Mohamed Nabil Benabdallah ne présente pas les prochaines élections comme une nouvelle étape ordinaire du cycle électoral. Dans son entretien accordé à l’Agence Maghreb Arabe Presse (MAP), le secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS) inscrit son pari dans une perspective plus large : une participation électorale forte pourrait ouvrir la voie à un changement des politiques publiques, et son parti entend être l’une des forces capables de porter ce changement au sein des institutions.
L’appel lancé par Benabdallah à une implication positive dans les prochaines échéances repose sur l’idée d’une « rupture avec la situation actuelle », à travers le soutien aux forces politiques qui portent, selon lui, une ambition sérieuse de changement des politiques publiques et de construction d’une nouvelle trajectoire politique et économique bénéficiant à l’ensemble des catégories de citoyens. Il ne présente toutefois pas cette rupture comme un saut dans l’inconnu. Il la rattache directement au processus électoral et à la capacité des électeurs à transformer les urnes en moyen de choisir des alternatives politiques.
Ce détail compte, parce que le parti ne se limite pas, dans son discours sur la prochaine étape, à critiquer la situation politique et sociale. Il cherche aussi à se présenter comme l’une des composantes de la réponse qu’il propose. Benabdallah affirme clairement que le PPS veut être une « alternative politique capable de relever le défi de l’étape », une formule qui place le parti devant une épreuve plus exigeante que celle du simple maintien de sa présence parlementaire.
Ce pari apparaît également dans la manière dont il parle des candidatures. Selon son secrétaire général, le parti a misé, pour couvrir l’ensemble des circonscriptions électorales, sur des élites politiques renouvelées, comprenant notamment des jeunes, des femmes, des cadres et des compétences, mais aussi des acteurs associatifs ainsi que des militants disposant d’une expérience de terrain.
Benabdallah insiste cependant sur un critère plus précis que les autres : « l’intégrité et la probité ». Il ne le présente pas comme un simple slogan électoral détaché de la manière de faire campagne. Il l’inscrit directement dans la volonté du parti de se tenir à distance des pratiques dont l’objectif serait de conquérir des sièges sans considération pour l’éthique du travail politique.
Dans des élections où le programme se mêle à l’image du candidat, et où le choix local peut souvent dépendre de la personnalité du prétendant autant que de l’étiquette partisane, la question de la qualité des profils ne relève plus seulement de l’organisation interne. Mais le succès de ce pari ne dépend pas du parti seul. Benabdallah le renvoie lui-même aux électeurs, considérant que l’accès de ces compétences et de ces nouveaux visages aux institutions reste lié à une participation importante et à un vote conscient. Il renouvelle ainsi son appel à rompre avec l’abstention électorale.
Cette dimension révèle une autre facette de son pari. Le parti veut contribuer à modifier la carte politique, mais il a d’abord besoin d’un électorat présent dans le processus électoral. La « secousse » évoquée par Benabdallah en cas de forte participation ne peut donc être dissociée de cette condition.
À la fin de son entretien, le secrétaire général relève encore le niveau de son ambition. Il souhaite qu’une forte participation provoque une « secousse » permettant au PPS d’occuper les premiers rangs de la scène politique et d’ouvrir la voie à une alternative démocratique « qui ne laisse personne en marge du développement ». Il n’existe évidemment, à ce stade, aucun résultat électoral permettant de mesurer la possibilité réelle de cette ambition. Il existe en revanche un parti d’opposition qui élève clairement le niveau de son pari et demande aux électeurs de lui donner le levier électoral nécessaire pour transformer cette ambition en une présence institutionnelle plus forte.
La distance entre cette ambition et la réalité apparaît plus nettement encore lorsque Benabdallah aborde l’évaluation du gouvernement actuel. Il évoque un état de « rejet » populaire et de perte de confiance qu’il relie au coût de la vie, à l’érosion du pouvoir d’achat, mais aussi à ce qu’il considère comme une faiblesse de la capacité des institutions élues à produire un impact positif et concret sur le quotidien des Marocains.
C’est cette lecture qui donne à l’opposition dont parle le parti sa substance politique. Benabdallah ne se contente pas d’affirmer que le gouvernement a commis des erreurs dans certains dossiers. Il relie le bilan de la période à une question plus large : ce que le citoyen constate dans sa vie quotidienne. Les prix, le pouvoir d’achat et l’efficacité des institutions deviennent ainsi, dans cette lecture, autant d’éléments susceptibles de peser sur le jugement porté sur l’expérience gouvernementale et sur le prochain choix électoral.
Le parti aborde cette confrontation politique en s’appuyant sur les cinq dernières années passées dans l’opposition. Benabdallah les qualifie d’opposition « responsable, nationale et démocratique », et les présente comme un acquis politique du parti, en rappelant ses positions sur les problèmes sociaux et économiques, la hausse des prix et ce qu’il considère comme des dérives dans la gestion de plusieurs dossiers.
Mais l’opposition, quelle que soit sa durée, ne devient pas automatiquement une capacité à gouverner. C’est pourquoi Benabdallah passe de la défense du bilan de son parti dans l’opposition à l’affirmation de sa disponibilité à assumer des responsabilités gouvernementales. Il estime que le PPS dispose des compétences, ainsi que d’une ligne politique claire et audacieuse, lui permettant de prendre en charge la gestion des affaires publiques. Il y ajoute la capacité du parti à s’adapter à la réalité marocaine et aux constantes constitutionnelles, dans le cadre de l’évolution progressive que connaît le Maroc, sans renoncer à sa référence de gauche progressiste.
Cette formulation réunit deux éléments que le parti cherche à présenter comme compatibles : une référence de gauche progressiste d’un côté, et l’exercice de l’action politique dans le cadre des constantes constitutionnelles et de la réalité marocaine de l’autre. Elle constitue aussi une manière de présenter le PPS comme une force politique capable de passer de l’opposition à la responsabilité gouvernementale sans considérer ce passage comme un abandon de son identité politique.
Entre les élections et le gouvernement, Benabdallah élargit également son propos au Maroc qui se prépare à accueillir de grands rendez-vous sportifs internationaux, au premier rang desquels la Coupe du monde 2030, organisée conjointement par le Maroc, l’Espagne et le Portugal. Pour lui, il ne s’agit pas seulement de matchs, de stades et de villes hôtes, mais d’un événement mondial qui placera le Maroc « dans le miroir de tous les peuples du monde ».
Mais l’image du Maroc que le parti souhaite voir associée à cet événement ne s’arrête pas aux infrastructures sportives ou aux villes qui accueilleront les équipes et les supporters. Benabdallah souhaite qu’elle englobe également ce qu’il considère comme la réalité des progrès accomplis en matière de démocratie, de droits de l’homme, de justice sociale et de justice territoriale dans l’ensemble du pays.
Ce rapprochement entre le rendez-vous sportif et l’épreuve politique révèle une partie de sa lecture de la prochaine étape. Le Maroc sera sous une forte observation internationale, mais l’image qui se construira de lui, selon cette approche, ne sera pas seulement produite par les stades. Ce qui se passe à l’extérieur, dans la relation du citoyen avec les institutions, dans la répartition des opportunités de développement et dans les droits sociaux et territoriaux, en fera également partie.
Toutes ces ambitions reviennent pourtant, au bout du compte, aux élections. Le parti veut de nouvelles élites, il souhaite une participation importante, il considère que la performance du gouvernement actuel a créé un climat de défiance et il présente ses cinq années dans l’opposition comme un indicateur de sa pratique politique. Dans le même temps, il affirme ne plus vouloir se limiter au rôle d’opposant et ambitionne désormais d’assumer des responsabilités dans la gestion gouvernementale.
La distance entre cette ambition et ce que produiront les urnes reste ouverte. Ce sont les résultats électoraux qui détermineront la taille de la représentation que le parti pourra imposer au sein de la prochaine Chambre des représentants, puis la nature de sa place dans la carte politique qui émergera de cette échéance.
Quant à la « secousse » évoquée par Benabdallah, elle n’est à ce stade pas un résultat annoncé, mais un objectif électoral clairement assumé. Le parti en expose les conditions telles qu’il les conçoit : une participation importante, un vote conscient et des profils politiques qu’il affirme avoir sélectionnés sur la base de la compétence, de l’intégrité et de la probité. Le reste appartiendra aux urnes, qui détermineront si ce pari permettra au PPS de s’installer dans les premiers rangs de la scène politique ou s’il le maintiendra dans la position qu’il occupe depuis la dernière étape.


