Toutes les croissances économiques ne produisent pas de l’emploi. Tous les investissements publics ne se traduisent pas automatiquement par une amélioration du quotidien des citoyens. C’est précisément cette réalité que le rapport annuel de Bank Al-Maghrib pour l’exercice 2025 remet au cœur du débat national. En présentant son rapport à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, a livré une lecture qui tranche, dans son ton comme dans ses implications, avec le discours gouvernemental dominant. Alors que l’économie marocaine a enregistré une croissance de 4,9 %, le taux de chômage est resté figé à 13 %, révélant un paradoxe devenu difficile à ignorer : l’économie crée davantage de richesse, mais pas suffisamment d’emplois.
Ce constat dépasse largement la dimension statistique. Il constitue un message politique à peine voilé. Les banques centrales ne rendent que rarement des jugements explicites ; elles parlent à travers les indicateurs. Lorsque Jouahri affirme que « l’amélioration attendue de l’emploi ne s’est pas encore matérialisée » et appelle à renforcer la productivité de l’investissement ainsi que le rôle du secteur privé, il ne formule pas seulement une observation technique. Il adresse, entre les lignes, une critique d’un modèle économique qui peine toujours à convertir la croissance et les dépenses d’investissement en emplois durables. Derrière le langage institutionnel mesuré se dessine ainsi un diagnostic particulièrement sévère.
C’est ici qu’apparaît l’une des principales failles mises en évidence par le rapport : le Maroc semble s’installer progressivement dans ce que les économistes qualifient de « croissance sans emploi ». Autrement dit, une économie capable d’afficher des performances macroéconomiques honorables, tout en restant incapable d’absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail. Cette situation ne pose pas uniquement la question du chômage ; elle interroge la qualité même de la croissance, sa capacité à produire de la cohésion sociale et à transformer l’investissement en prospérité partagée.
Le contraste apparaît encore plus saisissant lorsque l’on confronte ces résultats aux engagements du programme gouvernemental. Dès le début de son mandat, l’Exécutif avait fait de la création d’un million d’emplois nets entre 2021 et 2026 l’un des piliers de son action. Près de cinq ans plus tard, les données officielles montrent un décalage considérable entre la promesse et la réalité. Après les pertes d’emplois enregistrées en 2022 et 2023, les créations observées en 2024 puis en 2025 n’ont permis qu’un rattrapage partiel. Le solde cumulé demeure très éloigné de l’objectif initial, ce qui transforme progressivement un engagement politique en véritable indicateur d’évaluation gouvernementale.
Mais l’analyse la plus révélatrice ne réside pas uniquement dans le taux global de chômage. Elle se trouve dans sa structure. Le chômage des jeunes de 15 à 24 ans dépasse désormais 37 %, celui des femmes reste particulièrement élevé, tandis que les diplômés continuent de rencontrer d’importantes difficultés d’insertion. Dans le même temps, le sous-emploi progresse, traduisant une réalité souvent occultée : une partie des personnes officiellement considérées comme « occupées » ne bénéficie ni d’un emploi stable ni d’un revenu suffisant. Dès lors, la véritable question n’est plus seulement de savoir combien d’emplois sont créés, mais quelle est leur qualité, leur stabilité et leur capacité à assurer une vie décente.
Le gouvernement a souvent expliqué ces contre-performances par la succession des sécheresses, les tensions géopolitiques ou le ralentissement de l’économie mondiale. Le rapport de Bank Al-Maghrib déplace cependant le centre du débat. Il invite à s’interroger sur le rendement même de l’investissement public. Car si le Maroc a mobilisé des enveloppes d’investissement inédites au cours des dernières années, leur rendement social demeure largement inférieur aux attentes. Ce constat suggère que le problème ne réside plus uniquement dans le volume des dépenses, mais dans leur orientation, leur efficacité économique et leur capacité à générer des chaînes de valeur créatrices d’emplois.
Dans ce contexte, le ministre de l’Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences, Younes Sekkouri, se retrouve naturellement au cœur de la responsabilité politique. Certes, le chômage résulte d’une combinaison complexe de facteurs structurels : système éducatif, mutations économiques, changements climatiques, attractivité de l’investissement ou encore compétitivité des entreprises. Mais il demeure le principal responsable de la coordination de la politique nationale de l’emploi, des dispositifs d’insertion professionnelle et des mécanismes de médiation sur le marché du travail. L’évaluation de son action porte donc moins sur l’existence du chômage que sur la capacité des politiques publiques à en réduire durablement les effets.
Le fonctionnement de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC) illustre, lui aussi, les fragilités institutionnelles qui entourent cette politique publique. En moins de deux ans, l’établissement a connu plusieurs changements successifs à sa tête, avec la nomination d’Imane Belmaâti en avril 2024, son départ en juin 2025, puis une direction intérimaire avant la désignation d’Abdellah Achouikh en novembre 2025. Pris isolément, ces changements ne constituent pas une preuve d’échec. Ensemble, ils témoignent néanmoins d’une instabilité de gouvernance au sein de l’institution censée être le fer de lance de la stratégie nationale de l’emploi.
À ce stade, le rapport de Bank Al-Maghrib ne se contente plus de mesurer les performances de l’économie. Il remet en question la capacité du modèle actuel à transformer les indicateurs macroéconomiques en progrès social tangible. Derrière les pourcentages de croissance et les milliards investis, une interrogation plus fondamentale s’impose : la création de richesse bénéficie-t-elle réellement au marché du travail, ou assiste-t-on à une dissociation croissante entre performance économique et réalité sociale ?
L’image qui a le plus marqué la communication publique du ministre Younes Sekkouri n’a pourtant jamais été celle d’une usine inaugurée, d’une zone industrielle créatrice d’emplois ou d’un programme national ayant permis d’insérer massivement les jeunes dans le marché du travail. Elle est devenue celle de son accompagnement des contingents de travailleuses agricoles saisonnières quittant le Maroc pour rejoindre les exploitations de fraises et de fruits rouges en Espagne. En 2024, près de 16 000 femmes ont bénéficié de ce programme de migration circulaire légale.
Il serait intellectuellement malhonnête de nier les effets positifs de ce dispositif. Pour des milliers de femmes issues du monde rural, il constitue une source de revenus indispensable et offre une opportunité d’améliorer les conditions de vie de leurs familles. Garantir leurs droits, améliorer leurs contrats et assurer leur protection sociale relève d’une responsabilité légitime de l’État.
Mais la lecture politique de ces images est tout autre. Car la réussite d’une politique nationale de l’emploi ne se mesure pas au nombre de citoyens qui trouvent du travail hors des frontières, mais à la capacité de l’économie nationale à créer des emplois décents sur son propre territoire. À partir de ce moment, ces séquences médiatiques ont progressivement changé de signification. Pour les défenseurs du gouvernement, elles illustrent une coopération internationale réussie. Pour ses détracteurs, elles incarnent au contraire l’incapacité du marché national à offrir des alternatives aux populations les plus fragiles.
C’est précisément là que s’opère le glissement entre le discours officiel et sa lecture « entre les lignes ». Le message affiché célèbre l’ouverture d’opportunités professionnelles. Le message implicite, lui, rappelle qu’une partie de ces opportunités demeure conditionnée par l’émigration temporaire de la main-d’œuvre marocaine. Cette ambiguïté transforme un succès administratif en interrogation politique : un État peut-il présenter l’exportation de sa force de travail comme l’indicateur de la réussite de sa stratégie de l’emploi ?
La photographie devient alors plus sombre lorsque l’on observe l’état du tissu entrepreneurial national. Les très petites, petites et moyennes entreprises, qui représentent traditionnellement le principal moteur de création d’emplois, continuent d’évoluer dans un environnement particulièrement fragile.
Les données publiées par Inforisk montrent que les défaillances d’entreprises demeurent à un niveau historiquement élevé. Après 12 397 procédures en 2022, puis 14 245 en 2023 et 15 658 en 2024, le nombre est certes légèrement retombé à 15 307 en 2025, soit une baisse d’environ 3,3 %. Cette amélioration reste toutefois relative. Elle ne traduit pas un véritable retournement de tendance, mais plutôt une stabilisation à un niveau toujours préoccupant.
Plus révélateur encore, près de 99 % de ces défaillances concernent des très petites entreprises. Autrement dit, c’est précisément le segment économique qui devrait constituer le premier réservoir d’emplois qui demeure le plus vulnérable. Les difficultés d’accès au financement, les tensions de trésorerie, les délais de paiement, l’augmentation des coûts de production et une demande encore hésitante continuent d’affaiblir un tissu entrepreneurial déjà sous pression.
Cette réalité met en évidence une contradiction profonde. D’un côté, l’État augmente progressivement ses investissements publics afin de soutenir la croissance. De l’autre, les entreprises appelées à transformer cette croissance en emplois continuent de subir des contraintes structurelles qui limitent leur capacité d’embauche. La richesse se crée, mais le mécanisme de diffusion vers le marché du travail demeure insuffisant.
C’est précisément ce que révèle, sans jamais le formuler explicitement, le rapport annuel de Bank Al-Maghrib. Son propos dépasse le simple commentaire conjoncturel. Il interroge la qualité du modèle économique marocain. Comment expliquer qu’une croissance de 4,9 %, soutenue par un effort d’investissement exceptionnel, coexiste avec un chômage de 13 %, un chômage des jeunes supérieur à 37 % et un tissu entrepreneurial toujours aussi fragile ?
La véritable portée du rapport réside dans cette interrogation silencieuse. Les chiffres n’accusent personne directement, mais ils remettent en cause une narration politique construite depuis plusieurs années autour de l’idée selon laquelle l’investissement et les grands projets suffiraient, à eux seuls, à résoudre la question de l’emploi. Les indicateurs montrent aujourd’hui que cette équation demeure incomplète.
Car un emploi ne naît pas automatiquement d’une croissance du PIB. Il résulte d’un écosystème où se rencontrent la compétitivité des entreprises, la qualité de la formation, l’efficacité des politiques publiques, la confiance des investisseurs, la productivité du capital et la capacité des institutions à accompagner durablement les acteurs économiques.
Au fond, le rapport de Jouahri ouvre un débat qui dépasse largement l’action d’un ministre ou même celle d’un gouvernement. Il pose une question stratégique sur l’avenir du modèle de développement marocain : le Royaume est-il entré dans une phase où la création de richesse progresse plus rapidement que la création d’emplois ? Si tel est le cas, la véritable réforme ne consistera plus uniquement à investir davantage, mais à investir autrement, dans des secteurs capables de transformer durablement la croissance en emploi.
Ainsi, le rapport annuel de Bank Al-Maghrib ne condamne pas un responsable politique en particulier. Il agit comme un révélateur. Il met en lumière la distance qui sépare encore les ambitions affichées des résultats obtenus, les promesses électorales des réalités du marché du travail, et les performances macroéconomiques de l’expérience quotidienne des citoyens.
Au terme de cette lecture, une conclusion s’impose : le véritable défi du Maroc n’est plus seulement de produire davantage de croissance, mais de construire une croissance qui recrute, qui inclut et qui redistribue. Car une économie peut convaincre les marchés par ses indicateurs, mais elle ne convaincra durablement sa société que lorsque cette croissance se traduira, pour les citoyens, par des emplois stables, des perspectives professionnelles réelles et une amélioration tangible de leurs conditions de vie.


