Lorsque le professeur Abderrahim El Manar Esslimi, professeur de sciences politiques à l’Université Mohammed V de Rabat, place Fatima Zahra Mansouri et Fouzi Lekjaa dans une même comparaison, il ne se contente pas, dans son analyse, de mettre en parallèle deux noms qui circulent dans le débat autour de la prochaine présidence du gouvernement.
La comparaison qu’il a développée lors d’une rencontre consacrée à l’après-élections de 2026, rapportée par Hespress, paraît beaucoup plus large : elle interroge le type d’expérience dont l’État marocain pourrait avoir besoin dans la prochaine étape, et pose en filigrane la question de savoir s’il faut à la tête du gouvernement une personnalité issue de l’école de la gestion quotidienne des politiques publiques, ou une expérience davantage tournée vers les grands dossiers et la politique publique au sens stratégique du terme.
C’est là que réside l’intérêt de l’idée avancée par Esslimi.
Il rappelle que Fatima Zahra Mansouri, devenue maire de Marrakech en 2009, n’est plus aujourd’hui la même responsable politique. À ses yeux, le parcours accompli depuis la gestion d’une grande ville, jusqu’à l’exercice d’une responsabilité ministérielle, puis à la direction du Parti Authenticité et Modernité et au maintien de sa cohésion, lui a permis d’accumuler une expérience politique et managériale différente.
Face à elle, Esslimi situe Fouzi Lekjaa dans un autre parcours, considérant que son expérience s’est davantage construite autour des dossiers de politique publique et des grands dossiers, notamment dans le domaine sportif, tout en posant la question de la capacité à transférer cette expérience vers d’autres secteurs de l’action gouvernementale.
L’essentiel n’est donc pas la question superficielle : qui serait le meilleur ?
Une telle formulation réduit l’État à des individus, alors que l’analyse d’Esslimi ouvre sur une interrogation différente : de quel type d’expérience le gouvernement marocain aura-t-il besoin après les élections de 2026 ?
Cette question dépasse largement la formation d’un gouvernement. Elle concerne la nature même de la période qui s’ouvre.
Le Maroc n’est pas confronté à un seul chantier que le chef du gouvernement pourrait conduire par une décision politique isolée. Il y a le développement social, la réduction des disparités, l’emploi, l’investissement, la réforme administrative, l’amélioration des services publics, la poursuite des grands projets, la gestion des transformations régionales et internationales, ainsi que les dossiers liés aux intérêts stratégiques du Royaume.
La distinction évoquée par Esslimi entre politiques publiques et politique publique au sens stratégique prend alors une dimension qui dépasse le vocabulaire académique.
Les politiques publiques exigent une capacité d’exécution, de gestion de l’administration, de la ville, du ministère, du budget et du rapport avec le citoyen.
La politique publique, dans son acception plus globale, suppose en plus la capacité à lire les grands dossiers, à construire des choix, à articuler les différents intérêts, à traiter avec les institutions et l’environnement international, et à transformer une vision en orientation politique réalisable.
Si telle est la logique de la comparaison proposée par Esslimi, la véritable question ne porte donc plus seulement sur le curriculum de tel ou tel nom, mais sur la capacité d’une expérience à changer d’échelle.
Et c’est précisément l’une des difficultés majeures qui attendent le prochain chef du gouvernement : comment transformer une expérience sectorielle, territoriale ou partisane en capacité à conduire l’ensemble de l’appareil gouvernemental ?
Lekjaa représente, dans la lecture d’Esslimi, un cas différent.
Il a accumulé une expérience dans un domaine sportif qui, au Maroc, a progressivement dépassé la seule dimension sportive. Les infrastructures, le tourisme, l’investissement, l’image internationale du pays, l’organisation des grands événements et la diplomatie sportive ont contribué à transformer ce secteur en un dossier à dimension nationale et internationale.
Mais Esslimi pose lui-même la question essentielle : comment cette expérience pourrait-elle être transposée à d’autres domaines ?
Cette interrogation est plus importante que l’impression produite par les réussites enregistrées dans un secteur donné.
La réussite dans la gestion d’un grand dossier ne signifie pas automatiquement la capacité à gérer l’économie, l’éducation, la santé ou les finances publiques.
Le passage d’un secteur à la direction d’un gouvernement exige autre chose : la capacité à articuler des intérêts différents dans une même décision, à assumer le coût des choix, à arbitrer entre les ministères et à relier les objectifs politiques aux ressources financières et aux résultats sociaux.
La comparaison proposée par Esslimi place ainsi au centre du débat un critère plus exigeant que la popularité ou la visibilité médiatique.
Que peut faire un candidat en dehors du domaine dans lequel il a construit sa réputation ?
C’est une question qui mérite d’être posée à tout profil appelé à exercer une responsabilité gouvernementale, et pas seulement à Mansouri ou à Lekjaa.
Mais le professeur Esslimi ne s’arrête pas aux personnalités.
La partie la plus sensible de son analyse concerne la configuration de la future coalition gouvernementale.
Il qualifie le retour d’une coalition réunissant le Parti Authenticité et Modernité, le Rassemblement national des indépendants et l’Istiqlal de « scénario le plus dangereux », en s’appuyant sur les affrontements qui ont marqué la campagne électorale et en estimant que leur retour au gouvernement après cette confrontation pourrait susciter des interrogations sur la crédibilité des formations politiques auprès des citoyens.
Il considère également que le Rassemblement national des indépendants, qui dirigeait le gouvernement précédent, devrait assumer clairement une responsabilité dans l’opposition.
La question se déplace alors du simple calcul numérique de la majorité vers la signification politique d’une coalition.
Sur le plan institutionnel, les partis peuvent parfaitement s’affronter pendant une campagne et gouverner ensemble après les élections. C’est une réalité connue des systèmes parlementaires.
Mais le problème soulevé par Esslimi n’est pas seulement juridique ou arithmétique. Il concerne le message envoyé à l’électeur.
Que signifie, pour le citoyen, le passage d’une confrontation électorale parfois très dure à une alliance gouvernementale immédiate après l’annonce des résultats ?
Y voit-il une nécessaire souplesse politique permettant de former une majorité, ou considère-t-il que le discours électoral était déconnecté des véritables arrangements politiques de l’après-élection ?
Ces questions ne sont pas secondaires dans une période où la vie politique marocaine est confrontée à la question du sens et de la confiance.
Une élection ne s’achève pas avec l’annonce des résultats. Une autre séquence commence alors : que feront les vainqueurs des voix qu’ils ont obtenues ?
C’est ici que le prochain gouvernement sera confronté à une exigence qui dépasse largement la mécanique parlementaire.
Il devra transformer la majorité politique en résultats perceptibles dans la vie quotidienne.
Le développement ne se mesure pas seulement au volume des projets annoncés. Il se mesure aussi à la capacité à créer des emplois, améliorer les revenus, réduire les disparités, renforcer l’école et l’hôpital, améliorer l’administration et transformer l’investissement en impact social concret.
Le débat sur les alliances devient ainsi, au fond, un débat sur l’efficacité de l’État.
Esslimi évoque une autre configuration possible réunissant le PAM, l’Istiqlal, le Mouvement populaire et l’Union socialiste, avec éventuellement l’Union constitutionnelle afin de constituer une majorité confortable, après le positionnement officiel du Parti de la justice et du développement dans l’opposition.
Cette proposition ne doit pas être lue comme une recette politique définitive, mais comme une cartographie des options qu’il considère ouvertes dans une période de recomposition du paysage partisan.
La difficulté est qu’une majorité plus large peut résoudre la question du nombre sans résoudre nécessairement celle de la cohérence.
Plus une coalition s’élargit, plus la question de l’unité des priorités devient complexe. Plus les partis sont nombreux, plus les programmes, les calculs et les positions électorales se multiplient.
Une majorité large n’est donc pas nécessairement un gouvernement cohérent, tout comme une opposition large n’est pas nécessairement une opposition efficace.
C’est à partir de là que l’analyse d’Esslimi rejoint son idée la plus sensible : le gouvernement d’unité nationale.
Le professeur relie cette possibilité à la décision attendue du Conseil de sécurité le 31 octobre concernant la question du Sahara marocain et évoque l’hypothèse d’une formule gouvernementale nouvelle, sans exclure Fouzi Lekjaa pour la conduire.
Selon son analyse, une formule réunissant une grande partie des composantes politiques pourrait être adaptée à une période où le pays aurait besoin d’un large rassemblement.
Mais si le gouvernement d’unité nationale devait passer du stade d’hypothèse analytique à celui d’un choix politique, il faudrait alors définir précisément ce que recouvre cette unité.
Unité autour de quoi ?
Autour d’une question nationale stratégique ?
Autour d’un programme économique et social ?
Autour d’un contexte régional particulier ?
Ou simplement autour d’une majorité parlementaire élargie ?
La différence est fondamentale.
L’État peut avoir besoin de cohésion sur les grandes questions nationales. Mais il a également besoin d’institutions capables de contrôler le gouvernement, de débattre de ses choix et de demander des comptes.
Un gouvernement réunissant une grande partie des forces politiques peut disposer d’un soutien politique plus large. Mais cette configuration soulève immédiatement une autre question : quelle place resterait alors à l’opposition et à sa fonction de contrôle ?
C’est ce qui transforme l’idée avancée par Esslimi en véritable question politique, plutôt qu’en simple scénario de formation gouvernementale.
Peut-on construire un gouvernement très large sans affaiblir la fonction de l’opposition ?
Et si la période exige effectivement un rassemblement national, ce rassemblement doit-il nécessairement se traduire par la présence de la majorité des partis au gouvernement, ou peut-il également prendre la forme de grands consensus nationaux, tout en maintenant une majorité et une opposition clairement identifiées ?
Une autre question apparaît alors, directement liée au développement.
Le Maroc a-t-il besoin, dans la prochaine étape, d’un gouvernement politiquement très large, ou d’un gouvernement plus resserré, capable de décider rapidement et de conduire les réformes avec une forte capacité d’exécution ?
Car la prochaine étape ne permettra pas de se limiter à la gestion des équilibres partisans.
Les dossiers sociaux et économiques imposeront au prochain gouvernement un rythme différent : emploi, investissement, justice territoriale, réforme administrative, éducation, santé et poursuite des grands chantiers stratégiques.
C’est pourquoi la portée de la lecture proposée par Abderrahim El Manar Esslimi ne réside pas uniquement dans les noms qu’il place au centre du débat, ni dans les scénarios qu’il évoque.
Elle réside dans le déplacement progressif de la question : « Qui dirigera le gouvernement ? » vers une question plus profonde :
De quel gouvernement l’État marocain a-t-il besoin à ce moment précis ?
Un gouvernement doté d’une forte expérience de gestion ?
Un gouvernement capable de concevoir et de conduire les grandes politiques publiques ?
Un gouvernement politiquement large ?
Ou une équipe capable de réunir ces dimensions tout en reconstruisant une relation de confiance entre l’action politique et la société ?
C’est ce qui donne à la comparaison entre Mansouri et Lekjaa une portée qui dépasse largement la compétition autour d’un nom.
Dans sa lecture, Esslimi ne parle pas seulement de deux personnalités. Il met en regard deux formes d’expérience politique, puis élargit progressivement son raisonnement aux partis, des partis aux coalitions, des coalitions à la forme du gouvernement, et enfin de la forme du gouvernement à la question du rassemblement national.
Dans toute cette chaîne demeure une question centrale : les élections ont redistribué les positions des partis, mais elles n’ont pas clos la question la plus difficile : comment transformer ces nouvelles positions en légitimité par la performance ?
Le citoyen ne vit pas les coalitions comme elles sont négociées dans les couloirs du Parlement. Il ne lit pas nécessairement la mécanique institutionnelle avec les mêmes catégories que les responsables politiques.
Ce qu’il voit, au bout du compte, c’est l’école, l’hôpital, l’emploi, les prix, les transports, l’administration, la justice territoriale et le sentiment que son vote a produit quelque chose de concret dans sa vie.
C’est peut-être là que se trouve le véritable examen du prochain gouvernement, quel que soit son chef et quelle que soit sa composition.
La prochaine étape ne mettra pas seulement à l’épreuve la capacité des partis à construire une majorité. Elle testera leur capacité à transformer cette majorité en action, l’action en résultats et les résultats en confiance.
C’est précisément à cet endroit que l’analyse d’Abderrahim El Manar Esslimi, telle qu’il l’a formulée dans sa lecture de l’après-élections de 2026, dépasse la question des personnes pour rejoindre celle de l’État lui-même :
Comment gérer la prochaine étape, avec quelle culture politique, quel gouvernement et quelle nouvelle relation avec la société ?
Les idées, déclarations et analyses attribuées au professeur Abderrahim El Manar Esslimi sont issues de son intervention rapportée par Hespress. Le présent texte procède à une reconstruction journalistique et à une mise en perspective de leurs implications politiques, sociales et économiques, sans présenter les développements analytiques de l’auteur comme des déclarations du professeur Esslimi.


