Lorsque la proximité d’un conseiller du Roi avec les centres de décision devient un sujet de controverse, le débat mérite de dépasser les personnes pour interroger la nature de l’État, ses intérêts et les critères d’évaluation de ceux qui le servent.
Dans une enquête publiée le 12 octobre 2026, le quotidien français Le Monde, sous la plume du journaliste Simon Roger, a remis Fouad Ali El Himma au centre du débat sur les lieux d’influence au Maroc.Le journal établit un lien entre la première place remportée par le Parti authenticité et modernité (PAM) aux dernières élections législatives, sa vocation à conduire le prochain gouvernement et le parcours politique de l’homme qui a fondé cette formation en 2008, avant de quitter ses responsabilités partisanes pour devenir conseiller du roi Mohammed VI.
Mais une question mérite d’être posée à partir d’un autre point de vue, celui des intérêts marocains : si Fouad Ali El Himma, comme le présente le journal, fait partie des personnalités qui contribuent à définir les orientations et les politiques de l’État, où se situe précisément le problème ? Dans la nature de sa fonction de conseiller royal ? Dans les décisions qui lui sont attribuées ? Ou dans les conséquences de ces décisions ?
Distinguer ces questions est essentiel. Le Maroc est un État doté de ses institutions, de ses choix stratégiques et de ses intérêts nationaux. Il est donc naturel que le Roi soit entouré de conseillers et de personnalités qui participent à la réflexion et à l’élaboration des décisions. La seule existence d’un conseiller influent ne suffit pas, en elle-même, à établir un dysfonctionnement. Le critère déterminant réside plutôt dans la nature des décisions, leur contribution à l’intérêt général et leur conformité avec les institutions et les règles qui encadrent l’action de l’État.
Dans cette perspective, le débat sur Fouad Ali El Himma ne devrait pas se transformer en concours destiné à inventorier ses relations ou à mesurer sa proximité avec le centre du pouvoir. L’essentiel est de déterminer précisément ce qui lui est attribué, ce que les faits permettent d’établir et ce qui relève encore d’une appréciation ou du témoignage de sources citées par la presse.
Entre influence et responsabilité
Le Monde retrace le parcours d’un homme qui, au fil des années, a entretenu une relation étroite avec le roi Mohammed VI, depuis leurs études au Collège royal jusqu’au passage d’El Himma au ministère de l’Intérieur, puis à la création du PAM et à sa nomination comme conseiller royal après son retrait de la vie partisane en 2011.
Le journal s’appuie sur des témoignages et des informations concernant ses rôles dans plusieurs dossiers politiques et sécuritaires. Il rapporte également des récits relatifs à son influence sur certains responsables et personnalités publiques. Toutefois, ces éléments restent, pour partie, attribués aux sources de l’enquête. Ils ne peuvent pas tous être considérés comme des faits judiciairement établis ou comme des déclarations reconnues par l’intéressé. Le quotidien précise par ailleurs que Fouad Ali El Himma n’a pas répondu à sa demande d’entretien.
Cette distinction ne vise pas à fermer la porte à la critique. Elle permet au contraire de respecter le droit du lecteur à connaître la différence entre une information, une interprétation et une accusation.
Si l’homme dispose effectivement d’une influence dépassant le cadre de ses fonctions officielles, comme le soutient Le Monde, la question devient plus concrète : comment cette influence s’exerce-t-elle ? Sur quels dossiers ? Et quelles conséquences produit-elle sur le fonctionnement des institutions et sur la vie des citoyens ?
Ce sont des questions légitimes, auxquelles il est possible de répondre à partir de documents, de décisions, de déclarations et de résultats. Réduire le sujet à la proximité de l’intéressé avec le Roi, puis considérer cette relation comme une preuve suffisante de tout ce qui est avancé à son propos, n’aide pas à comprendre les mécanismes du pouvoir au Maroc.
L’État se juge aussi à ses résultats
Dans les dossiers stratégiques, de la question du Sahara marocain à la sécurité et à la politique étrangère, l’attention des citoyens porte sur la capacité de l’État à protéger son intégrité territoriale, à préserver ses intérêts et à renforcer sa position internationale. Cette préoccupation est compréhensible dans un pays où ces dossiers occupent une place centrale dans les orientations nationales.
Le Monde, s’appuyant sur des sources liées au journaliste Omar Brouksy et à son ouvrage Maroc : la fin d’un règne, évoque une contribution possible d’El Himma à la finalisation de la version marocaine de la proposition de règlement du différend du Sahara, présentée aux Nations unies en octobre 2025. Les détails de ce rôle, tels qu’ils sont rapportés par le journal, restent attribués à ses sources. Le seul contenu publié ne permet pas de déterminer avec précision l’ampleur de sa contribution effective.
Pour autant, le débat sur l’élaboration des politiques stratégiques ne devrait pas se réduire à l’identité de la personne qui y a participé. Le critère national reste le contenu de la politique, ses résultats et sa contribution aux intérêts du Maroc. Lorsqu’un responsable ou un conseiller contribue à préparer une orientation qui protège les intérêts marocains, son travail doit être évalué à cette aune, dans le respect des institutions et des règles qui encadrent la prise de décision.
Inversement, le statut d’homme d’État ou la proximité avec l’institution royale ne confèrent à personne une immunité face aux questions légitimes. L’attachement à l’État est compatible avec l’exigence d’information, tout comme la défense des intérêts nationaux n’impose pas d’accepter sans examen toute présentation positive ou négative d’un responsable.
C’est cette distance qu’il convient de préserver entre une position nationale assumée et une appréciation journalistique indépendante.
Pourquoi la question est-elle posée de cette manière ?
Une partie du débat suscité par l’enquête française semble tenir à l’image d’un homme qui travaille loin des projecteurs, alors que le journal lui attribue une influence considérable sur la vie politique. Cette représentation ouvre une discussion plus large sur les rapports entre le pouvoir officiel et l’influence qui s’exerce en dehors des fonctions publiques les plus visibles. La question dépasse le Maroc et se pose dans de nombreux systèmes politiques, même si leurs institutions et leurs modes de fonctionnement diffèrent.
Mais cette discussion ne doit pas conduire à une conclusion prédéterminée. L’influence politique ne se mesure pas aux impressions seules. De même, évoquer une personnalité influente ne prouve pas automatiquement qu’elle décide seule ou contrôle toutes les institutions. Une telle affirmation exige des faits précis, et non la répétition de formules comme « l’homme de l’ombre » ou « le faiseur de décisions ».
La même prudence s’impose à propos du PAM. La fondation du parti par El Himma et ses liens historiques avec cette formation font partie du parcours présenté par le journal. En revanche, déterminer dans quelle mesure il influence aujourd’hui les décisions du parti ou la formation du prochain gouvernement exige des éléments indépendants de cette seule relation historique.
Quant au gouvernement que dirigera Fatima Zahra Mansouri, il devra présenter un programme clair, gérer les dossiers sociaux et économiques et assumer la responsabilité politique de ses décisions. En définitive, aucun débat sur les conseillers ne peut se substituer à l’évaluation de l’action gouvernementale au regard des compétences des institutions et des résultats obtenus.
Un conseiller influent n’est pas le problème en soi : les critères doivent être clairs
Les Marocains peuvent avoir des appréciations différentes du rôle de Fouad Ali El Himma. Ils peuvent également débattre de la nature de son influence, de ses liens avec le PAM et de sa place dans les cercles de décision. Mais ce débat gagnerait à partir des faits plutôt que de jugements préétablis.
Si la question est de savoir si un conseiller royal contribue à l’élaboration des politiques publiques, cette contribution ne constitue pas, en elle-même, une faute. Si elle porte sur une décision précise, il faut examiner son contenu, ses effets et déterminer si des éléments établissent un dépassement de compétences ou un manquement à la responsabilité.
Le Maroc, quant à lui, a des intérêts nationaux qui ne peuvent être réduits à une seule personne, et ses institutions ne peuvent être comprises à travers un seul nom. La fidélité à l’État ne signifie pas placer les responsables au-dessus du débat public. De même, une critique ne devient pas plus crédible simplement parce qu’elle classe d’emblée tout ce qui touche aux centres d’influence dans la catégorie des accusations.
Au bout du compte, les Marocains ont droit à un débat clair sur ceux qui contribuent à la prise de décision, sur les mécanismes qui la régissent et sur les résultats obtenus. Lorsque les faits sont établis, le jugement devient plus équitable, qu’il concerne Fouad Ali El Himma ou toute autre personnalité de l’État.


