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Maâtouq : « Si un responsable est incapable de garantir au citoyen la dignité, l’emploi, la santé et l’éducation… le plus honorable est de présenter sa démission »

Quand la tragédie de Ceuta devient un procès moral de la responsabilité politique

Il est des moments dans l’histoire des nations qui ne sont révélés ni par les élections, ni par les indicateurs économiques, ni par les communiqués officiels. Ce sont des instants où la société rédige elle-même son propre bilan, non pas avec de l’encre, mais par ses actes.

Ce qui s’est produit aux abords de Ceuta occupée, lorsque des milliers de Marocains se sont dirigés vers la frontière dans une scène d’une ampleur exceptionnelle, ne peut être réduit à un simple épisode de migration irrégulière, ni à un incident sécuritaire que l’on résoudrait par davantage de surveillance ou par un renforcement des dispositifs de contrôle. L’événement est infiniment plus profond. Il révèle une blessure silencieuse dans la relation qui unit le citoyen à l’espérance, et l’homme à sa patrie.

Au milieu du tumulte médiatique, des accusations réciproques et des réactions passionnelles, le Dr Jamal Maâtouq a choisi une autre voie. Il ne s’est ni attardé sur les images de la mer, ni sur les grillages frontaliers, ni sur la seule comptabilité des chiffres. Il a préféré poser une question autrement plus dérangeante : que signifie le fait qu’un citoyen en arrive à croire que l’avenir de ses enfants se trouve désormais hors de son propre pays ?

Puis est venue cette phrase, qui constitue sans doute la clé de voûte de toute sa réflexion :

« Si un responsable est incapable de garantir au citoyen la dignité, l’emploi, la santé et l’éducation… le plus honorable est de présenter sa démission. »

À première vue, cette déclaration peut apparaître comme un simple appel à la démission. Pourtant, une lecture attentive révèle qu’elle est bien davantage qu’une réaction circonstancielle. Elle propose une redéfinition de la fonction publique elle-même. La démission n’y est pas présentée comme une sanction, encore moins comme un aveu de faiblesse. Elle devient un acte de responsabilité morale, la reconnaissance que toute fonction publique repose sur un pacte de confiance entre l’État et les citoyens. Lorsque ce pacte cesse d’être honoré, s’accrocher au pouvoir ne constitue plus une preuve de force, mais le signe que la mission confiée a perdu son sens.

Ainsi, le débat quitte le terrain des personnes pour rejoindre celui des principes. Le Dr Maâtouq ne vise ni un ministre particulier, ni un gouvernement en particulier. Il interroge une conception de la responsabilité qui demeure largement absente dans de nombreuses cultures politiques : une responsabilité qui ne se mesure pas uniquement par une nomination ou une légitimité institutionnelle, mais par la capacité concrète à préserver la dignité du citoyen et à lui garantir les conditions minimales d’une existence digne.

Cette idée n’a rien de révolutionnaire dans les grandes démocraties. Dans nombre de pays, un ministre démissionne à la suite d’un accident ferroviaire, d’une catastrophe administrative ou d’un dysfonctionnement majeur, non parce qu’il en est l’auteur direct, mais parce qu’il assume la responsabilité politique du secteur placé sous son autorité. À l’inverse, dans une grande partie du monde arabe, la fonction tend trop souvent à devenir une fin en soi. L’aveu d’un échec est perçu comme une faiblesse, alors qu’il constitue, dans les systèmes institutionnels les plus solides, l’une des expressions les plus élevées de la responsabilité publique.

Mais la véritable force du discours de Jamal Maâtouq ne réside pas seulement dans son appel à la démission. Elle se trouve dans l’ordre des priorités qu’il établit. Avant de parler des grands projets, de la croissance économique ou des performances macroéconomiques, il place la dignité, puis l’emploi, puis la santé et enfin l’éducation.

Ce choix n’a rien d’anodin. Il replace l’être humain au centre de l’action publique. Comme s’il rappelait qu’un État ne se juge pas d’abord au nombre de kilomètres d’autoroutes, de ponts ou de ports qu’il construit, mais à sa capacité à construire chez ses citoyens un sentiment de sécurité, d’appartenance et de confiance dans l’avenir.

C’est précisément pour cette raison que son intervention dépasse largement le cadre du drame de Ceuta. Le véritable sujet n’est pas que des milliers de Marocains aient tenté de rejoindre l’autre rive. Le véritable sujet est que beaucoup d’entre eux semblent avoir fini par croire que leurs rêves ne pouvaient plus trouver leur place dans leur propre pays.

À partir de cet instant, la migration cesse d’être un simple phénomène social pour devenir un message politique silencieux. La mer n’est plus l’origine du drame ; elle n’en est que le théâtre. L’histoire commence bien avant, dans une école qui ne remplit plus pleinement sa mission, dans une université qui peine à ouvrir les horizons, dans un marché du travail incapable d’absorber toutes les compétences, et dans un sentiment grandissant que l’effort individuel ne suffit plus toujours à construire un avenir.

La patrie n’est pas le gouvernement… et c’est là l’idée essentielle

S’il existe un fil conducteur qui traverse l’ensemble de la réflexion du Dr Jamal Maâtouq, c’est bien sa volonté constante de distinguer la patrie de ceux qui exercent le pouvoir en son nom. Il n’a jamais appelé au désespoir à l’égard du Maroc, pas plus qu’il n’a présenté le pays comme une nation ayant perdu toute capacité de rebond. À l’inverse, il s’est gardé aussi bien du catastrophisme que de l’autoflagellation. Mais, dans le même temps, il a refusé que l’amour de la patrie serve de prétexte à exonérer les responsables de leurs devoirs et de leurs comptes à rendre.

C’est là que réside l’une des dimensions les plus mûres de son discours. La patrie n’est pas le gouvernement. Le gouvernement n’est pas l’État. Et l’État ne se réduit pas aux femmes et aux hommes qui, pour un temps, sont appelés à administrer les affaires publiques.

La patrie est une histoire, une mémoire, une identité, des institutions, une Monarchie, un peuple et un destin collectif. Les gouvernements, eux, ne sont que des instruments au service de cette continuité nationale. Leur légitimité ne se mesure pas à la durée de leur présence au pouvoir, mais à leur capacité à améliorer concrètement la vie des citoyens.

La confusion entre ces différents niveaux a considérablement appauvri le débat public. Toute critique d’une politique publique est trop souvent interprétée comme une attaque contre la patrie elle-même. Toute demande de reddition des comptes est présentée comme une remise en cause de l’État. Pourtant, les États solides sont précisément ceux qui acceptent la critique, parce qu’ils savent que la responsabilité renforce les institutions au lieu de les fragiliser.

Lire les propos de Jamal Maâtouq sous le seul prisme de l’affrontement politique reviendrait donc à en trahir le sens profond. Son intervention ne constitue ni un programme partisan, ni un discours électoral. Elle pose une question simple dans sa formulation, mais fondamentale dans ses implications :

À quoi sert un responsable public si sa fonction ne se traduit pas par un service rendu au citoyen ?

Quand la dignité devient le véritable critère de l’action publique

Le Dr Maâtouq place la dignité avant l’emploi, avant la santé et avant l’éducation. Ce choix peut sembler, à première vue, relever de l’émotion. En réalité, il traduit une compréhension profonde de la nature même de l’État moderne.

La dignité n’est pas une notion abstraite ni un simple slogan moral. Elle constitue le cadre dans lequel prennent sens tous les autres droits.

Le travail ne procure pas uniquement un revenu ; il confère à l’individu le sentiment d’être utile et reconnu.

L’éducation ne transmet pas seulement des connaissances ; elle ouvre les portes de l’égalité des chances.

La santé ne consiste pas seulement à soigner les maladies ; elle garantit le droit fondamental de vivre dans des conditions humaines.

Lorsque ces piliers commencent à vaciller simultanément, le citoyen ne se contente plus de subir des difficultés matérielles. Il finit par se demander si son pays est encore capable de porter ses ambitions et celles de ses enfants.

À cet instant précis, le débat sur la migration cesse d’être un débat économique. Il devient une interrogation sur la confiance.

Car tous ceux qui quittent leur pays ne sont pas pauvres. Et tous ceux qui y restent ne sont pas privilégiés.

Ce qui distingue souvent les uns des autres, c’est la confiance qu’ils continuent — ou non — à placer dans l’avenir.

Ceuta : lorsque les pas remplacent les urnes

Réduire ce qui s’est produit à Ceuta à une simple vague migratoire serait une erreur d’analyse. Mais l’expliquer par une cause unique le serait tout autant.

Un phénomène d’une telle ampleur naît toujours de la rencontre de plusieurs réalités : difficultés sociales, frustrations économiques, fragilités psychologiques, mutations culturelles et, parfois, défaillances institutionnelles.

Pourtant, au milieu de cette complexité, une évidence demeure.

Des milliers de citoyens n’ont pas seulement tenté de franchir une frontière.

Ils ont accepté de risquer leur existence pour la possibilité d’une autre vie.

Les sociétés n’expriment pas toujours leur malaise à travers les manifestations ou les slogans.

Parfois, elles le disent par le silence.

Parfois par l’abstention.

Et parfois… par le départ.

Dans tous les cas, le message reste identique : un écart se creuse entre ce que les citoyens espèrent et ce qu’ils vivent.

La véritable gravité de Ceuta ne réside donc pas dans le nombre de personnes qui ont tenté de traverser, mais dans le nombre de celles qui ont fini par considérer que leur avenir se trouvait ailleurs.

Dans ces conditions, une réponse exclusivement sécuritaire, aussi indispensable soit-elle pour préserver l’ordre public, ne peut suffire si elle n’est pas accompagnée d’une réflexion profonde sur les causes qui conduisent une partie de la jeunesse à considérer la mer comme moins effrayante que l’avenir qui l’attend.

L’équipe nationale de football… ou une leçon de gouvernance ?

Pourquoi Jamal Maâtouq a-t-il choisi d’évoquer l’équipe nationale de football alors qu’il parlait d’économie, d’administration et de politiques publiques ?

En réalité, il ne parlait pas de football.

Il parlait de la manière dont se construit la réussite.

Lorsque le Maroc a décidé de bâtir une équipe capable de rivaliser avec les meilleures nations, il n’a pas cherché les noms les plus connus ; il a recherché les meilleurs talents. Il n’a pas privilégié la proximité, mais la compétence. Il n’a pas reproduit les anciennes méthodes ; il est allé chercher, au Maroc comme à l’étranger, les profils les plus aptes à servir un projet national.

Le message implicite est limpide.

Si cette logique a permis de hisser le football marocain au plus haut niveau mondial, pourquoi ne deviendrait-elle pas la règle dans l’administration, dans l’économie, dans l’éducation ou dans la santé ?

Pourquoi la compétence ne serait-elle pas le premier critère d’accès aux responsabilités publiques ?

Pourquoi la gestion de l’État ne deviendrait-elle pas un chantier permanent de mobilisation des meilleures intelligences marocaines, où qu’elles se trouvent ?

Ce n’est pas une comparaison entre le sport et la politique.

C’est une invitation à transférer la culture de la performance, du mérite et de l’excellence des terrains de football vers les institutions de l’État.

La démission : de l’échec politique à la responsabilité morale

Dans la dernière partie de son intervention, le Dr Jamal Maâtouq aborde sans doute la question la plus sensible de tout son raisonnement. Il ne se contente plus d’évoquer la responsabilité publique ; il cherche à réhabiliter une notion qui semble s’être progressivement effacée de la culture politique de nombreux pays : la responsabilité morale.

Sa formule – selon laquelle un responsable incapable de garantir au citoyen la dignité, l’emploi, la santé et l’éducation devrait avoir l’élégance de présenter sa démission – ne doit pas être interprétée comme un simple appel au départ d’un responsable. Elle constitue une invitation à redonner au pouvoir son véritable sens.

Dans les grandes démocraties, la démission n’est pas nécessairement l’aveu d’une faute personnelle. Elle représente souvent un acte de fidélité à l’institution, la reconnaissance qu’une responsabilité publique ne peut être dissociée des résultats qu’elle produit.

Lorsqu’un responsable estime ne plus être en mesure d’accomplir la mission qui lui a été confiée, il choisit parfois de quitter ses fonctions non parce qu’il est faible, mais parce qu’il considère que la crédibilité de l’État est plus importante que son maintien au pouvoir.

À l’inverse, lorsque la conservation du poste devient une fin en soi, la fonction publique perd progressivement sa dimension morale. Le pouvoir cesse alors d’être un moyen au service du citoyen pour devenir un objectif que l’on cherche à préserver à tout prix.

Le véritable message du Dr Maâtouq n’est donc pas de demander le départ d’un homme ou d’un gouvernement particulier. Il rappelle simplement un principe fondamental : la responsabilité ne se mesure pas au temps passé dans une fonction, mais à la capacité d’améliorer concrètement la vie des citoyens.

Entre l’État et la société : une crise de confiance plus qu’une crise de moyens

Personne ne peut nier les transformations majeures qu’a connues le Maroc au cours des dernières décennies. Infrastructures modernes, grands projets structurants, plateformes industrielles, ports, réseaux routiers et ferroviaires : ces réalisations ont profondément modifié le visage du Royaume et renforcé son rayonnement régional et international.

Mais une autre réalité mérite également d’être regardée avec lucidité.

Le développement ne peut être réduit aux seuls investissements matériels.

Il n’acquiert tout son sens que lorsqu’il améliore concrètement la vie quotidienne des citoyens.

Une autoroute ne remplace pas une école performante.

Un port ultramoderne ne remplace pas un système de santé efficace.

Une zone industrielle ne remplace pas une véritable égalité des chances.

Le citoyen juge l’action publique non seulement à travers les grandes réalisations nationales, mais aussi à travers ce qu’il vit chaque jour : la qualité des services publics, les possibilités offertes à ses enfants, l’accès à un emploi digne et le sentiment d’être traité avec équité.

C’est précisément dans cet espace que s’inscrit la réflexion de Jamal Maâtouq. Il ne remet pas en cause les progrès accomplis. Il demande simplement que l’être humain demeure la finalité ultime de toute politique publique.

Le message écrit par cinquante mille Marocains avec leurs pas

Les analyses de ce qui s’est produit à Ceuta seront sans doute nombreuses.

Les uns y verront avant tout un phénomène économique.

D’autres insisteront sur les réseaux sociaux, sur les filières migratoires ou sur les difficultés sociales.

Toutes ces lectures contiennent une part de vérité.

Mais elles ne suffisent pas à elles seules à expliquer l’intensité du phénomène.

Ce qui donne à cet épisode sa véritable portée, ce n’est pas uniquement le nombre de personnes qui ont tenté de rejoindre l’autre rive.

C’est le fait que des dizaines de milliers de citoyens aient estimé que leur avenir pouvait être plus accessible ailleurs que dans leur propre pays.

Sans le vouloir, ces milliers de Marocains ont adressé à l’ensemble des responsables une lettre silencieuse.

Une lettre sans slogans.

Sans discours.

Sans revendications écrites.

Une lettre rédigée avec leurs pas.

Elle rappelle que la confiance demeure la ressource la plus précieuse d’une nation.

Lorsqu’elle s’affaiblit, aucune politique publique ne peut durablement compenser son absence.

Conclusion : la responsabilité commence par l’homme et se termine par lui

On pourra approuver ou contester certaines analyses du Dr Jamal Maâtouq.

On pourra débattre de son diagnostic ou de ses propositions.

Mais il sera beaucoup plus difficile de contester la question fondamentale qu’il remet au centre du débat public :

À quoi sert le pouvoir s’il ne protège pas d’abord la dignité humaine ?

À quoi sert le développement si une partie de la jeunesse cesse d’y voir un avenir ?

À quoi sert une fonction publique lorsqu’elle ne se traduit plus par un meilleur service rendu aux citoyens ?

Les grandes nations ne se mesurent pas uniquement à leurs infrastructures, à leurs investissements ou à leurs performances économiques.

Elles se reconnaissent surtout à leur capacité à convaincre leurs citoyens que leur avenir peut être construit chez eux, sur leur propre terre.

C’est pourquoi la phrase prononcée par Jamal Maâtouq dépasse largement le cadre de la tragédie de Ceuta.

Elle interpelle tous les responsables, aujourd’hui comme demain.

Le véritable critère d’un responsable n’est pas la durée de son mandat.

C’est le nombre de citoyens auxquels il aura rendu la dignité, l’espoir et la confiance.

Car, au bout du compte, les discours officiels, les statistiques et les campagnes de communication ne suffisent jamais à écrire l’histoire d’un pays.

L’histoire est toujours écrite par les citoyens.

Soit lorsqu’ils bâtissent leur avenir avec confiance sur la terre de leur patrie.

Soit lorsqu’ils prennent le chemin de l’exil, convaincus que leurs rêves les attendent ailleurs.

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