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Bouachrine demande : « Et maintenant ? » — L’intérêt du Maroc impose une question plus large

Après la réunion tripartite qui a réuni à New York le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, son homologue israélien Gideon Sa’ar et l’ambassadeur américain auprès des Nations unies Mike Waltz, le journaliste Taoufik Bouachrine pose une question simple : « Et maintenant ? ». La question est légitime, surtout lorsqu’il s’agit d’une évolution dans une relation qui, depuis sa reprise en 2020, reposait sur des bureaux de liaison, avant que la partie israélienne n’annonce, le 16 septembre, un accord visant à relever la représentation diplomatique au niveau des ambassades et à nommer des ambassadeurs, parallèlement à l’élargissement des liaisons aériennes et à l’achèvement attendu, avant la fin de l’année, de deux accords portant sur la protection des investissements et la prévention de la double imposition.

Mais pour comprendre ce qui s’est passé, il faut commencer par un point que le débat tend parfois à effacer : le Maroc ne passe pas d’une rupture avec Israël à l’établissement de relations diplomatiques à New York. Cette étape a été franchie en décembre 2020. Ce qui est annoncé aujourd’hui, selon la déclaration israélienne, c’est le passage de la formule des bureaux de liaison à un niveau diplomatique plus élevé et davantage institutionnalisé. Ce n’est pas une simple question de vocabulaire. Une ambassade signifie une présence diplomatique complète, un ambassadeur et des canaux officiels plus réguliers pour gérer les dossiers qui existent déjà entre les deux pays.

C’est à partir de là que la question de Bouachrine — « pourquoi maintenant ? » — devient réellement intéressante, à condition de ne pas la réduire à la recherche d’un éventuel accord caché.

Il est exact que la rencontre s’est tenue à New York avec une implication américaine. Il est également exact que Washington avait joué un rôle central dans les arrangements de 2020. Mais la présence américaine dans ce processus n’est pas nouvelle, pas plus que la relation entre Rabat et Tel-Aviv, qui existe depuis six ans. Les informations rendues publiques à ce stade ne permettent pas d’établir que la montée en gamme de la représentation diplomatique aurait été décidée en échange d’une concession marocaine précise sur le Sahara ou sur Ceuta, ou sur tout autre dossier.

C’est précisément là qu’il faut éviter de transformer une concomitance en causalité.

Bouachrine relie cette évolution à plusieurs dossiers : les élections israéliennes, les intérêts de l’administration Trump, la crise avec l’Espagne autour de Ceuta et le dossier du Sahara marocain à l’approche d’une nouvelle échéance au Conseil de sécurité. Certains de ces éléments méritent d’être suivis. Mais passer de « cela pourrait être lié » à « c’est la raison de la décision » exige des documents ou des déclarations directes qui, pour l’heure, ne sont pas disponibles.

Il existe, en revanche, un autre élément qui ne relève pas de l’hypothèse. L’accord annoncé ne concerne pas uniquement les ambassades. Il porte également sur les liaisons aériennes directes, ainsi que sur deux accords économiques attendus concernant la protection des investissements et la prévention de la double imposition, sans compter les échanges de visites de haut niveau.

C’est ici que la question doit être déplacée du côté marocain : que peuvent concrètement représenter ces instruments pour le Maroc et comment seront-ils utilisés ?

Une relation diplomatique n’est pas, en elle-même, un intérêt économique ou politique. Sa valeur dépend de ce qu’un État en fait. Un accord de protection des investissements peut offrir un cadre plus clair aux investissements réciproques, mais il ne garantit pas à lui seul l’arrivée des capitaux. Un accord contre la double imposition peut faciliter les activités économiques, mais il ne devient un avantage que s’il se traduit par des transactions, des investissements et des opportunités concrètes. De même pour les liaisons aériennes : leur reprise peut soutenir le tourisme et la circulation des personnes, mais leur impact réel se mesure à ce qu’elles apportent effectivement à l’économie marocaine et aux conditions dans lesquelles elles fonctionnent.

C’est une partie de la question que la publication de Bouachrine traite moins que les dimensions politique et morale de la décision.

Le Sahara marocain, lui, constitue effectivement un élément central des calculs de politique étrangère du Royaume. Mais là encore, relier chaque évolution de la relation avec Israël à ce dossier demande de la précision. Israël a reconnu, en juillet 2023, la souveraineté du Maroc sur son Sahara, dans une lettre du Premier ministre Benjamin Netanyahu adressée au Roi Mohammed VI. Cette position figure depuis lors dans le registre diplomatique des deux pays.

Parallèlement, le processus onusien possède ses propres mécanismes et ses propres équilibres. La question du Sahara ne peut donc pas être réduite à la seule ouverture d’une ambassade israélienne à Rabat. La bataille diplomatique autour de ce dossier est plus large et se joue sur plusieurs canaux.

Quant à Ceuta, l’existence de tensions ou de difficultés dans ce dossier rend tout mouvement diplomatique marocain susceptible d’être observé à travers l’environnement régional et européen. Mais cela ne suffit pas à démontrer que la décision de relever le niveau des relations avec Israël aurait été prise pour traiter la question de Ceuta. Le journalisme peut poser l’hypothèse ; il ne peut pas la transformer en fait avant que les éléments permettant de l’établir apparaissent.

Les réactions suscitées par la publication de Bouachrine montrent d’ailleurs que le débat marocain ne se résume pas à deux camps parfaitement séparés.

Certains commentateurs ont placé l’intérêt national au premier rang, en affirmant explicitement que « le Maroc d’abord et ses intérêts au-dessus de toute considération ». D’autres ont considéré cette évolution comme la poursuite logique d’un processus diplomatique déjà engagé. À l’inverse, plusieurs réactions ont placé la Palestine et Gaza au centre de leur lecture, rejetant notamment l’installation d’une ambassade israélienne à Rabat. D’autres encore ont parlé d’une « fracture » de la société et d’un éloignement entre les institutions et une partie de l’opinion publique.

Mais l’un des commentaires les plus intéressants est précisément celui qui refuse de traiter la question en noir et blanc. Son auteur reconnaît ses réserves et son malaise, mais affirme vouloir replacer la décision dans un contexte international bouleversé et dans un environnement géopolitique difficile pour le Maroc. Il met en avant les considérations de sécurité et appelle, après les élections, à une gouvernance nationale fondée sur la compétence, la transparence et la reddition des comptes.

C’est peut-être à cet endroit que le débat devrait changer de niveau.

Le Maroc ne conduit pas sa politique étrangère autour d’un seul dossier. Il y a le Sahara marocain, les relations avec les États-Unis et l’Europe, la sécurité en Afrique du Nord, les relations arabes et africaines, la diaspora marocaine, l’économie, l’énergie, l’eau et la technologie, sans oublier la question palestinienne, qui demeure présente dans le discours et la politique étrangère du Royaume.

La difficulté commence lorsque l’on tente d’expliquer une seule décision à partir d’un seul dossier.

Bouachrine a raison de demander : « Et maintenant ? ». Mais la question ne devrait pas s’arrêter à ce que gagneraient Israël, Trump ou Netanyahu.

La question marocaine, plus directe, est de savoir ce que Rabat fera de cette relation une fois son niveau relevé.

Si l’ambassade devient un canal diplomatique à part entière, quels dossiers y seront réellement gérés ? Si les liaisons aériennes reprennent, quel sera leur impact économique ? Si les accords sur les investissements et la fiscalité sont conclus, quels secteurs marocains en tireront concrètement profit ? Et si les contacts politiques se multiplient, comment seront-ils transformés en résultats correspondant aux intérêts du Maroc dans les dossiers que le Royaume considère comme stratégiques ?

Ce sont des questions que l’on peut suivre, documenter et mesurer, contrairement à une grande partie des spéculations sur les intentions.

De la même manière, le rejet de la normalisation au nom de la guerre à Gaza ne peut pas être écarté du débat. Il apparaît clairement dans les réactions à la publication de Bouachrine et constitue une composante de l’environnement politique et de l’opinion publique marocaine. Plusieurs commentaires expriment un soutien explicite à la cause palestinienne et un refus de la présence d’une ambassade israélienne à Rabat.

Mais une opposition à la normalisation relève d’une position politique et morale, tout comme sa défense au nom de l’intérêt national relève d’une autre lecture politique. Ni l’une ni l’autre ne constitue, à elle seule, une preuve des effets réels de la décision.

Le véritable jugement sur cette évolution ne se fera donc pas le jour de son annonce.

Il apparaîtra dans ce qu’elle produira au cours des prochains mois et des prochaines années : les ambassades deviendront-elles des instruments diplomatiques efficaces ? Les investissements suivront-ils ? Les liaisons aériennes et le tourisme en tireront-ils un bénéfice réel ? La reconnaissance israélienne de la souveraineté du Maroc sur son Sahara restera-t-elle constante et produira-t-elle des effets diplomatiques mesurables ? Et, parallèlement, Rabat pourra-t-il maintenir ses positions officiellement affirmées sur la question palestinienne ?

Ce sont ces éléments qui permettront, avec le temps, de mesurer la portée réelle de la décision.

La publication de Taoufik Bouachrine a donc ouvert une discussion utile, mais elle privilégie une lecture du côté des intérêts et des motivations supposées des autres acteurs davantage qu’une analyse des instruments dont dispose désormais le Maroc lui-même. Certaines réactions à son texte sont tombées dans le mouvement inverse, en considérant la décision comme bonne ou mauvaise avant même que ses résultats puissent être observés.

Entre ces deux lectures, il reste un espace pour le journalisme : regarder ce que le Maroc fera réellement de cette relation, ce qu’il en obtiendra, ce qu’il devra éventuellement concéder et ce qui restera inchangé dans les grands dossiers du Royaume.

C’est à partir de là que la question « Et maintenant ? » pourra recevoir une réponse fondée sur autre chose que des suppositions.

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