress, qui a rapporté les positions exprimées dans ce débat politique.
Leur intérêt, dans la lecture de la situation actuelle, ne réside pas dans la possibilité d’en déduire une responsabilité personnelle de Lekjaa dans la hausse des prix. Il tient plutôt au fait qu’elles émanaient d’un responsable gouvernemental occupant alors une fonction centrale dans la gestion budgétaire, et qui s’exprimait sur un phénomène économique et social relevant des politiques publiques auxquelles le gouvernement participe.
Aujourd’hui, devenu ministre de l’Économie et des Finances, le débat ne porte plus uniquement sur la fermeté des déclarations à l’égard des spéculateurs. Il concerne les instruments concrets que l’État est en mesure de mobiliser : contrôle des marchés, garantie d’une concurrence effective, suivi des mécanismes de soutien public, transparence des marges bénéficiaires et sanction des pratiques illégales lorsqu’elles sont établies.
Il existe une différence entre dénoncer publiquement les spéculateurs et mettre à la disposition des citoyens des données précises sur les pratiques en cause, leur ampleur, les acteurs concernés et les résultats des interventions des organismes de contrôle. La première démarche relève de la position politique ; la seconde constitue un travail institutionnel dont les résultats peuvent être évalués.
Les carburants : les chiffres révèlent ce que les déclarations ne suffisent pas à expliquer
Les rapports du Conseil de la concurrence offrent des éléments plus précis pour comprendre une partie du problème. Dans son rapport relatif au troisième trimestre 2025, le Conseil a relevé, auprès des neuf sociétés de distribution qu’il suit, une marge commerciale brute moyenne pondérée de 1,48 dirham par litre de gasoil et de 2,10 dirhams par litre d’essence.
Il s’agit de marges commerciales brutes, qu’il convient de distinguer des bénéfices nets comptables des entreprises.
Ces données permettent de poser une question économique précise : dans quelle mesure les variations du coût d’approvisionnement sont-elles répercutées sur le consommateur marocain et dans quelle mesure les distributeurs préservent-ils leurs marges commerciales malgré les fluctuations des marchés internationaux ?
Cette question avait déjà retenu l’attention du Conseil de la concurrence, qui a suivi les engagements pris par les sociétés de distribution de gasoil et d’essence dans le cadre des accords transactionnels conclus avec elles. Les rapports publiés montrent que le contrôle du secteur ne se limite plus à l’observation des prix à la pompe, mais prend également en considération les performances financières, les marges de commercialisation et les conditions de distribution.
Un rapport du Conseil publié au Bulletin officiel en 2023 avait également étudié l’évolution des marges des sociétés de distribution entre 2018 et 2021. Il relevait notamment que la rentabilité de cette activité ne constituait pas nécessairement une incitation suffisante à une concurrence par les prix.
Cette observation historique reste importante, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que toutes les augmentations actuelles résultent de pratiques anticoncurrentielles ou d’ententes entre distributeurs.
Les relevés effectués à Casablanca le 1er novembre montrent par ailleurs que les prix du gasoil ne sont pas identiques chez tous les distributeurs. Ils atteignaient 16,99 dirhams chez TotalEnergies, 16,95 dirhams chez Winxo et certaines autres enseignes, contre 16,40 dirhams chez Afriquia, selon les prix relevés par Le Site Info.
L’écart atteint ainsi 59 centimes par litre entre deux stations appartenant à des enseignes différentes. Les prix de l’essence ont également connu des évolutions variables, ce qui montre que les distributeurs n’appliquent pas nécessairement les mêmes ajustements, ni au même rythme, aux deux catégories de carburants.
Ces différences ne constituent pas, en elles-mêmes, une preuve de concertation ou d’infraction. Elles renforcent néanmoins la nécessité de la transparence. Le consommateur qui paie près de 17 dirhams pour un litre de gasoil est en droit de comprendre pourquoi les prix varient autant et comment sont calculés le coût d’achat, le transport, l’assurance, le stockage, les taxes et les marges de distribution.
La hausse de la fiscalité : le consommateur risque-t-il de supporter le coût d’une taxation supplémentaire des entreprises ?
Un autre élément mérite une attention particulière : le projet de loi de finances pour 2027, présenté par le ministère de l’Économie et des Finances le 23 octobre 2026, soit une semaine après la nomination de Fouzi Lekjaa à la tête du département.
Le texte propose de relever l’impôt sur les sociétés applicable aux entreprises opérant dans l’importation et la distribution des carburants, lorsque leurs bénéfices nets annuels atteignent ou dépassent 100 millions de dirhams. Le taux passerait ainsi de 35 % à 40 %.
Il s’agit d’une augmentation de cinq points de pourcentage, et non d’une hausse relative de 5 %.
La mesure porte un message fiscal clair : les grandes entreprises opérant dans un secteur fortement concentré devraient contribuer davantage aux recettes publiques.
Mais une question demeure : comment empêcher que cette nouvelle charge fiscale soit, directement ou indirectement, répercutée sur le consommateur ?
Les entreprises réalisant des bénéfices importants peuvent, en théorie, chercher à préserver leur rentabilité en réorganisant leurs prix et leurs marges commerciales. Cela ne signifie toutefois pas que le transfert de la charge fiscale au consommateur soit automatique, ni que les entreprises puissent fixer leurs prix indépendamment des règles de concurrence.
La question exige un suivi concret de l’évolution des coûts, des bénéfices et des prix avant et après l’application éventuelle de cette mesure.
Il faut distinguer trois éléments : l’impôt dû à l’État, la marge commerciale réalisée par l’entreprise et le prix final payé par le citoyen. Les confondre rend le débat imprécis, alors que les institutions concernées devraient publier des données permettant d’identifier séparément l’incidence de chacun de ces éléments.
Il convient également de rappeler que le projet de loi de finances n’est pas devenu une loi applicable du seul fait de sa présentation au Parlement. Cette augmentation doit donc être considérée comme une mesure proposée, soumise à la procédure législative, et non comme une disposition fiscale déjà entrée en vigueur.
Les aides gouvernementales et les limites des solutions temporaires
Un autre aspect ne doit pas être négligé. Depuis mars 2022, les gouvernements successifs ont mis en place des programmes de soutien exceptionnel destinés aux professionnels du transport routier. En mars 2026, le gouvernement avait annoncé une nouvelle phase de ce dispositif afin de faire face à la hausse des prix internationaux du pétrole.
Le 30 septembre 2026, la présidence du gouvernement a annoncé la poursuite du soutien direct exceptionnel aux professionnels du transport de marchandises et de personnes, avec une adaptation de son montant en fonction de l’évolution des prix des carburants. L’objectif affiché était de préserver l’approvisionnement des marchés et la continuité des services de transport aux tarifs pratiqués.
Ces mesures poursuivent des objectifs compréhensibles. Leur rôle dans l’accompagnement de certains professionnels face à l’augmentation des coûts ne peut être ignoré. Mais leur reconduction pose la question de leur efficacité à moyen terme.
Les aides destinées aux transporteurs ne bénéficient pas directement à tous les citoyens qui utilisent leur véhicule pour travailler, ni à toutes les petites entreprises dépendantes de leurs déplacements, ni aux ménages qui supportent indirectement l’augmentation des coûts du transport, des marchandises et des services.
En outre, le soutien au transport ne traite pas nécessairement les causes de l’augmentation des prix des carburants et ne garantit pas, à lui seul, que toute baisse future des coûts d’approvisionnement sera répercutée sur le consommateur marocain.
Il faut également rappeler que la libéralisation des prix des carburants est entrée en vigueur le 1er décembre 2015. Depuis cette date, les prix du gasoil et de l’essence ne sont plus fixés administrativement selon l’ancien mécanisme. Ils évoluent en fonction des marchés internationaux, du taux de change et des coûts d’importation et de distribution, tout en restant soumis aux règles de concurrence et au contrôle légal.
Ce choix économique implique une responsabilité permanente de l’État : garantir une concurrence effective, surveiller les pratiques contraires à la loi et fournir les informations permettant au consommateur de comprendre la formation des prix. La libéralisation ne signifie pas le retrait de l’État de ses missions de contrôle, pas plus qu’elle ne signifie que le citoyen doit supporter seul les conséquences d’éventuels dysfonctionnements du marché.
Que doit désormais présenter Fouzi Lekjaa ?
La responsabilité ne relève pas exclusivement de Fouzi Lekjaa. Le dossier des carburants mobilise plusieurs institutions : le ministère de l’Économie et des Finances, le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, le Conseil de la concurrence, le ministère de l’Industrie et du Commerce, les organismes chargés du contrôle des marchés ainsi que la présidence du gouvernement.
La position du ministre de l’Économie et des Finances lui confère néanmoins une responsabilité essentielle en matière fiscale et budgétaire, ainsi que dans la présentation des données relatives à l’impact des politiques publiques sur le pouvoir d’achat.
Le premier pas concret consisterait à publier une structure transparente du coût des carburants, précisant le coût d’importation, le taux de change retenu, les frais de transport, de stockage et d’assurance, les taxes et les marges de distribution. Des rapports périodiques devraient permettre de suivre l’évolution de ces différents éléments, afin que le consommateur ne soit plus confronté à un prix final dont la formation demeure difficile à comprendre.
Il faudrait également clarifier les résultats des interventions du Conseil de la concurrence, le degré de respect des engagements pris par les entreprises et l’existence éventuelle d’indicateurs justifiant l’ouverture de nouvelles enquêtes.
Dans les marchés alimentaires, la lutte contre la spéculation ne peut pas non plus se limiter aux déclarations. Elle suppose un suivi des différentes étapes de production, d’importation, de stockage, d’intermédiation et de distribution. Il faut identifier les points où les augmentations s’accumulent, les acteurs qui en bénéficient et déterminer si des pratiques illégales justifient des sanctions.
Il convient toutefois de rappeler qu’une hausse des prix ne constitue pas automatiquement la preuve de l’existence de spéculateurs ou de pratiques monopolistiques. Les facteurs internationaux, saisonniers ou liés aux coûts peuvent également intervenir. Mais leur existence éventuelle ne dispense pas le gouvernement d’enquêter, d’expliquer les mécanismes observés et de demander des comptes lorsque des responsabilités sont établies.
Entre le discours électoral et l’épreuve de l’action gouvernementale
Les Marocains n’attendent pas du gouvernement qu’il contrôle les cours mondiaux du pétrole, ni qu’il neutralise les effets des crises internationales par une simple décision administrative. Ils attendent de savoir ce que fait l’État lorsque les prix augmentent, comment il protège les catégories incapables d’absorber ces hausses et quels instruments il mobilise pour empêcher que les déséquilibres du marché deviennent une occasion de réaliser des profits injustifiés.
Le discours électoral qui avait placé les « farrakchia » et les spéculateurs au centre de la bataille politique doit désormais passer à un autre niveau de responsabilité.
Fouzi Lekjaa occupait déjà une fonction gouvernementale au cours de la précédente législature. Chargé du Budget, il avait également participé au débat politique sur les spéculateurs et la vie chère, avant de prendre aujourd’hui la tête du ministère de l’Économie et des Finances. Le questionner sur les résultats n’est donc pas une mise en cause personnelle, mais l’exercice légitime d’une responsabilité politique à l’égard d’un responsable passé d’une fonction centrale dans la gestion des finances publiques à la direction de ce département.
Les données actuellement disponibles ne permettent pas d’affirmer que la lutte contre la corruption et la vie chère n’était qu’un discours électoral. De même, la hausse actuelle ne suffit pas à démontrer l’échec du nouveau gouvernement, dont la nomination remonte à quelques semaines seulement.
Mais les citoyens sont parfaitement fondés à comparer les promesses formulées avant les élections, les décisions prises après celles-ci et les résultats susceptibles d’être mesurés.
En sa qualité de ministre de l’Économie et des Finances, Fouzi Lekjaa est désormais attendu sur autre chose que des explications liées aux fluctuations des marchés internationaux. Les citoyens veulent savoir où s’arrête la responsabilité du marché et où commence celle de l’État, ainsi que les leviers dont dispose réellement le gouvernement pour agir sur la formation des prix.
Si la bataille contre les « farrakchia » a occupé une place importante dans le discours électoral, celle du pouvoir d’achat constitue désormais une épreuve gouvernementale ouverte. Ce sont les résultats, et non les déclarations qui les ont précédés, qui permettront aux citoyens d’évaluer ceux qui ont porté ces engagements.


