La phrase de Fouzi Lekjaa à Berkane aurait pu être considérée comme une simple réponse à ses détracteurs : « Est-ce que c’est moi qui importais les moutons ? »
Mais la question, en elle-même, a ramené le débat à un périmètre plus étroit que celui que recouvre réellement le dossier.
Fouzi Lekjaa n’est pas un importateur de moutons, et rien n’établit qu’il l’ait été. Mais il n’est pas non plus un responsable apparu en marge de la décision gouvernementale. Depuis octobre 2021, il occupe le poste de ministre délégué chargé du Budget au sein du gouvernement dirigé par Aziz Akhannouch. Pendant plusieurs années, il a ainsi figuré parmi les responsables centraux du volet financier de l’action gouvernementale, participant à la préparation et à l’exécution des lois de finances ainsi qu’à la gestion des crédits et des décisions ayant un impact financier.
C’est à partir de là que commence une question que l’on ne peut pas réduire à : qui importait les moutons ?
L’importation est une activité exercée par des entreprises et des importateurs. La décision publique qui permet l’opération, la finance et fixe les conditions d’accès au soutien relève d’une tout autre logique.
Dans ce dossier précisément, Aziz Akhannouch affirme que le gouvernement a accordé une subvention de 500 dirhams par tête ovine importée et que l’opération a permis l’entrée d’environ 800 000 moutons sur le marché national. Il a également expliqué que la gestion du dossier n’avait pas été confiée à un seul département, mais qu’elle avait mobilisé les ministères de l’Intérieur, de l’Agriculture et des Finances.
Ces éléments rendent la défense de Lekjaa plus complexe que la seule formule prononcée à Berkane.
Si l’accusation qui lui est adressée est d’avoir personnellement importé des moutons, la réponse est claire : rien, dans les éléments publiquement disponibles, ne permet de l’établir.
Mais si la question porte sur sa responsabilité gouvernementale et politique dans une partie du dispositif, la réponse ne peut pas être aussi simple. Il était ministre chargé du Budget au sein du gouvernement qui a mis en place les mécanismes financiers liés à cette opération.
La nuance est importante.
Lekjaa n’a pas dit qu’il était extérieur au gouvernement lorsque les décisions ont été prises. Il a déclaré, selon les propos rapportés, ne pas vouloir entrer dans une « polémique » politique et appelé à ce que la compétition électorale porte sur les programmes, les engagements et les chiffres.
Or ce sont précisément les chiffres qui ramènent le dossier au gouvernement.
800 000 têtes.
500 dirhams par tête.
Et un mécanisme de soutien financé par l’argent public.
Ce n’est donc pas seulement une affaire d’importateurs. C’est aussi une affaire de décision publique.
C’est ce qui donne un relief particulier au retour d’Akhannouch sur le dossier, au lendemain de la sortie de Lekjaa. Le chef du gouvernement n’a pas présenté ses propos comme une réponse directe à Lekjaa et n’a pas transformé l’échange en confrontation personnelle. Il a plutôt défendu la décision gouvernementale, expliqué ses raisons et affirmé que son gouvernement était disposé à communiquer les données relatives à l’opération.
Le dossier est ainsi revenu à l’endroit où il avait commencé : le gouvernement.
Et c’est là que le contexte politique a changé.
Au moment où la décision sur les importations avait été prise, Lekjaa et Akhannouch appartenaient à la même équipe gouvernementale.
Aujourd’hui, Lekjaa est membre du bureau politique du Parti authenticité et modernité, après avoir rejoint officiellement le parti en juillet, et il se prépare à se présenter aux élections législatives à Berkane.
Akhannouch, lui, reste chef du gouvernement et président du Rassemblement national des indépendants.
Autrement dit, celui qui faisait partie de l’équipe gouvernementale ayant géré la décision se trouve désormais dans un parti qui affronte électoralement celui que dirige le chef du gouvernement.
C’est ce déplacement qui a changé la signification politique du dossier des moutons.
La question n’est plus seulement de savoir si l’importation des moutons constituait une bonne ou une mauvaise décision.
Elle devient aussi celle de savoir qui assume politiquement une décision gouvernementale lorsque d’anciens membres de l’exécutif passent dans un camp électoral concurrent.
Cette question ne concerne d’ailleurs pas Lekjaa seul.
Si le gouvernement assume collectivement ses décisions, attribuer l’ensemble des conséquences d’un dossier impliquant plusieurs départements à un seul ministre nécessite des éléments précis. De la même manière, si le ministre chargé du Budget n’est pas responsable de l’activité commerciale des importateurs, cela ne signifie pas qu’il était absent du volet financier de la décision.
Le même raisonnement vaut pour Akhannouch.
Défendre aujourd’hui le dispositif revient, de fait, à défendre une décision prise par son gouvernement, avec la participation de plusieurs départements, dont celui des Finances. Transformer le dossier en affrontement entre « Lekjaa » et « les RNIstes » peut être politiquement plus simple que de détailler les responsabilités institutionnelles réelles. Mais cela ne répond pas aux questions qui intéressent directement les citoyens : combien le soutien a-t-il coûté ? Qui en a bénéficié ? Selon quelles conditions ? Comment les quantités déclarées ont-elles été contrôlées ? Et l’opération a-t-elle effectivement atteint les objectifs annoncés par le gouvernement ?
Ce sont ces questions que les chiffres peuvent trancher, davantage que les meetings électoraux.
Il reste une autre dimension.
Depuis l’arrivée de Lekjaa au PAM, les rapports entre les deux partis ne sont plus exactement ceux qui prévalaient lorsqu’ils appartenaient à la même majorité gouvernementale. Les critiques réciproques autour du recrutement des élus et des candidats se sont accentuées à l’approche des élections. Puis est apparu l’enregistrement sonore attribué à Rachid Talbi Alami, dans lequel des critiques particulièrement virulentes sont formulées à l’encontre de Lekjaa, jusqu’à évoquer son exclusion de la gestion du portefeuille des Finances dans l’hypothèse où le RNI dirigerait le prochain gouvernement.
Cet enregistrement doit, à ce stade, être présenté comme attribué à Talbi Alami, et non comme une déclaration officielle et documentée du parti.
Mais le fait que le débat ait désormais atteint le ministère des Finances ajoute une autre dimension au conflit.
La bataille ne porte donc plus uniquement sur les moutons. Le portefeuille financier lui-même est entré dans le calcul électoral.
Lekjaa est aujourd’hui ministre chargé du Budget dans le gouvernement actuel et membre du bureau politique d’un parti qui affronte le RNI. Dans ce contexte, il est logique que les dossiers auxquels il a participé lorsqu’il était au gouvernement deviennent à leur tour des matériaux du débat électoral.
Mais il serait tout aussi imprécis de transformer chaque dossier en moyen de redistribuer les responsabilités après coup.
Le gouvernement actuel assume la responsabilité de ses décisions.
Les ministres assument leurs responsabilités dans le cadre des compétences qui étaient les leurs.
Les importateurs assument leurs responsabilités commerciales.
Quant à l’existence d’un dysfonctionnement ou d’un avantage indu, elle nécessite des documents, des chiffres et des procédures vérifiables, et non des appartenances partisanes.
C’est pourquoi la question la plus précise dans l’affaire des moutons n’est peut-être pas : « Est-ce que Lekjaa importait les moutons ? »
Elle serait plutôt celle-ci : qu’a fait chacun des acteurs au sein du gouvernement lorsque la décision a été prise et mise en œuvre, et qui détient aujourd’hui les documents et les chiffres permettant aux Marocains de savoir où est allé le soutien public et comment le mécanisme a réellement fonctionné ?
C’est à cet endroit que le débat électoral peut s’arrêter et que la véritable reddition de comptes peut commencer.


