À l’approche du scrutin du 23 septembre, le Parti de l’Istiqlal se retrouve dans une configuration électorale plus complexe que ne pourrait le laisser penser l’intensité de ses préparatifs. Le parti a présenté son programme, arrêté une grande partie de ses candidatures, son secrétaire général Nizar Baraka s’est lui-même engagé dans la compétition à Larache et ses candidats mènent campagne dans les différentes circonscriptions. Pourtant, dans le débat politique et médiatique, l’Istiqlal n’occupe pas l’espace que se sont imposé le Rassemblement national des indépendants (RNI) et le Parti authenticité et modernité (PAM), ni même celui que le Parti de la justice et du développement (PJD) a réussi à occuper depuis l’opposition.
Il ne s’agit donc pas d’un parti absent de la campagne ou qui aurait pris du retard dans ses préparatifs. Les faits organisationnels disent plutôt le contraire. Mais ils font apparaître une autre question : qu’a fait l’Istiqlal de cette préparation pour la transformer en présence politique capable de s’imposer dans les derniers jours de la compétition ?
Le 29 août dernier, le parti a présenté son programme électoral pour la période 2026-2031 sous le slogan « Watani… Mustaqbali » — « Ma patrie… mon avenir » — lors d’une rencontre organisée au siège central du parti à Rabat et présidée par Nizar Baraka, en présence des candidates et candidats de l’Istiqlal. Le programme s’articule autour de cinq grands axes portant notamment sur la famille, le pouvoir d’achat, les services publics, la lutte contre la corruption et la rente, ainsi que le renforcement de la souveraineté stratégique du Royaume.
Cette présentation était l’aboutissement d’un travail engagé plusieurs mois auparavant. En avril, Baraka avait annoncé le lancement de la procédure d’investiture des candidats du parti à la Chambre des représentants, parallèlement à la préparation du programme électoral. En juillet, la direction du parti avait ensuite dévoilé une première liste de candidats dans plusieurs circonscriptions.
À la fin du mois d’août, l’Istiqlal était donc passé à la phase opérationnelle de la campagne, après avoir avancé dans le règlement de ses candidatures et dans l’encadrement de ses candidats.
Puis est venue la décision de Baraka lui-même. Le 31 août, le secrétaire général a officiellement déposé sa candidature dans la circonscription de Larache. Le geste signifie que la direction de l’Istiqlal n’a pas choisi de gérer cette échéance uniquement depuis le centre du parti. Elle a également décidé d’entrer directement dans la compétition électorale, à la recherche de la légitimité des urnes qui déterminera le poids du parti et de sa direction après le 23 septembre.
Mais la présence organisationnelle ne suffit pas à déterminer la place occupée dans la campagne.
C’est précisément cet écart qui rend aujourd’hui la position de l’Istiqlal moins lisible. Le RNI et le PAM se sont retrouvés au cœur d’une confrontation ouverte autour du recrutement de candidats et d’élus, transformant leur désaccord en matière politique et médiatique quotidienne. Le PJD, depuis l’opposition, dispose de son côté d’un angle d’attaque immédiat à travers le bilan des cinq années de gouvernement et a présenté son programme le 7 septembre dans une logique de confrontation avec la majorité.
Le Mouvement populaire a également investi la séquence électorale avec son programme baptisé « Le contrat haraki », présenté le 5 septembre, autour du pouvoir d’achat, de l’éducation, de la santé, de l’emploi et de l’agriculture. Son secrétaire général, Mohamed Ouzzine, est lui aussi resté très présent dans le débat politique et médiatique, même si une partie de cette présence s’est déplacée vers un autre terrain, à la suite de son conflit public avec l’Association nationale des médias et des éditeurs. Celle-ci a annoncé, le 9 septembre, qu’elle ignorerait les activités du parti et de son secrétaire général à la suite de propos qu’elle avait jugés offensants.
L’Istiqlal se trouve, lui, dans une position différente.
Il ne peut pas mener une campagne comme un parti d’opposition puisqu’il a été l’une des trois composantes de la majorité gouvernementale durant le mandat qui s’achève. Mais il ne peut pas non plus se présenter aux électeurs comme le simple défenseur du bilan commun du gouvernement. L’électeur ne vote pas pour une majorité en bloc. Il choisit un parti, des candidats et une offre politique.
C’est l’une des équations les plus délicates auxquelles le parti doit répondre.
Le RNI peut attribuer une grande partie du bilan à sa position de parti ayant dirigé le gouvernement. Le PAM peut mettre en avant sa propre contribution au sein de l’exécutif, tout en attribuant à son principal allié la responsabilité de certains aspects de l’action gouvernementale. L’Istiqlal occupe une position plus sensible : il doit défendre un bilan auquel il a participé, tout en convainquant l’électeur qu’il possède une offre politique différente et qu’il mérite une place plus importante dans le prochain paysage politique.
Cette volonté de différenciation commence à apparaître dans le discours de Nizar Baraka, notamment sur les questions du pouvoir d’achat, des prix et de la spéculation. Le parti défend le bilan gouvernemental tout en avançant des mesures qu’il affirme vouloir mettre en œuvre s’il venait à diriger le prochain gouvernement.
Mais cette différenciation ne s’est pas encore transformée, à ce stade, en une bataille politique propre à l’Istiqlal avec la même netteté que celle imposée par le RNI et le PAM autour de la première place, de la direction de la majorité et du recrutement des élus et des candidats.
Une autre question revient alors : s’agit-il d’un choix dans la manière de conduire la campagne, ou faut-il aussi y voir les effets de ce qui s’est passé à l’intérieur du parti avant d’atteindre cette phase ?
L’Istiqlal n’est pas arrivé à la campagne sans tensions. La période des investitures et des candidatures a été marquée par des compétitions internes dans plusieurs circonscriptions. Des contestations locales ont accompagné certains choix et plusieurs personnalités ont quitté le parti pour rejoindre des formations concurrentes. Parmi elles figure Khattat Yanja, président du Conseil de la région de Dakhla-Oued Eddahab, qui a rejoint le PAM.
Le 27 août, le comité exécutif du parti a approuvé une série de candidatures locales et régionales, au terme d’un processus de règlement progressif des dossiers. La direction avait alors affirmé que l’examen des candidatures reposait sur des considérations juridiques, éthiques et organisationnelles.
L’existence de ces tensions est établie. En revanche, les transformer en explication directe du niveau actuel de présence politique du parti demanderait davantage d’éléments. Tout au plus peut-on considérer, à partir des données disponibles, qu’elles ont pu mobiliser une partie de l’énergie organisationnelle de l’Istiqlal et occuper une partie de son attention avant le lancement de la campagne. C’est également l’hypothèse avancée par le politologue Ismail Hammoudi, sans pour autant faire des investitures la seule explication de la position actuelle du parti.
La question devient plus sensible encore lorsqu’on revient à ce que la direction de l’Istiqlal disait il y a plus d’un an.
En mai 2025, Nizar Baraka appelait à renforcer la mobilisation et l’attractivité de l’offre du parti dans le but de placer l’Istiqlal en tête du paysage politique. Il insistait alors sur la nécessité de ne pas transformer cette ambition en course électorale prématurée susceptible d’affecter la cohésion de la majorité et le fonctionnement du gouvernement.
Cette période est désormais révolue. L’élection est là, le programme est présenté, les candidats sont engagés sur le terrain et le secrétaire général lui-même est candidat. La question revient donc sous une forme plus directe : l’Istiqlal vise-t-il toujours la première place le 23 septembre, avec ce que cela impliquerait pour Nizar Baraka en matière de candidature à la présidence du gouvernement, ou ses calculs ont-ils évolué à mesure que l’échéance approchait ?
Les éléments disponibles ne permettent pas d’apporter une réponse explicite de la direction du parti.
« Assahifa » a pris contact avec Nizar Baraka et Abdeljabbar Rachdi, président du Conseil national de l’Istiqlal, afin d’obtenir des précisions sur la place du parti dans la compétition, sur ce qui le distingue de ses deux partenaires de majorité, sur le résultat qu’il vise le 23 septembre et sur ses ambitions concernant la direction du prochain gouvernement. Un engagement avait été pris pour fournir une réponse du secrétaire général ou du président du Conseil national. Mais jusqu’à la publication de l’article, aucune réponse directe n’était parvenue.
La question reste donc ouverte.
Pour Ismail Hammoudi, la position actuelle de l’Istiqlal doit être lue avec une certaine prudence. Le parti paraît moins visible que le RNI, le PAM et le PJD, mais cette moindre visibilité ne signifie pas nécessairement un recul électoral ou organisationnel.
Le centre du débat politique s’est déplacé, ces dernières semaines, vers l’affrontement entre le RNI et le PAM. L’Istiqlal a, de son côté, privilégié un discours moins conflictuel, davantage centré sur son programme et son identité politique.
Hammoudi relève cependant un problème d’« initiative politique ». Le RNI et le PAM ont réussi à imposer une compétition autour de la direction de la majorité, de la première place électorale et du recrutement des candidats et des élus. L’Istiqlal n’a pas réussi, dans la même mesure, à imposer une bataille politique qui lui soit propre.
Cela ne signifie pas que les titres de presse ou les apparitions médiatiques puissent être transformés directement en prévisions électorales. La visibilité médiatique n’est pas le vote. Un parti qui occupe davantage les médias peut obtenir moins de voix qu’un autre qui y apparaît moins.
Mais l’écart entre présence médiatique et capacité électorale garde une importance particulière dans un scrutin marqué par l’abstention et par une confiance limitée dans les partis et dans les élections. Un parti disposant d’un réseau organisationnel, de candidats et d’un ancrage national doit aussi pouvoir atteindre l’électeur indécis et lui proposer un choix politique suffisamment identifiable.
L’Istiqlal affirme disposer de ces ressources. Il figure parmi les formations ayant couvert l’ensemble des circonscriptions locales et régionales. Il possède un réseau national, une histoire électorale et une base militante et électorale qui lui est fidèle.
Mais la question des derniers jours porte ailleurs : cette capacité organisationnelle peut-elle encore être transformée en résultat électoral suffisamment important pour placer le parti en tête ?
Alors que plusieurs noms circulent déjà autour de la prochaine présidence du gouvernement — Fouzi Lekjaa, Fatima Zahra Mansouri et Mehdi Bensaid du PAM, Aziz Akhannouch et, dans une moindre mesure, Mohamed Chouki du RNI — d’autres hypothèses pouvant inclure le PJD en cas de percée électorale, avec éventuellement Abdelilah Benkirane, le nom de Nizar Baraka dépend désormais beaucoup plus du résultat de son parti que du bruit politique qui accompagne la campagne.
L’Istiqlal aborde donc les derniers jours avec un programme, des candidats, une direction engagée sur le terrain et une ambition que ses dirigeants avaient clairement exprimée avant même l’ouverture officielle de la campagne.
Ce qui reste moins clair, c’est la place que cette ambition occupe encore dans la compétition actuelle.
Le 23 septembre ne permettra pas seulement de mesurer le nombre de sièges obtenus par l’Istiqlal. Il permettra aussi de vérifier si la relative discrétion du parti dans la bataille médiatique correspond à une méthode de campagne différente ou si elle révèle une difficulté plus profonde à transformer son poids organisationnel et son ambition politique en première place électorale.
Pour Nizar Baraka, comme pour le parti qu’il dirige, c’est désormais le scrutin qui devra apporter la réponse.


