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Devant le Roi, le Wali de Bank Al-Maghrib ouvre les livres de l’économie et met en garde contre un Maroc à deux vitesses

Tous les indicateurs économiques ne se traduisent pas nécessairement par une amélioration du quotidien des citoyens. De même, une croissance soutenue ne suffit pas à convaincre la population que son niveau de vie progresse réellement. C’est sans doute le message le plus profond contenu dans le rapport annuel de Bank Al-Maghrib au titre de l’exercice 2025, présenté par son Wali, Abdellatif Jouahri, à Sa Majesté le Roi Mohammed VI au Palais Royal de Tétouan. L’événement n’était pas un simple exercice institutionnel de présentation de statistiques macroéconomiques ; il s’est imposé comme un moment de réflexion stratégique sur la trajectoire économique du Royaume, révélant une contradiction devenue centrale : une économie dont les fondamentaux s’améliorent, tandis qu’une large partie des Marocains continue de percevoir que leur vie quotidienne évolue beaucoup plus lentement.

Ce qui frappe dans l’intervention du Wali de Bank Al-Maghrib, c’est qu’elle dépasse largement le cadre d’un bilan annuel. Derrière les chiffres se dessine une interrogation fondamentale sur la capacité du modèle économique marocain à transformer la croissance en progrès social. Une croissance de 4,9 %, une inflation ramenée à 0,8 %, un déficit budgétaire en repli, des réserves de change renforcées et une stabilité monétaire consolidée constituent, sur le papier, des performances qui témoignent d’une résilience remarquable dans un contexte international marqué par les crises successives et l’incertitude. Pourtant, ces résultats ne suffisent pas à modifier la perception des citoyens, tant que le chômage demeure élevé, que le pouvoir d’achat reste sous pression et que les inégalités continuent de structurer le paysage social.

À cet instant, le débat cesse d’être purement économique pour devenir profondément politique et sociétal. Lorsque Abdellatif Jouahri reconnaît explicitement l’existence d’un décalage entre les performances mesurées scientifiquement et le ressenti de la population, il ne décrit pas seulement un phénomène statistique observé dans plusieurs pays ; il met en lumière une crise silencieuse de la confiance entre les institutions et la société. Car le citoyen ne juge pas la réussite économique à l’aune du taux de croissance, du niveau des réserves de devises ou de l’évolution du déficit public. Il l’évalue à travers le prix des produits de première nécessité, les possibilités d’emploi offertes à ses enfants, la qualité des écoles, l’accès aux soins, au logement et, plus largement, par le sentiment de sécurité économique qui accompagne son quotidien.

C’est dans cette perspective que la référence au Discours du Trône de 2025 prend toute sa portée. En rappelant les paroles du Roi Mohammed VI selon lesquelles « il n’y a aujourd’hui ni demain de place pour un Maroc avançant à deux vitesses », le rapport inscrit le diagnostic économique dans une vision politique plus globale. Le véritable risque ne réside plus uniquement dans la faiblesse de la croissance, mais dans la possibilité que cette croissance bénéficie davantage à certains territoires, à certaines catégories sociales ou à certains secteurs, tandis que d’autres demeurent durablement à l’écart des dynamiques de développement.

Cette lecture est renforcée par un autre constat majeur : malgré l’ampleur des investissements engagés, leur impact sur l’emploi demeure insuffisant. Ce constat est particulièrement révélateur. Il signifie que le Maroc ne fait plus seulement face à un défi quantitatif de croissance, mais à un défi qualitatif. Tous les investissements ne génèrent pas le même effet sur le marché du travail, et tous les grands projets structurants ne produisent pas automatiquement des retombées directes pour les populations locales. Dès lors, une interrogation s’impose : comment transformer les investissements publics et privés en véritables leviers d’inclusion économique et sociale, capables d’offrir des perspectives concrètes aux jeunes et aux classes moyennes ?

Dans cette logique, l’appel du Wali à un rôle accru du secteur privé traduit une évolution importante de la pensée économique nationale. L’État demeure un moteur essentiel des grands chantiers, mais il ne peut plus, à lui seul, porter durablement l’ensemble de la dynamique de développement. La prochaine étape passe par une entreprise marocaine plus innovante, davantage capable d’investir, de créer de la valeur et de générer des emplois durables. Cela suppose un environnement des affaires plus fluide, une simplification des procédures et une confiance renouvelée entre les pouvoirs publics et les acteurs économiques.

Le rapport ne se limite cependant pas aux équilibres macroéconomiques. Il adresse également plusieurs avertissements concernant la soutenabilité des finances publiques. Les appels à une gestion plus rigoureuse des dépenses, à l’accélération de la réforme de la loi organique relative aux lois de finances et à l’engagement inévitable de la réforme des régimes de retraite témoignent de l’entrée du Maroc dans une nouvelle phase budgétaire. L’augmentation des dépenses sociales, conjuguée aux engagements futurs de l’État, impose une hiérarchisation plus exigeante des priorités afin que les réformes différées ne deviennent pas demain des contraintes financières difficilement maîtrisables.

Le rapport élargit également le champ de la réflexion en intégrant les notions de souveraineté économique et de sécurité stratégique. L’appel à la constitution de stocks stratégiques de produits essentiels dépasse la simple recommandation technique. Il traduit une nouvelle conception de la résilience nationale, née des crises sanitaires, géopolitiques et logistiques qui ont bouleversé les chaînes d’approvisionnement mondiales. Dans le même esprit, l’accélération de la transition énergétique apparaît non seulement comme un impératif environnemental, mais également comme une condition de compétitivité économique, de réduction de la dépendance extérieure et d’adaptation aux nouvelles normes climatiques imposées par les principaux partenaires commerciaux du Royaume.

La même logique prévaut pour la question de l’eau. Le changement climatique transforme progressivement la gouvernance des ressources hydriques en enjeu économique majeur. La gestion, la valorisation et la préservation de cette ressource ne relèvent plus exclusivement de la politique environnementale ; elles deviennent un pilier central de la sécurité alimentaire, de la compétitivité industrielle et de la stabilité sociale du pays.

Quant au chantier de la régionalisation avancée, il est présenté comme un levier déterminant de réduction des fractures territoriales. La création de véritables pôles économiques régionaux ne consiste pas seulement à redistribuer les investissements sur la carte du Royaume. Elle vise à reconstruire un modèle de développement plus équilibré, où chaque région devient un espace de création de richesse, d’innovation et d’emploi, réduisant progressivement la concentration des activités dans quelques grands centres urbains.

En définitive, le rapport annuel présenté devant le Roi révèle un Maroc engagé dans une transition économique décisive. Les fondamentaux financiers et monétaires offrent des marges de stabilité appréciables, mais ils ne suffiront plus à eux seuls à mesurer le succès des politiques publiques. Le véritable indicateur de réussite sera désormais la capacité des institutions à traduire ces performances macroéconomiques en améliorations tangibles de la vie quotidienne : davantage d’emplois, des services publics plus efficaces, une classe moyenne renforcée, des disparités territoriales réduites et une répartition plus équitable des fruits de la croissance.

Au fond, le message qui se dégage du Palais Royal de Tétouan dépasse largement le cadre d’un rapport annuel de banque centrale. Il marque une évolution dans la manière même de penser le développement. La richesse d’une nation ne se mesure plus uniquement à ce que produit son économie, mais à sa capacité à transformer cette richesse en justice sociale, en opportunités et en confiance collective. Car lorsque les indicateurs économiques et le ressenti des citoyens convergent enfin, la croissance cesse d’être une statistique ; elle devient un véritable projet de société.

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