Le président du gouvernement de Ceuta, Juan Jesús Vivas, est rentré de Bruxelles avec une certaine compréhension européenne, mais sans ce dont il avait réellement besoin : un engagement européen clair à reprendre à son compte le récit espagnol contre le Maroc, ou une position institutionnelle attribuant à Rabat la responsabilité de ce qui s’est produit à Ceuta et ouvrant la voie à une mesure européenne contre le Royaume.
La différence entre les deux est importante.
Que les institutions européennes écoutent un responsable espagnol venu exposer ses préoccupations sur l’immigration, les frontières et la sécurité est parfaitement normal. Transformer ensuite ces plaintes en politique européenne dirigée contre le Maroc est une autre affaire. Cela exige des éléments probants et un consensus politique au sein de l’Union européenne. Or, il semble que Vivas soit revenu de Bruxelles sans avoir obtenu le résultat politique qu’il espérait.
Après son retour, il a parlé de réceptivité et de compréhension. Mais il n’a annoncé ni sanctions, ni nouveau mécanisme européen destiné à sanctionner le Maroc, ni engagement européen reprenant les accusations qu’il répète depuis la crise des 30 et 31 juillet.
Et c’est précisément ce point qui mérite d’être observé.
Car le discours de Vivas, tel qu’il a été relayé en Espagne, a tenté de présenter la vague d’entrées à Ceuta comme une affaire presque exclusivement bilatérale : le Maroc d’un côté, Ceuta et l’Espagne de l’autre. Plus de 80 000 personnes seraient entrées, selon le chiffre avancé par le responsable espagnol, et cela n’aurait pas pu se produire, selon lui, « sans la connaissance ou l’accord du Maroc ». Mais passer de l’hypothèse politique à la démonstration est une autre chose. Et Vivas n’a pas apporté à Bruxelles les éléments qui permettraient de transformer cette accusation en fait établi au niveau européen.
C’est là que le discours espagnol rencontre sa véritable difficulté.
L’Espagne connaît très bien le Maroc. Elle le connaît à travers les frontières, l’immigration, la coopération sécuritaire, la lutte contre le terrorisme, le commerce, les investissements, les ports et, plus largement, à travers une relation devenue beaucoup plus vaste ces dernières années que la seule question de Ceuta et Melilla.
Réduire le Maroc à l’image d’un État exerçant une pression migratoire sur une ville espagnole peut être politiquement utile dans le débat local. Il est beaucoup plus difficile de faire accepter cette lecture à Bruxelles, où la relation avec Rabat est évaluée à l’aune d’intérêts européens beaucoup plus larges.
Vivas s’est rendu en Europe pour demander une position « claire » concernant l’appartenance de Ceuta et Melilla à l’Espagne et à l’Europe. Il a également demandé un renforcement de la présence des agences européennes, davantage de moyens de sécurité et de technologie aux frontières, ainsi qu’une accélération des procédures de retour des personnes encore présentes à Ceuta après la vague d’entrées, notamment les mineurs non accompagnés.
Il a aussi lié ses demandes à l’enveloppe exceptionnelle de 115 millions d’euros annoncée par l’Europe en faveur de Ceuta, estimant que cette aide devait contribuer à rétablir la situation antérieure à la crise de juillet.
Toutes ces demandes peuvent se comprendre du point de vue du responsable d’une ville confrontée à une pression exceptionnelle. Ce qui devient plus difficile à faire accepter, c’est de transformer ces revendications en plateforme d’accusation contre le Maroc sans apporter les éléments permettant d’étayer cette accusation.
Le problème ne s’arrête pourtant pas à Vivas.
Il y a les médias, les comptes sur les réseaux sociaux, certains responsables locaux et des voix politiques qui recyclent des images anciennes, les associent à des événements récents et présentent au public européen un récit déjà construit sur le Maroc. Chaque nouvelle crise migratoire à Ceuta remet presque mécaniquement le même nom au centre du débat, accompagné des mêmes accusations.
L’image finit parfois par prendre le dessus sur le fait.
Une ancienne vidéo devient la preuve supposée d’un événement nouveau. Une scène filmée dans une région est utilisée pour soutenir un récit sur la frontière. Un message politique publié sur les réseaux sociaux devient, le lendemain, une « information » reprise par d’autres comptes. Puis un responsable politique s’appuie sur cette atmosphère, et le système tourne en boucle : les médias produisent le récit politique et le discours politique vient ensuite lui donner une apparence de confirmation.
Le Maroc, lui, ne semble pas pressé d’entrer dans cette mécanique.
Rabat est aujourd’hui engagée dans une échéance législative. Le pays est concentré sur ses élections, sur ses débats internes et sur une séquence politique et institutionnelle qui possède ses propres priorités. La presse marocaine elle-même entre dans une période lourde : suivre les campagnes, les programmes, les candidats, les institutions, les débats publics, tout en surveillant ce qui se passe au-delà du détroit.
Il serait difficile, dans ces conditions, de donner à chaque publication espagnole ou à chaque déclaration locale à Ceuta l’espace qu’elle réclame.
C’est peut-être précisément ce qui dérange ceux qui attendent une réaction marocaine immédiate.
Car l’Espagne a expérimenté, ces dernières années, différents terrains de pression sur le Maroc : la diplomatie, les médias, la question migratoire, le discours autour de Ceuta et Melilla, la réactivation périodique du débat frontalier, ainsi que l’utilisation de crises humanitaires ou sécuritaires pour élargir la confrontation politique.
À chaque fois, une même logique apparaît : maintenir le Maroc dans la position de celui qui doit se justifier.
Mais le Maroc n’occupe plus exactement cette position.
Rabat ne traite plus l’Europe comme un espace devant lequel elle attend simplement reconnaissance ou approbation. Le Royaume dispose de ses propres partenariats, de ses intérêts, de ses leviers et de relations internationales qui se sont considérablement diversifiées.
Cette évolution est essentielle pour comprendre les limites du discours espagnol.
Pour l’Europe, le Maroc n’est pas seulement Ceuta. Il n’est pas seulement l’immigration. C’est un voisin méridional direct, un partenaire sécuritaire, un acteur économique, une porte d’accès à l’Afrique, un interlocuteur important sur les questions du Sahel, de la migration, de l’énergie, du commerce et de l’investissement.
Pour l’Espagne plus particulièrement, la géographie rend la relation avec Rabat trop complexe pour être réduite à un discours électoral provenant de Ceuta.
Vivas peut obtenir un soutien politique à Madrid. Il peut trouver des oreilles attentives à Bruxelles. Certains médias espagnols peuvent continuer à augmenter la pression. Mais transformer tout cela en consensus européen contre le Maroc exige davantage que la répétition d’un récit.
Il faut des preuves.
Et c’est précisément ce qui a manqué au voyage de Bruxelles.
Il existe aussi une question plus large que Vivas lui-même : que veulent réellement certaines sphères politiques et médiatiques espagnoles du Maroc ?
Si l’objectif est de gérer l’immigration, la coopération est la voie logique. Si l’objectif est de protéger Ceuta, la coordination sécuritaire avec le pays voisin qui contrôle effectivement l’autre côté de la frontière ne peut pas être remplacée par des déclarations politiques. Si l’objectif est d’obtenir davantage de soutien financier européen, il s’agit d’une question espagnole et européenne.
Mais si l’immigration devient un instrument de pression politique sur Rabat, alors la nature du problème change.
Le Maroc n’est pas obligé d’accepter la règle que certaines voix cherchent à lui imposer : chaque crise frontalière devrait se terminer par des explications marocaines, des justifications marocaines ou une réaction marocaine.
Parfois, ne pas entrer dans le jeu constitue déjà une position.
Et il existe une différence entre le silence politique et l’absence de capacité de réaction. Le Maroc qui se concentre aujourd’hui sur ses élections et sur son agenda intérieur ne signifie pas qu’il ignore ce qui se déroule sur l’autre rive de la Méditerranée.
La diplomatie ne se joue pas toujours devant les caméras. Les États ne dévoilent pas nécessairement toutes leurs cartes au moment où leurs adversaires les attendent, surtout lorsque les dossiers concernés touchent à des partenariats multilatéraux.
Ceux qui attendent de Rabat qu’elle entre chaque jour dans une polémique avec les médias de Ceuta ou avec Vivas risquent donc d’attendre encore.
Les élections législatives marocaines ont leur calendrier. Les institutions marocaines ont leur agenda. Les intérêts nationaux ont leurs priorités.
La question de Ceuta, aussi fortement qu’elle puisse être amplifiée, ne ramènera pas le Maroc à l’ancienne image dans laquelle certains discours espagnols voudraient encore l’enfermer.
Et même la presse marocaine, qui semble parfois sommée de répondre à tout, doit savoir où placer son énergie. Elle n’a pas à courir derrière chaque campagne médiatique venue de Ceuta ou de Madrid, ni à transformer chaque provocation en une manchette. Sa responsabilité est plus difficile : distinguer ce qui mérite une réponse de ce qui cherche simplement à provoquer une réponse.
Que Dieu aide la presse marocaine en cette saison électorale.
Elle doit surveiller les politiques, lire les programmes, suivre les élections, interroger les institutions et, en même temps, observer ce qui vient de l’autre rive, où certaines voix espagnoles semblent avoir décidé de faire du Maroc un sujet électoral et médiatique permanent.
Mais le Maroc n’est pas obligé de faire de l’Espagne le centre de son agenda.
La réponse peut venir bientôt. Elle peut aussi passer par des canaux qui n’apparaissent pas dans les manchettes. Elle peut encore venir d’un autre dossier que celui que Vivas voudrait imposer comme centre de la relation. Rien, dans les éléments disponibles, ne permet cependant d’affirmer qu’une réponse marocaine précise est déjà arrêtée ou qu’une décision particulière a été prise.
Une chose, en revanche, est établie : le niveau de pression que Vivas voulait transformer à Bruxelles en position européenne contre le Maroc n’a pas produit le résultat politique recherché.
Le Maroc, lui, est aujourd’hui occupé par ses élections.
Et pour ceux qui avaient pris l’habitude de fixer eux-mêmes le calendrier du débat, cela peut être plus dérangeant que n’importe quelle déclaration de colère.


