Santiago Abascal, chef du parti espagnol Vox, et Jordan Bardella, président du Rassemblement national français, n’avaient pas besoin d’une nouvelle occasion pour afficher leur proximité politique. Le 12 octobre 2026, jour de la fête nationale espagnole, ils ont choisi de se rendre à Sebta occupée pour présenter une nouvelle fois la crise migratoire comme une menace pour la sécurité de l’Espagne et l’avenir de l’Europe, tout en accusant directement le Maroc et en réclamant un durcissement des contrôles frontaliers, jusqu’à leur militarisation.
Cette visite intervient alors que les conséquences des arrivées massives de migrants des 30 et 31 juillet continuent de peser sur la ville. Les chiffres publiés à propos de ces événements ont varié selon les sources et les périodes de référence. Certaines estimations espagnoles ont évoqué environ 72 000 passages, tandis que d’autres évaluations ont approché les 80 000. L’écart ne change pas l’ampleur de l’épisode, mais il impose de la prudence avant de retenir un chiffre plus précis sans en connaître la source et la méthode de calcul.
Construcción de muros en tierra.
Construcción de infraestructuras en el mar.
La Armada vigilando el mar.
Y el Ejército en la Frontera.En España sólo entra quiénes quieran los españoles.Llevamos tiempo diciendo que así es como se soluciona lo de Ceuta. Y lo solucionaremos. pic.twitter.com/3gBzrSLBmf
— VOX 🇪🇸 (@vox_es) October 12, 2026
Abascal a choisi de faire de cette journée nationale une tribune distincte des cérémonies officielles organisées à Madrid. Il a justifié son absence par son refus de partager les célébrations avec le gouvernement de Pedro Sánchez, affirmant que sa place était à Sebta face à ce qu’il qualifie d’« invasion ». La présence de Bardella, responsable politique français engagé dans la compétition pour le pouvoir dans son propre pays, a donné à la visite une dimension qui dépasse le débat espagnol sur la gestion des frontières.
Sebta n’est pas une simple étape géographique dans le programme des deux dirigeants. La ville se trouve en Afrique du Nord et est administrée par l’Espagne. Le Maroc revendique Sebta et Melilla dans le cadre de sa position sur les vestiges de la présence coloniale, tandis que Madrid maintient qu’elles font partie intégrante du territoire espagnol. Ce différend est ancien. Il ne saurait être réduit à la crise migratoire, pas plus qu’une visite politique ne peut en déterminer l’issue juridique ou diplomatique.
Le choix de la ville et de la date donne cependant au discours des deux dirigeants une portée politique particulière : présenter le contrôle des frontières comme une question centrale, l’associer à l’identité nationale et européenne, puis élargir le débat à l’avenir du continent et à ses prétendues valeurs civilisationnelles.
Des habitants de Sebta ou des étrangers dans leur propre ville ?
Au cours de leur déplacement dans plusieurs quartiers, des responsables accompagnant la délégation ont évoqué le visage de Sebta dans les années 1970, lorsque des familles espagnoles résidaient dans des quartiers qui comptent aujourd’hui un nombre important de familles d’origine marocaine. Selon le récit publié par Le360, la discussion s’est ensuite portée sur la nationalité des habitants, avant qu’il ne soit précisé que certains d’entre eux possèdent également la nationalité espagnole.
🔴 @Santi_ABASCAL celebra la próxima visita del Rey a Ceuta:
“Espero que Su Majestad el Rey pueda alentar a los ceutíes, darles esperanza y abrazarlos.
Me habría gustado que esa visita se produjera antes, pero más vale tarde que nunca”. pic.twitter.com/2UuPQ3Zgm7
— VOX 🇪🇸 (@vox_es) October 12, 2026
Cette séquence prend un relief particulier à la lumière des déclarations d’Abascal. Il a présenté les Espagnols de Sebta comme des habitants assiégés, affirmant que les personnes qu’il avait vues dans les rues n’étaient pas, selon lui, les véritables habitants de la ville, mais des « envahisseurs ». Il a ensuite exigé l’expulsion de tous ceux qu’il désigne ainsi du territoire de la ville et du territoire espagnol, sans exception, tout en réclamant un renforcement structurel et une militarisation de la frontière.
Le problème posé par ce discours ne tient pas uniquement à la violence de ses mots. Lorsque l’origine marocaine ou l’appartenance religieuse devient un motif implicite pour mettre en doute l’appartenance de personnes à une ville où elles vivent et dont certaines possèdent la nationalité, le débat se déplace du contrôle des frontières vers la définition même de la communauté : qui mérite d’être reconnu comme membre de la ville et qui doit être traité comme une présence provisoire à éliminer ?
Les éléments disponibles ne permettent pas de généraliser cette vision à toutes les positions de Vox ni à l’ensemble de la société espagnole. Ils permettent toutefois d’examiner l’effet politique de termes comme « invasion » ou « milices ». Un migrant qui franchit irrégulièrement une frontière relève des lois et des procédures applicables. Le présenter comme un élément d’une force hostile donne au débat une dimension militaire et réduit l’espace consacré aux circonstances du passage, à la situation des mineurs, aux droits des personnes et aux responsabilités des autorités.
Cela ne revient pas à nier le droit de l’Espagne de contrôler ses frontières ni sa responsabilité dans la gestion des arrivées irrégulières. La distinction porte sur la différence entre une politique frontalière conduite dans le respect du droit et un discours qui tend à définir les citoyens acceptables selon leurs origines ou leur religion.
Accuser le Maroc : que démontrent réellement les faits ?
Abascal a attribué au Maroc la responsabilité de ce qu’il décrit comme une « invasion » organisée ou rendue possible par le Royaume, tout en mettant en cause la politique du gouvernement espagnol. Mais la force d’une accusation politique ne suffit pas à établir sa véracité.
Toute affirmation selon laquelle un État aurait organisé un passage collectif de migrants exige de distinguer trois éléments : la réalité des arrivées, le fonctionnement ou les défaillances du contrôle frontalier et l’existence de preuves établissant que les autorités concernées ont ordonné ou organisé l’opération à des fins de pression politique. La preuve du premier élément ne suffit pas, à elle seule, à établir le troisième.
Les événements de juillet ont été marqués par des passages massifs et dangereux, ainsi que par l’intervention des autorités espagnoles et marocaines. Des informations ont également fait état de décès lors des tentatives de traversée et du retour d’un grand nombre de personnes vers le Maroc. Ces faits sont graves, mais ils ne constituent pas, à eux seuls, la preuve que le gouvernement marocain aurait donné l’ordre d’organiser l’opération.
🔴 @J_Bardella denuncia la complicidad de PSOE y PP en la política migratoria europea:
“En el Parlamento Europeo, los socialistas y el Partido Popular han acompañado de la mano el colapso de las fronteras europeas, prefiriendo no ver los peligros que los patriotas han visto,… pic.twitter.com/7nW4o095tg
— VOX 🇪🇸 (@vox_es) October 12, 2026
La position des institutions européennes mérite elle aussi une lecture précise. Le 17 septembre 2026, le Parlement européen a adopté une résolution sur les attaques hybrides et l’instrumentalisation politique des migrants à Sebta, par 339 voix contre 225, avec 16 abstentions. Le texte a dénoncé les passages irréguliers massifs, appelé au renforcement de la protection des frontières extérieures de l’Union et abordé l’instrumentalisation de la migration comme un risque potentiel pour l’intégrité territoriale d’un État membre.
L’existence de cette résolution est un fait qui ne doit pas être ignoré. Il serait tout aussi inexact de prétendre que les institutions européennes n’ont jamais abordé la possibilité d’une instrumentalisation politique des migrations. Mais il faut distinguer le cadre général retenu par le Parlement européen de la démonstration selon laquelle le gouvernement marocain aurait donné des ordres précis pour organiser les passages. L’intitulé politique d’une résolution ne remplace ni l’établissement des faits ni l’identification des responsabilités sur la base de preuves vérifiables.
Inversement, l’absence de preuve publique établissant un ordre direct du Maroc ne permet pas d’affirmer que toutes les circonstances de la crise ont été définitivement éclaircies. Ce qui peut être établi, c’est qu’une accusation lancée par un responsable politique devant les caméras ne remplace ni une enquête, ni des documents, ni des éléments susceptibles d’être examinés contradictoirement. Ce qui demeure incertain doit le rester jusqu’à ce que des informations suffisantes permettent de trancher.
En résumant le dossier au mot « invasion », puis en passant immédiatement à la demande d’expulsions collectives et de militarisation de la frontière, Abascal place sa conclusion politique avant d’avoir présenté des éléments suffisants pour établir la responsabilité qu’il attribue au Maroc. Cette distinction est essentielle, d’autant que les relations maroco-espagnoles ne se limitent pas à la gestion des frontières : elles englobent la coopération sécuritaire, les intérêts économiques et des enjeux régionaux communs.
Bardella transforme Sebta en scène pour parler de l’avenir de l’Europe
Jordan Bardella a présenté sa visite comme l’occasion de constater un « danger existentiel » menaçant le continent européen. Il a affirmé que ce qu’il avait vu à Sebta représentait l’avenir de l’Europe si celle-ci ne reprenait pas d’urgence le contrôle de ses frontières, tout en réaffirmant son attachement à la sécurité des Espagnols et à la souveraineté de l’Espagne.
Il a également avancé le chiffre de 86 800 passages, sans que les éléments disponibles permettent d’en déterminer clairement la source ou la méthode de calcul. La comparaison avec les estimations publiées, situées entre environ 72 000 et 80 000, reste nécessaire pour éviter qu’une précision numérique apparente ne serve à amplifier l’effet politique du discours.
Le passage d’une crise locale à la perspective d’un « avenir de l’Europe » constitue le cœur du message de Bardella. Il ne s’est pas limité à défendre la position espagnole sur le contrôle de ses frontières. Il a relié les événements d’une ville africaine à un programme politique français plus large : réserver la libre circulation dans l’espace Schengen aux citoyens de l’Union européenne, créer des centres de rétention hors de l’Union et confier à l’agence européenne Frontex une mission plus restrictive à l’égard des migrants.
Sebta est ainsi devenue une tribune pour défendre un programme qui dépasse les compétences et les besoins immédiats de la ville. La présence de Bardella aux côtés d’Abascal a permis de relier un dossier frontalier espagnol à un discours politique européen alimenté par les inquiétudes relatives à l’immigration et à l’identité.
Les comptes rendus de la visite indiquent également que Bardella a été interrogé sur des questions intérieures françaises, notamment le prix des carburants, les violences dans les établissements scolaires et des informations médiatiques concernant d’anciens messages antisémites publiés sur Facebook. Ces questions ne suffisent pas, à elles seules, à établir les intentions du responsable français ni les effets électoraux de sa visite. Elles montrent cependant qu’une tribune présentée comme une manifestation de solidarité envers les habitants de Sebta lui a également permis de s’adresser à son public en France.
Quand le discours sur la civilisation rencontre l’histoire politique
Lorsque Bardella invoque les « valeurs de civilisation », ses propos prennent une résonance particulière à la lumière de l’histoire du parti qu’il dirige. Le Front national, fondé en 1972, comptait parmi ses fondateurs Pierre Bousquet, ancien membre de la division Charlemagne de la Waffen-SS, qui en fut également le premier trésorier. Le parti est devenu par la suite le Rassemblement national, dans le cadre d’une stratégie de transformation de son image et d’élargissement de son audience électorale.
Cela ne signifie pas que chaque position actuelle du parti puisse être automatiquement expliquée par le parcours d’un de ses fondateurs. L’histoire d’une formation politique ne dispense pas non plus d’examiner ses décisions et ses déclarations présentes. Elle permet néanmoins de comprendre pourquoi les références à la civilisation et à l’identité deviennent particulièrement discutables lorsqu’elles servent à classer les personnes selon leurs origines ou à présenter la présence d’un groupe humain comme une menace en soi.
Vox est né en 2013 d’une scission du Parti populaire espagnol. Depuis sa création, le parti a placé l’unité territoriale, l’immigration et la souveraineté nationale au cœur de son discours. Des responsables et des militants liés à Vox ont également participé à des actions symboliques autour de Gibraltar, territoire administré par le Royaume-Uni. Parmi elles figurent une opération liée à un bloc de béton dans les eaux proches du Rocher en 2014, puis l’entrée de militants à Gibraltar et le déploiement d’un drapeau espagnol en 2016, selon le récit de la presse française.
Ces événements autorisent une comparaison sur la manière dont les frontières sont utilisées dans le discours politique, mais ils ne justifient pas une assimilation juridique automatique entre des situations différentes. Chaque affaire possède ses circonstances et ses données légales. La comparaison soulève néanmoins une question légitime de cohérence : pourquoi une action symbolique franchissant une frontière peut-elle être célébrée comme une manifestation de patriotisme lorsqu’elle sert une revendication nationale, alors qu’un autre passage frontalier est immédiatement décrit comme une agression appelant une réponse militaire ? La question porte sur la cohérence du critère invoqué, pas sur l’effacement des différences entre les cas.
Sebta occupée, entre le différend maroco-espagnol et la surenchère partisane
Le différend autour de Sebta et Melilla est antérieur à la visite d’Abascal et de Bardella et dépasse la crise de juillet. Le Maroc considère les deux villes comme des vestiges de la présence coloniale, tandis que l’Espagne maintient qu’elles font partie de son territoire. La visite de deux dirigeants de la droite nationaliste ne peut modifier la nature de ce différend ni le trancher, pas plus qu’un discours médiatique ne peut se substituer à la voie diplomatique.
La visite présente toutefois une dimension politique qu’il convient d’examiner. Abascal, qui rejette ce qu’il considère comme une ingérence extérieure dans la souveraineté espagnole, a invité un responsable politique français à l’accompagner afin de conforter publiquement sa position sur la ville. La présence d’un allié étranger ne constitue pas en elle-même une contradiction juridique. Elle montre cependant que Sebta sert aussi à construire une convergence transfrontalière entre des partis qui partagent un discours dur sur l’immigration, l’identité et la souveraineté.
Pour le Maroc, il serait peu pertinent de traiter chaque déclaration comme si elle constituait automatiquement une position officielle de l’État espagnol. Il faut éviter de confondre le discours d’un parti d’opposition avec la politique du gouvernement ou celle des institutions. La réponse la plus rigoureuse consiste à contester les accusations qui mettent en cause le Royaume, à demander les preuves correspondantes et à préserver la distinction entre la compétition politique espagnole et les relations bilatérales fondées sur des intérêts et des engagements réciproques.
Cette distinction prend une importance supplémentaire à la lumière des déclarations du roi Mohammed VI, rapportées le 9 octobre 2026, selon lesquelles le modèle actuel de coopération migratoire avec l’Espagne avait atteint ses limites. Le Souverain a appelé à concevoir un nouveau partenariat fondé sur le développement partagé, la puissance économique et la stabilité régionale.
Cette position replace la crise dans un cadre plus large. La coopération avec l’Espagne demeure un choix stratégique pour le Maroc, mais elle ne signifie pas que le Royaume doive accepter des responsabilités politiques ou sécuritaires sans preuves. Elle ne transforme pas non plus la coopération bilatérale en obligation unilatérale. Les intérêts communs supposent une responsabilité partagée, tandis que la gestion des frontières ne peut être séparée du traitement des causes de la migration, de la protection des vies humaines et du respect du droit.
Le 12 octobre, Abascal et Bardella ont choisi de parler de l’Europe depuis une ville située géographiquement en Afrique, et de civilisation à travers un discours qui distingue les habitants considérés comme appartenant pleinement à la ville de ceux qui sont présentés comme des étrangers. La question centrale reste celle qui sépare les faits établis des accusations encore à démontrer : comment contrôler les frontières, qui porte la responsabilité des événements et à quel moment une controverse politique devient-elle un moyen d’imputer au Maroc une responsabilité grave sans présenter les preuves nécessaires ?


