À l’ouverture de la campagne électorale pour les législatives du 23 septembre, l’Union socialiste des forces populaires aborde le scrutin avec une question qui dépasse largement le nombre de sièges qu’elle pourrait décrocher. La question la plus lourde porte sur ce qui s’est passé au sein de la maison socialiste avant même l’ouverture de la campagne : qui est parti, qui est resté, qui a choisi de chercher sa place dans un autre parti et qui s’est retrouvé en dehors des listes après avoir occupé des responsabilités dans l’appareil du parti ou exercé un mandat parlementaire.
Au cours des mois et des semaines ayant précédé les élections, plusieurs départs et démissions ont été enregistrés, à des degrés et pour des raisons différentes. Certains sont liés à d’anciens différends politiques et organisationnels, d’autres ont éclaté autour de la gestion des investitures et des listes électorales. Dans le même temps, des personnalités issues de la gauche ont commencé à trouver leur place dans d’autres formations.
Le cas d’Abdelhadi Khairat est l’un des plus significatifs. Figure historique de l’USFP, dont le nom reste associé à une longue période de l’histoire du parti, de sa jeunesse et de sa presse, Khairat a rejoint en février dernier le Parti du progrès et du socialisme, après plusieurs années de rupture avec l’USFP et une relation avec le premier secrétaire, Driss Lachgar, qui avait atteint un point où son maintien dans le parti ne semblait plus possible.
Khairat n’a pas présenté son départ comme un simple mouvement électoral. Il a évoqué des rencontres et des consultations politiques qui l’avaient précédé, ainsi que sa conviction qu’il n’était plus possible de poursuivre son parcours au sein de l’USFP. Pour un parti qui a longtemps constitué l’un des principaux réservoirs de la gauche marocaine, le départ d’une personnalité de ce poids historique tire sa signification du parcours accompli par l’intéressé à l’intérieur de l’organisation avant de la quitter, et pas seulement de la formation qu’il a choisie ensuite.
D’autres cas sont venus s’ajouter, moins symboliques que celui de Khairat mais davantage liés à la mécanique électorale et organisationnelle elle-même.
Avant le scrutin, le Bureau politique a accepté la démission de Rajae El Bakali Tahiri, tandis que Meriem Jamal Idrissi annonçait son retrait du parti, au moment où la polémique s’intensifiait autour de la procédure de sélection des têtes de listes régionales féminines. La direction de l’USFP a maintenu que la procédure avait été conduite conformément aux statuts et au règlement intérieur et que le Bureau politique avait adopté à l’unanimité les résultats des commissions chargées de l’examen des candidatures. Les deux intéressées en ont donné une lecture différente quant à la manière dont les règles et les critères avaient été appliqués.
Le 31 août, Salwa Demnati, ancienne membre du Bureau politique, parlementaire en exercice et ancienne membre du secrétariat national des femmes ittihadies, annonçait à son tour son départ du parti et de ses structures, après avoir formulé des critiques sur les méthodes de gestion ainsi que sur certains choix organisationnels et politiques.
À Ouazzane, le départ a pris une dimension plus directement organisationnelle. Ammar Hamza, ancien secrétaire provincial de l’USFP, a rejoint le Parti authenticité et modernité, accompagné de plusieurs cadres et militants ittihadis. L’annonce officielle est intervenue à la fin du mois d’août. L’importance de ce départ ne tient pas seulement au nom de Hamza, mais aussi à la fonction qu’il occupait dans l’organisation locale et au moment choisi : celui où les partis réorganisaient leurs bases en prévision des élections.
Ces faits, pris séparément, ne suffisent pas à parler d’un effondrement organisationnel. Ils ne permettent pas non plus, en l’absence de données consolidées, de mesurer avec précision l’ampleur nationale de ce mouvement. Mais ils deviennent plus intéressants lorsqu’ils sont placés à côté d’un autre phénomène qui évolue dans le sens inverse : des partis et des organisations cherchent à attirer des personnalités issues de la gauche et se présentent comme de nouveaux espaces pour reconstruire cette gauche.
Le 3 juin dernier, le Parti socialiste unifié et la Fédération de la gauche démocratique ont annoncé la création de « l’Alliance de la gauche » pour participer aux législatives autour d’un projet politique commun. Les deux formations n’ont pas présenté leur initiative comme une simple coordination électorale limitée. Elles ont parlé d’une alliance politique destinée à dépasser la dispersion et à construire une alternative démocratique et progressiste.
Cette fois, l’USFP n’était pas le cadre autour duquel cette volonté de rassemblement de la gauche se construisait.
La question apparaît encore plus nettement lorsqu’on revient sur la relation avec le Parti du progrès et du socialisme. En 2023, les deux formations avaient annoncé un projet d’alliance qui pouvait, sur le papier, sembler être le prolongement naturel d’une mémoire politique commune. Les deux partis disposent d’une longue histoire à gauche et ont tous deux participé à l’expérience de la « Koutla démocratique », qui a marqué une période importante de la vie politique nationale.
Mais le projet n’est pas allé jusqu’au bout et le processus s’est rapidement arrêté.
Aujourd’hui, Abdelhadi Khairat, l’un des hommes historiques de l’USFP, se trouve au PPS, tandis que les deux partis abordent les élections séparément. Ces éléments ne suffisent pas à eux seuls à fixer l’avenir de la gauche marocaine. Ils montrent néanmoins que l’espace politique dans lequel l’USFP évoluait autrefois s’est transformé.
Les chiffres des dernières élections donnent également un certain poids à cette comparaison. En 2021, l’USFP et le PPS avaient obtenu ensemble 56 sièges, dont 34 pour les socialistes et 22 pour les camarades de Nabil Benabdallah. Ce résultat permettait encore de parler de deux forces de gauche disposant d’un poids parlementaire significatif, avant que le projet de rapprochement entre elles ne s’enraye.
En 2026, l’USFP ne semble plus être le seul centre d’attraction pour les personnalités issues de la gauche. C’est peut-être cette évolution qu’il faudra davantage observer que le seul nombre de sièges que le parti pourrait obtenir le 23 septembre.
À l’intérieur même de l’USFP, les listes de candidatures donnent à voir les deux dimensions du problème : le renouvellement d’un côté, et la nécessité de compenser un déficit organisationnel de l’autre.
Driss Lachgar affirme que 77 % des têtes de listes locales sont de nouveaux visages et présente ce chiffre dans le cadre d’une stratégie fondée sur le rajeunissement, l’ouverture aux femmes et aux compétences. Il est normal qu’un parti cherche à renouveler ses candidats, particulièrement à l’approche d’élections législatives. La difficulté apparaît lorsque la question n’est plus seulement : qui entre ? Mais aussi : qui est sorti avant que ces nouveaux visages n’entrent ?
Dans certaines régions, notamment Marrakech-Safi, le parti s’est appuyé sur des personnalités ayant déjà connu d’autres formations politiques avant de rejoindre l’USFP. Parmi les noms qui apparaissent dans cette configuration figurent Ahmed Toumi, Hamid El Akeroud, Abdel Samad Akdach et Abdel Ghani Kamel, dont certains ont déjà évolué dans d’autres partis avant d’arriver à l’USFP.
Cela ne signifie pas que toute nouvelle recrue constitue un problème, ni qu’un ancien passage par un autre parti retire à un candidat sa légitimité. Les partis recrutent, se transforment et recomposent naturellement leurs rangs. Mais lorsque l’arrivée de « nouveaux venus » intervient parallèlement au départ de militants et de cadres issus du cœur même de l’organisation, une question politique devient difficile à éviter : l’USFP se renouvelle-t-il de l’intérieur, ou compense-t-il l’érosion de sa structure militante par le recrutement de candidats déjà constitués et immédiatement disponibles pour la bataille électorale ?
Cette question ramène directement à la méthode de Driss Lachgar dans la gestion du parti.
Les critiques qui le visent ne portent pas uniquement sur les listes actuelles. Elles concernent plus largement la manière dont le secrétaire général conduit l’organisation. Ses détracteurs lui reprochent de privilégier la logique électorale au détriment de la reconstruction des structures partisanes et d’écarter des socialistes de longue date lorsque leurs choix ne correspondent pas à l’architecture des candidatures retenues.
C’est dans ce cadre que revient aujourd’hui le précédent d’Ahmed Yahya à Tanger-Asilah. En 2021, l’ancien secrétaire provincial de l’USFP dans la préfecture de Tanger-Asilah s’était opposé à ce qu’il considérait comme un contournement des structures locales dans le choix des candidats. Le conflit avait abouti à la dissolution de l’ensemble du secrétariat provincial, avant de se prolonger devant les tribunaux.
L’épisode peut sembler ancien à l’échelle des élections de 2026. Il retrouve pourtant une certaine actualité dès lors que le même débat revient autour du rapport entre la direction nationale et les structures locales, et autour de la question de savoir qui détient réellement le pouvoir de décision dans la désignation des candidats.
Lachgar, de son côté, avance selon une logique électorale claire : des listes largement déployées, de nouveaux candidats, l’ouverture à des personnalités extérieures à la structure traditionnelle du parti et la recherche du plus grand nombre possible d’opportunités de représentation parlementaire.
D’un point de vue strictement électoral, cette stratégie peut se comprendre.
Mais le parti qui fut autrefois une véritable école de formation des militants et des cadres se retrouve aujourd’hui dans une situation plus complexe : une partie des personnalités qui ont construit sa mémoire politique se trouve en dehors de l’organisation, une autre s’est éloignée des centres de décision, tandis que des visages qui n’ont pas été formés par l’école ittihadie accèdent désormais à l’avant-scène.
La présence de quelques figures connues dans les listes ne suffit pas à modifier cette réalité. Abdelkrim Benatiq reste l’un des visages socialistes susceptibles de retenir l’attention nationale, aux côtés de Hassan Lachgar, tête de liste du parti dans la circonscription de Rabat-Challah et fils du premier secrétaire.
Mais leur présence ne répond pas à la question organisationnelle de fond.
La force historique de l’USFP résidait aussi dans le fait que le candidat n’était pas isolé d’un parti disposant d’un réseau de militants, de syndicalistes, d’acteurs locaux et d’une mémoire politique accumulée au fil des décennies. Aujourd’hui, ce réseau semble moins dense qu’il ne l’était, alors que la concurrence pour attirer les personnalités et les compétences se joue désormais également en dehors de la maison socialiste.
C’est pourquoi les élections du 23 septembre constitueront un test qui dépassera le seul nombre de sièges remportés par l’USFP. Le résultat dira quelle capacité électorale le parti conserve. Mais ce qui s’est passé avant la campagne restera essentiel pour comprendre ce chiffre : traduira-t-il encore une force organisationnelle solidement implantée, ou une capacité électorale que Driss Lachgar parvient à reconstruire à travers les listes et le recrutement ?
La réponse ne viendra pas des déclarations de campagne. Elle apparaîtra dans les circonscriptions, dans la capacité de mobilisation locale, dans les noms qui seront élus et, surtout, dans ce qui restera au lendemain du scrutin : des visages nouveaux seulement, ou une capacité nouvelle de l’USFP à retenir les siens.


