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Le Maroc relance l’interconnexion électrique avec le Portugal : vers la fin du monopole espagnol ?

Le Maroc ne veut plus dépendre d’une seule porte électrique pour accéder à l’Europe. Le projet d’interconnexion directe avec le Portugal, gelé depuis 2022, revient sur la table, avec une capacité qui pourrait atteindre 1 000 MW. À première vue, il s’agit d’un nouveau câble sous-marin. Mais derrière cette infrastructure se joue une question plus large : que se passe-t-il lorsque le Maroc veut augmenter sa production, sécuriser son approvisionnement intérieur, vendre ses excédents et, dans le même temps, éviter que son accès au réseau électrique européen ne passe par un seul pays ?

À Lisbonne, le 20 juillet dernier, la ministre marocaine de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali, et son homologue portugaise, Maria da Graça Carvalho, ont remis le projet en mouvement. L’accord ne s’est pas limité à une annonce politique. Les deux pays veulent mobiliser des financements européens et privés et cherchent à obtenir pour le projet le statut de « Projet d’intérêt européen », qui pourrait lui ouvrir l’accès au budget de l’Union européenne et faciliter l’arrivée de capitaux privés.

Le projet est ancien, mais ses calculs ne le sont plus. En 2018, son coût avait été évalué à environ 800 millions d’euros. Depuis, le prix des équipements et des travaux a changé, ce qui oblige Rabat et Lisbonne à reprendre les études financières et techniques et à arrêter définitivement le tracé du câble sous-marin. Relancer le projet ne signifie donc pas simplement ressortir un ancien dossier : il faut le recalculer sur la base des coûts et des conditions actuels.

La particularité de cette liaison est qu’elle fonctionnerait dans les deux sens. Le Maroc pourrait acheter de l’électricité sur le marché ibérique lorsque la consommation augmente ou lorsque sa production intérieure recule. À d’autres moments, le courant pourrait circuler dans l’autre direction, notamment lorsque la production éolienne et solaire marocaine génère des volumes excédentaires. Le réseau devient alors autre chose qu’une simple ligne d’importation : il permet de déplacer l’électricité là où elle est nécessaire, au moment où elle l’est.

Le Maroc a déjà connu cette situation dans le sens inverse. Le 28 avril 2025, lorsque le réseau électrique espagnol et portugais a été frappé par une panne majeure, la logique habituelle des échanges a été renversée. La société espagnole Red Eléctrica a demandé le soutien de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable, et le Maroc a fourni de l’électricité à l’Espagne pour contribuer au rétablissement du réseau. À un moment de la crise, le Royaume aurait mobilisé jusqu’à 38 % de sa capacité de production pour soutenir son voisin du nord.

Cette journée a donné un contenu très concret à une notion souvent réduite à une infrastructure technique. Une interconnexion est utile lorsqu’un pays a besoin de l’électricité de son voisin, mais elle devient tout aussi précieuse lorsque c’est le voisin qui en a besoin. Pour le Maroc, disposer d’une capacité de production importante ne suffit donc pas. Il faut aussi pouvoir faire circuler cette électricité vers plusieurs marchés.

Pour l’instant, la porte électrique marocaine vers l’Europe passe par l’Espagne. Deux liaisons sous-marines de 400 kV relient les deux pays. La première est entrée en service en 1997, la seconde en 2006. Chacune dispose d’une capacité technique de 700 MW, soit environ 1 400 MW au total. En 2019, Rabat et Madrid avaient également conclu un accord pour construire une troisième liaison de 700 MW, dont le coût avait alors été estimé à quelque 150 millions d’euros et dont la mise en service était envisagée avant 2026. Elle n’est toujours pas opérationnelle.

C’est ce qui donne au projet portugais une portée qui dépasse le simple ajout de capacité. Le Maroc ne remplace pas l’Espagne par le Portugal. Il ajoute une autre voie. Le quotidien espagnol El Economista a d’ailleurs présenté le projet comme la création d’une voie électrique alternative permettant de contourner l’Espagne. Dans un réseau stratégique, la différence entre une seule porte et plusieurs portes n’est pas théorique.

La pression vient aussi du Maroc lui-même. La consommation électrique a atteint environ 49 TWh en 2025, en hausse de 7,4 %, avec une pointe à 7 990 MW. En juillet 2026, un nouveau record a été enregistré, à 8 400 MW. La capacité installée s’élève désormais à 12 314 MW, dont 46,1 % proviennent des énergies renouvelables.

Mais ces chiffres racontent aussi une autre histoire. La part des renouvelables dans la capacité installée ne correspond pas encore à leur poids dans la production réelle. En 2025, le charbon est resté de loin la première source de production d’électricité, avec près de 61,5 %, devant l’éolien avec 16 %, le gaz avec 10,9 % et le solaire avec 5,8 %. Le Maroc construit donc rapidement de nouvelles capacités renouvelables sans avoir encore sorti son système électrique de sa forte dépendance au charbon.

La question ne se résume dès lors ni à produire davantage ni à construire davantage de câbles. Il faut pouvoir stocker l’électricité, absorber les périodes de forte demande, utiliser les excédents renouvelables et disposer de plusieurs débouchés lorsque la production dépasse les besoins nationaux. Dans cette équation, les interconnexions deviennent une pièce du système, au même titre que les centrales, les renouvelables et le stockage.

La liaison avec le Portugal ne fera pas disparaître le charbon, ne remplacera pas les interconnexions avec l’Espagne et ne réglera pas à elle seule les besoins électriques du Maroc. Elle ajoute simplement une possibilité qui n’existait pas jusqu’ici : celle de ne plus regarder le marché européen par une seule fenêtre lorsqu’il s’agit d’électricité.

Si le projet aboutit, le courant pourra circuler vers le nord par l’Espagne ou par le Portugal selon les besoins, les capacités disponibles et les conditions du marché. Et le véritable enjeu sera alors moins le câble lui-même que ce que le Maroc sera capable de produire, de stocker et de vendre au moment où l’Europe aura besoin de cette électricité.

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