Or, le plus grand paradoxe de cette publication réside dans le fait qu’en cherchant les acteurs internationaux, elle a presque éclipsé le véritable protagoniste de cette crise : des milliers de jeunes Marocains qui ont quitté leurs villes et leurs villages, convaincus que l’autre rive, malgré tous les dangers qu’elle représente, était devenue moins cruelle que leur quotidien. Avant de s’interroger sur ceux qui chercheraient à faire tomber le gouvernement de Pedro Sánchez, une question plus fondamentale aurait dû être posée : qui a conduit cette jeunesse à un tel degré de désespoir ?
La publication a choisi d’observer la crise d’en haut, à travers le prisme des rivalités entre gouvernements et des rapports de force internationaux. Pourtant, le véritable drame s’écrivait d’en bas, dans les pas de ces jeunes marchant vers la mer, dont beaucoup ignoraient eux-mêmes où leur route allait s’achever. Entre ces deux regards se perd la vérité essentielle : les migrations de masse ne commencent pas aux frontières ; elles prennent naissance au cœur même de la société, lorsque l’individu cesse de croire en son avenir.
C’est dans cette perspective que les témoignages de plusieurs jeunes affirmant avoir reçu sur leurs téléphones portables des messages les incitant à se rendre vers Ceuta à un moment précis méritent une attention particulière. Si ces récits devaient être confirmés, ils signifieraient que certains ont cherché à exploiter un climat de tension sociale pour l’orienter vers un objectif déterminé. Mais ces éléments ne permettent nullement de franchir immédiatement le pas consistant à désigner les responsables. Il existe une différence fondamentale entre l’existence d’une opération d’incitation ou de mobilisation numérique et l’affirmation catégorique de l’identité de ceux qui l’auraient orchestrée.
C’est précisément cette distinction qui faisait défaut au discours : la séparation entre ce qui relève du fait établi et ce qui appartient encore au domaine de l’hypothèse. La crédibilité d’un intellectuel ou d’un penseur ne se mesure pas au nombre de scénarios qu’il avance, mais à sa capacité à distinguer les faits, les probabilités et les interprétations. Plus l’influence symbolique d’une personnalité est grande, plus sa responsabilité est lourde lorsqu’il s’agit de ne pas présenter des conjectures comme des certitudes.
L’insistance sur l’éventuelle existence de « mains sionistes » soulève d’ailleurs une autre interrogation : toute crise traversée par le monde musulman doit-elle désormais être interprétée automatiquement à travers le prisme d’un acteur extérieur ? Et si des acteurs étrangers exploitent effectivement certaines crises, qui produit les conditions internes permettant à cette exploitation de réussir ? L’histoire enseigne que les puissances internationales ne créent que rarement les crises à partir de rien ; elles investissent le plus souvent dans des fragilités déjà existantes.
En réalité, les événements de Ceuta ont révélé une autre forme de vulnérabilité : celle du récit lui-même. En l’espace de quelques heures, la narration est passée d’une crise sociale au Maroc à une crise sécuritaire européenne, puis à un affrontement politique interne en Espagne, avant de se transformer en une succession d’hypothèses sur de prétendues conspirations internationales. À chaque étape, la question originelle s’éloignait davantage, jusqu’à faire presque disparaître les jeunes eux-mêmes du paysage, réduits à de simples chiffres dans des équations politiques qui les dépassaient.
C’est sous cet angle que peut se comprendre la vive réaction marocaine à la publication d’Al-Qaradaghi. Le désaccord ne portait pas uniquement sur une lecture politique ; il exprimait surtout le refus d’un glissement discursif vers une narration qui ne commence pas par la vérité historique de Ceuta. Pour les Marocains, il est impossible de qualifier la ville de « frontière de l’Europe » sans reconnaître au préalable qu’il s’agit d’une ville marocaine toujours sous occupation espagnole. Toute analyse qui contourne cette réalité, quelles que soient les intentions de son auteur, offre involontairement un avantage au récit opposé dans la bataille des perceptions et de la mémoire.
Ainsi, le plus préoccupant dans cette publication n’est peut-être pas ce qu’elle affirme, mais ce qu’elle passe sous silence. Elle s’attarde longuement sur l’avenir du gouvernement Sánchez, mais s’interroge à peine sur celui des milliers de jeunes que le désespoir a poussés vers l’inconnu. Elle évoque les frontières de l’Europe, mais garde le silence sur les frontières de la justice sociale et sur les limites de l’espérance qui se sont effondrées dans l’esprit d’une génération entière. Les priorités s’en trouvent inversées : la politique prend le pas sur l’humain, la géographie sur l’histoire, et les hypothèses sur les faits.
C’est là toute la différence entre un discours qui cherche à comprendre un événement et un discours qui s’attache à en réorienter le sens. Le premier part de l’être humain ; le second part des calculs politiques. Le premier demande : « Pourquoi ces jeunes ont-ils choisi de partir ? » Le second s’interroge : « Qui tire profit de leur départ ? » Entre ces deux questions se dessine la nature même du récit, mais aussi le choix fondamental de chaque discours quant à l’acteur qu’il décide de placer au centre de la scène.


