samedi, septembre 12, 2026
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Un ministère des Sports n’est pas un luxe : Ouzzine ouvre un dossier beaucoup plus vaste qu’une déclaration politique

Lorsque Mohammed Ouzzine parle de la nécessité pour le Maroc de disposer d’un ministère des Sports, le sujet mérite que l’on s’y arrête davantage que sur celui qui porte la déclaration. Car derrière cette proposition se trouve une question que le pays repousse depuis longtemps : le dispositif avec lequel nous administrons aujourd’hui le sport marocain est-il encore capable d’accompagner un Maroc qui a profondément changé, ou continuons-nous à gérer une réalité sportive nouvelle avec une logique administrative ancienne ?

La question paraît simple, mais elle touche en réalité à l’un des domaines les plus sensibles de l’État moderne. Le Maroc accueille aujourd’hui de grandes compétitions sportives, investit dans les stades et les infrastructures, forme des champions qui participent désormais à son image internationale et se prépare à des échéances sportives mondiales qui placeront le Royaume sous le regard de millions de personnes. Et pourtant, une partie essentielle de la gestion publique du sport reste organisée autour d’une logique de direction administrative, comme s’il s’agissait encore d’un secteur limité que l’on pourrait piloter à travers quelques services, quelques départements et des dossiers.

Le problème ne commence pas avec les personnes et ne se termine pas avec le nom d’un directeur ou d’un responsable. Même en supposant que le responsable en place dispose de toutes les compétences, de l’intégrité et de l’expérience nécessaires, la question demeure celle de l’institution dans laquelle il exerce et de l’ampleur des responsabilités qui lui sont confiées. Lorsque l’on parle de plus de cinquante-cinq fédérations royales et nationales, chacune avec sa propre discipline, ses structures, ses équipes, ses athlètes, ses entraîneurs, ses programmes et ses engagements internationaux, auxquels s’ajoutent des questions financières, juridiques et organisationnelles, il devient légitime de s’interroger sur la capacité d’une seule direction à porter une telle architecture, notamment lorsqu’il s’agit du sport de haut niveau et de la fabrication des champions.

La difficulté ne tient d’ailleurs pas uniquement au nombre de fédérations ou à la taille de l’administration. Dans la gestion actuelle du sport, on trouve des services chargés des fédérations et des organisations, d’autres consacrés aux équipes nationales, d’autres encore aux équipements, ainsi qu’un dispositif consacré à la réalisation des objectifs, avec une structure dédiée au haut niveau. Cela signifie que l’État sait parfaitement que le sport est devenu une organisation complexe. Mais il continue à inscrire cette organisation dans un cadre administratif qui ne correspond peut-être plus à son poids réel. Nous avons considérablement développé le sport dans ses réalités, ses ambitions et ses enjeux, tout en conservant, pour une partie de sa gestion, une porte institutionnelle restée à la dimension d’une autre époque.

C’est précisément à cet endroit que la remarque d’Ouzzine prend tout son intérêt. Car un ministère des Sports ne signifie pas, au fond, ajouter un poste gouvernemental à la liste des ministères. Cela ne signifie pas non plus créer un bureau supplémentaire à Rabat qui viendrait s’ajouter aux structures existantes. L’enjeu est autrement plus important : faire du sport une véritable politique publique, avec une responsabilité politique clairement identifiée, une vision nationale de long terme, des moyens budgétaires, des objectifs, des indicateurs et une capacité réelle de coordination avec l’éducation, la santé, la jeunesse, la culture, l’économie, l’investissement et le tourisme, au lieu de laisser toutes ces questions évoluer dans des administrations qui se croisent sans toujours partager une même vision.

Prenons un exemple très concret. Le champion n’apparaît pas le jour de la compétition. Avant qu’il ne monte sur un podium, il y a un enfant qu’il faut repérer, une école qui doit lui ouvrir une porte, un entraîneur capable de l’accompagner, un médecin du sport pour suivre son évolution, une famille qui doit pouvoir croire en son avenir, une infrastructure dans laquelle il puisse s’entraîner, une fédération capable de lui offrir une véritable compétition et, surtout, un État qui sache ce qu’il adviendra de lui lorsque les années de performance seront terminées. Parler du sport sans le relier à l’éducation, à la santé, à la formation, à la culture, à la jeunesse et à l’économie revient donc à entretenir une partie du problème, car la fabrication d’un champion est devenue celle d’une chaîne entière.

Le Maroc a certes réussi, dans plusieurs disciplines, à produire des champions et à faire retentir son hymne national dans les plus grandes compétitions. Mais cette réussite révèle également tout ce qui peut se perdre entre les mains de l’administration et des structures existantes. Combien de talents sont apparus dans un quartier, une école ou un club sans jamais être détectés ? Combien de sportifs ont atteint un niveau qui aurait pu constituer le début d’une grande carrière avant de se heurter aux difficultés de l’entraînement, de l’équipement, du financement ou de la gestion ? Combien de champions auraient pu poursuivre leur carrière plusieurs années encore si leur parcours avait été pensé dès la découverte de leur potentiel jusqu’à l’après-carrière ?

C’est pourquoi la question la plus dérangeante n’est peut-être pas de savoir si le Maroc sait fabriquer des champions, mais s’il sait protéger ceux qu’il a réussi à faire émerger. Nous sommes parfois plus efficaces pour célébrer un champion après sa victoire que pour construire, plusieurs années auparavant, le chemin qui l’a conduit jusqu’au podium.

Cela ramène directement au cœur du problème : qui porte politiquement cette politique sportive ? Lorsque le sport concerne autant de fédérations, d’équipes nationales, d’infrastructures, de pratiquants, d’entraîneurs et de disciplines, lorsque ses résultats participent désormais à l’image du Maroc à l’étranger et lorsqu’il est devenu lié au tourisme, à l’investissement, à l’économie sportive et aux médias, il est naturel que son poids institutionnel soit repensé. Le sport n’est plus un espace de divertissement placé à la marge de l’État. Il est devenu l’un des moyens par lesquels les nations se présentent au monde.

Le Maroc le sait lorsqu’il investit dans de grands stades, lorsqu’il accueille des compétitions internationales, lorsqu’il s’engage dans des dossiers sportifs continentaux et mondiaux et lorsque le football, l’athlétisme, le judo, la boxe, les sports de combat et tant d’autres disciplines participent à sa présence internationale. Mais une infrastructure, aussi moderne soit-elle, ne constitue pas à elle seule une politique sportive. Organiser une grande compétition mondiale ne signifie pas davantage que l’on a construit une filière durable de champions. Un stade peut être magnifique, mais la question qui doit accompagner sa construction est beaucoup plus simple : qui le remplira dans dix ans ? Et surtout, d’où viendront les champions de demain ?

Il y a également la question de la jeunesse, qui ne peut plus être traitée indépendamment de cette réflexion. Le Maroc qui cherche aujourd’hui de nouvelles réponses aux préoccupations de sa jeunesse ne peut pas continuer à considérer le sport comme une activité secondaire, située après les études et le travail. Pour un jeune de seize ou dix-huit ans, le sport peut être une école de discipline, d’appartenance et de responsabilité collective. Il peut aussi devenir une profession et ouvrir une perspective de vie. La culture obéit, sous un autre angle, à la même logique. Dans les deux cas, il s’agit de construire l’individu, de lui offrir des espaces de formation, d’expression, de compétition et de création, plutôt que de laisser les nouvelles générations recevoir l’essentiel de leurs repères de la rue, du téléphone ou des plateformes numériques.

C’est peut-être pourquoi le débat dépasse largement la seule création d’un ministère. Il pose la question de la manière dont l’État veut désormais organiser sa politique en faveur du sport, de la jeunesse et de la culture. Il n’est pas nécessaire de tout réunir dans un seul portefeuille pour comprendre qu’une vision commune devient indispensable. Le citoyen que nous appelons « jeune » ne vit pas sa vie à l’intérieur de ministères séparés. Il étudie, pratique un sport, cherche à accéder à la culture, a besoin de soins et, demain, cherchera un emploi. Ce sont les administrations qui ont séparé ces besoins ; l’être humain, lui, les vit ensemble.

C’est précisément sous cet angle que la proposition d’Ouzzine mérite un véritable débat, loin des calculs politiques immédiats. On peut discuter de la forme que devrait prendre un ministère des Sports, de ses compétences, de ses relations avec les fédérations et même se demander si une autre architecture institutionnelle ne serait pas plus efficace. Mais il devient difficile de prétendre que le sport marocain, qui se prépare aux plus grands rendez-vous internationaux, peut continuer à être administré avec une logique conçue pour une autre période de l’histoire du pays.

Le Maroc a changé. Le sport marocain aussi. Ce qui doit maintenant évoluer, c’est la manière dont l’État regarde ce secteur.

Lorsqu’un responsable politique réclame un ministère des Sports, le plus intéressant n’est donc pas de réduire cette proposition à un nouveau slogan électoral. Il faut la mettre sur la table et la soumettre à la réalité : quel ministère voulons-nous ? Quelles seraient ses compétences ? Quelle relation établir avec les fédérations ? Comment contrôler et rationaliser les ressources consacrées au sport ? Comment détecter les talents ? Comment faire de l’entraîneur une véritable profession ? Comment articuler sport scolaire, université, santé et haut niveau ? Comment protéger le champion lorsque sa carrière s’achève ? Et surtout, comment transformer les investissements considérables consacrés aux infrastructures et aux grandes compétitions en une véritable industrie sportive marocaine capable de durer ?

C’est ce débat qui mérite de commencer maintenant, parce que le Maroc n’est plus dans une situation où il peut gérer le sport comme il le faisait il y a plusieurs décennies. Il possède des champions, des infrastructures, une expérience internationale, des compétitions et une ambition qui a changé d’échelle. Ce qui manque à ces éléments n’est pas davantage de cérémonies ou de félicitations, mais une institution capable de les inscrire dans une même politique, claire, durable et suffisamment ambitieuse pour comprendre que la fabrication d’un champion commence des années avant que le public ne connaisse son nom, et que la valeur du sport ne se mesure pas uniquement au nombre de médailles remportées, mais aussi à sa capacité à former l’être humain, à structurer la société et à renforcer l’image que le Maroc projette dans le monde.

C’est peut-être, au fond, le véritable sens de la proposition d’Ouzzine : le Maroc n’a pas seulement besoin de mieux administrer son sport. Il a besoin d’une véritable politique sportive portée au plus haut niveau de l’État. Entre les deux, il y a une différence considérable.

Et si le débat sur un ministère des Sports est enfin ouvert avec ce degré de sérieux, il pourrait dépasser de très loin la question du nom d’un ministère ou de la composition d’un prochain gouvernement. Il pourrait devenir le point de départ d’une réflexion marocaine longtemps repoussée : qu’attendons-nous réellement du sport, et surtout, qu’attendons-nous que le sport fasse pour le Maroc et pour les Marocains ?

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