La matière ne mérite pas d’être lue comme une simple liste de promesses sur l’eau, l’énergie, l’alimentation et l’intelligence artificielle. Ce qui frappe ici, c’est autre chose : le PAM tente de déplacer la notion de sécurité du terrain traditionnel vers les détails concrets de la vie de l’État : que stocker ? D’où vient l’eau ? Comment sécuriser l’alimentation ? Et qui contrôlera les technologies qui organiseront demain une partie de l’économie ?
Et surtout, le calendrier choisi pour faire entrer « SAMIR » dans cette vision remet sur la table une vieille question, mais sous un angle électoral nouveau : la souveraineté énergétique a-t-elle besoin d’une raffinerie remise en marche, ou suffit-il de disposer d’un important stock stratégique ?
« SAMIR » revient dans le débat électoral
Dans le discours électoral du Parti Authenticité et Modernité, « SAMIR » n’apparaît plus seulement comme une raffinerie à l’arrêt dont il faudrait déterminer le sort. Ses capacités de stockage deviennent soudainement une composante d’une vision politique visant à rendre le Maroc davantage capable d’absorber les chocs extérieurs.
C’est là que la portée de la proposition dépasse le chiffre lui-même.
Lors de la présentation de son programme électoral à Rabat, le PAM a placé ce qu’il appelle la « sécurité stratégique » au cœur de son offre politique, en reliant quatre domaines qui peuvent sembler, à première vue, éloignés : l’énergie, l’eau, l’alimentation et l’intelligence artificielle.
Le parti les présente comme les différentes dimensions d’une même question : comment réduire les points de vulnérabilité du pays avant qu’ils ne se transforment en crises ?
L’engagement n°17 commence par l’énergie.
Le PAM propose de constituer un stock de produits pétroliers couvrant trois mois de consommation nationale, tout en imposant aux importateurs d’hydrocarbures de disposer de capacités de stockage suffisantes et en renforçant le contrôle de la régularité de l’approvisionnement.
Mais il ajoute un élément industriel et politique particulièrement révélateur : l’exploitation des capacités de stockage de « SAMIR », à Mohammedia.
Ce n’est pas un simple détail technique.
La raffinerie est à l’arrêt depuis 2015 et est entrée en liquidation judiciaire en 2016. Depuis, son avenir reste suspendu entre procédures judiciaires, tentatives de cession et hypothèses de relance de l’activité.
Mais le dossier de « SAMIR » ne se résume pas aujourd’hui à la question de la raffinerie elle-même.
Une partie de l’infrastructure de stockage du site conserve une valeur stratégique. C’est précisément ce qui permet au PAM d’intégrer « SAMIR » dans une réflexion sur la constitution d’une réserve nationale, sans faire nécessairement de la relance immédiate du raffinage la condition de sa proposition.
La nuance est importante.
Réutiliser les capacités de stockage de « SAMIR » et remettre en marche la raffinerie sont deux questions industrielles, financières et juridiques différentes.
Le premier axe du programme porte donc sur la capacité du Maroc à tenir suffisamment longtemps en cas de rupture ou de perturbation des approvisionnements extérieurs.
Puis vient le deuxième pari : produire davantage d’énergie sur le territoire national.
Le parti veut accélérer la stratégie des énergies renouvelables et porter leur part dans la consommation électrique nationale à plus de 52 %, contre environ 46 % selon la présentation du programme.
Là encore, le raisonnement repose sur deux étages : un stock pour absorber le choc, et une transition énergétique pour réduire progressivement la dépendance à l’extérieur.
Mais le programme ne s’arrête pas à l’énergie.
L’eau : produire davantage, mais surtout apprendre à gérer la rareté
Sur l’eau, le PAM propose une véritable architecture de sécurité hydrique.
Près de 400 ouvrages hydrauliques, incluant petits barrages, barrages collinaires et infrastructures de collecte des eaux pluviales ; six nouvelles stations de dessalement ; accélération des projets déjà engagés ; objectif de dépasser une capacité de production de 1,8 milliard de mètres cubes d’eau dessalée à l’horizon 2031.
Le parti propose également de poursuivre les transferts d’eau entre bassins, de développer l’irrigation économe, de protéger les nappes phréatiques et de renforcer la réglementation de leur exploitation.
Mais le détail le plus intéressant est peut-être ailleurs.
Le PAM ne traite pas la crise hydrique comme un simple problème de manque d’infrastructures.
Il associe augmentation de l’offre, maîtrise de la demande et redistribution territoriale de la ressource.
Cela signifie que la bataille de l’eau ne porterait plus uniquement sur la production de nouveaux volumes. Elle porterait également sur la manière dont l’eau est consommée, par qui, dans quelles régions et selon quelles règles.
Le parti inscrit ainsi la justice territoriale dans sa politique hydrique, avec une attention particulière aux zones d’irrigation petite et moyenne, aux oasis et aux points d’eau dans les espaces pastoraux.
Il propose notamment d’aménager et de créer près de 1 000 points d’eau dans les zones pastorales, afin de répondre aux besoins des éleveurs et de contribuer à la reconstitution du cheptel national.
Le programme prévoit aussi une extension des techniques d’irrigation économes en eau sur 350 000 hectares, pour porter la superficie totale équipée à près de 1,2 million d’hectares, soit environ 70 % des superficies irriguées nationales.
Ici encore, le mot-clé est moins « infrastructure » que résilience.
L’alimentation : revenir à la question de ce que le pays doit pouvoir garantir lui-même
La même logique apparaît dans le volet consacré à la sécurité alimentaire.
Le PAM veut orienter davantage l’investissement agricole vers les besoins du marché intérieur, en fonction des potentialités de chaque territoire et des caractéristiques des écosystèmes.
Il propose également de revoir les mécanismes de soutien financier afin qu’ils répondent davantage aux priorités alimentaires nationales.
Le parti veut protéger le patrimoine agricole marocain : semences, variétés fruitières, races animales locales et pratiques agricoles traditionnelles.
L’objectif affiché est d’en faire une base durable d’une agriculture capable de résister aux transformations climatiques.
Le programme prévoit parallèlement de renforcer la recherche scientifique agricole et de revoir les mécanismes de gestion et de contrôle des stocks stratégiques.
Derrière ces propositions apparaît une question politique simple : que doit pouvoir garantir l’État lorsque les marchés internationaux deviennent instables, que les prix flambent ou que les contraintes climatiques réduisent la production nationale ?
La réponse du PAM consiste à redonner à l’État un rôle central dans la protection de la sécurité alimentaire et dans la gestion des réserves nationales.
Puis vient l’intelligence artificielle : la nouvelle frontière de la souveraineté
C’est ici que le programme change de dimension.
L’engagement n°20 porte sur la sécurité stratégique scientifique et technologique.
Le PAM propose de former 5 000 encadrants spécialisés dans l’intelligence artificielle, d’introduire cette discipline dans les niveaux de l’enseignement secondaire collégial, de soutenir la recherche universitaire et de développer des infrastructures consacrées à la recherche et au développement.
Mais le parti va plus loin : il veut lancer un projet de construction d’un écosystème marocain d’intelligence artificielle, présenté comme un moyen de protéger le pays contre de nouvelles formes de dépendance technologique.
C’est probablement ici que se trouve le déplacement conceptuel le plus important du programme.
Celui qui maîtrise le carburant conserve une marge de décision. Celui qui sécurise son eau en conserve une autre. Celui qui protège son alimentation réduit son exposition aux marchés extérieurs. Et celui qui maîtrise ses données, ses capacités de calcul et ses technologies d’intelligence artificielle cherche à ne pas devenir dépendant de ceux qui les contrôlent.
La souveraineté change donc de nature.
Elle ne se mesure plus uniquement aux frontières, aux ressources naturelles ou aux capacités militaires. Elle se joue aussi dans les infrastructures de stockage, les réseaux hydrauliques, les chaînes alimentaires, les données et la puissance informatique.
Mais c’est précisément à ce stade que commence l’épreuve la plus difficile.
Le programme devra affronter la question que les slogans électoraux évitent rarement : combien, comment et quand ?
Le PAM présente son programme autour de cinq pactes et vingt engagements. Le coût additionnel cumulé de sa mise en œuvre est estimé à environ 350 milliards de dirhams sur cinq ans, soit près de 70 milliards de dirhams par an.
À cela s’ajoutent d’autres engagements lourds, notamment la création d’un million d’emplois nets et des investissements importants dans la santé, le logement et les services publics.
Le véritable test, après les élections, ne sera donc pas de savoir si les chiffres sont ambitieux.
Ils le sont.
La question sera plutôt : lesquels peuvent être transformés en capacités réelles de l’État, à quel coût et dans quel ordre de priorité ?
Le cas de « SAMIR » illustre parfaitement cette difficulté.
Annoncer l’utilisation de ses capacités de stockage ne suffit pas à résoudre la situation juridique du site, les besoins éventuels de réhabilitation, ni la question beaucoup plus complexe de l’avenir de la raffinerie elle-même.
Dans le domaine de l’eau, multiplier les stations de dessalement ne suffira pas non plus si la demande, les réseaux de distribution, les coûts de production et les usages agricoles ne sont pas maîtrisés.
Et dans l’intelligence artificielle, former 5 000 encadrants ne créera pas à lui seul une souveraineté numérique si le Maroc ne dispose pas, en parallèle, d’un écosystème solide de recherche, de financement, de données, de capacités de calcul et de talents capables de rester dans le pays.
C’est pourquoi le « pacte de sécurité » du PAM ressemble moins à un simple programme sectoriel qu’à une proposition de modèle d’État.
Un État qui chercherait à devenir moins vulnérable aux chocs extérieurs et davantage capable de produire, stocker et maîtriser ses propres ressources stratégiques.
Mais la souveraineté n’est ni un slogan ni un chiffre électoral.
Elle suppose des institutions capables d’exécuter, des ressources financières considérables et parfois des décisions politiquement difficiles.
C’est ce qui donne à « SAMIR » une portée qui dépasse largement ses réservoirs.
Le site devient presque un test grandeur nature d’une idée plus vaste : le Maroc peut-il transformer des actifs restés pendant des années pris entre le droit, l’économie et la politique en instruments opérationnels de sécurité stratégique ?
Si le PAM parvient à convaincre les électeurs avec cette vision, il ne leur aura pas seulement vendu une promesse sur l’eau, l’énergie ou l’intelligence artificielle.
Il leur aura proposé une autre manière de penser l’État : un État qui veut entrer dans les prochaines crises avec des réserves, des infrastructures et des capacités déjà constituées, plutôt que de commencer à les chercher une fois la crise arrivée.


