Les dettes des Marocains entrent dans un nouveau marché… qu’est-ce qui change pour les débiteurs ?
La dette impayée au Maroc n’est plus seulement un dossier qui s’accumule pendant des années dans les services d’une banque. Un marché commence à se construire autour d’elle, avec un projet de loi destiné à rendre les créances détenues sur des emprunteurs défaillants cessibles et négociables entre établissements financiers et investisseurs spécialisés.
À première vue, l’enjeu paraît technique et concerne surtout l’assainissement des bilans bancaires. Mais derrière les chiffres se trouve une relation qui pourrait évoluer pour des milliers de ménages et d’entreprises : qui sera désormais celui qui réclame le remboursement lorsque la banque ne sera plus propriétaire de la dette ?
Cette transformation n’est pas encore devenue une réalité juridique. Le Maroc se trouve toujours dans une phase de préparation du cadre législatif et réglementaire destiné à créer un marché secondaire des créances en souffrance. Le projet de loi n° 02.26 relatif à la cession directe des créances en souffrance a été transmis au Secrétariat général du gouvernement, tandis que les autorités travaillent parallèlement sur les aspects fiscaux, judiciaires et prudentiels.
Mais un signal montre déjà que le projet commence à prendre une dimension concrète.
En août dernier, la Société financière internationale, filiale du Groupe de la Banque mondiale, a annoncé un projet visant à mettre en place au Maroc un mécanisme d’investissement pouvant atteindre 60 millions d’euros pour acquérir et gérer des prêts non performants ainsi que des actifs immobiliers récupérés auprès d’institutions financières.
IFC et le groupe allemand EOS devraient y participer à hauteur de 30 millions d’euros chacun. Le projet, enregistré sous le numéro 52193, reste soumis à approbation et doit être présenté au Conseil d’administration d’IFC le 15 octobre 2026.
C’est précisément à ce moment que commence l’histoire qui intéresse directement le débiteur.
Une dette ne disparaît pas lorsqu’elle est vendue
La cession d’un prêt en souffrance ne signifie ni l’annulation de la dette ni, automatiquement, sa réduction. Ce qui change, c’est celui qui détient désormais le droit d’en réclamer le remboursement.
Le projet de loi prévoit que la cession transfère la propriété de la créance à l’acquéreur en contrepartie du prix de cession. Elle peut porter sur une seule créance ou sur un portefeuille de créances. Les garanties et les accessoires liés à la dette sont également transférés dans les conditions prévues par la loi.
Autrement dit, lorsqu’une personne ayant contracté un crédit devient incapable d’honorer ses échéances, le dossier qui était auparavant géré directement avec la banque peut passer entre les mains d’un acteur spécialisé dans l’acquisition et la gestion des créances en souffrance.
Ce n’est pas un simple changement administratif.
La banque connaît son client, entretient avec lui une relation antérieure et peut avoir intérêt à rééchelonner le crédit ou à rechercher un accord. L’investisseur qui acquiert un portefeuille de créances, lui, entre dans l’opération avec une logique différente : il achète un actif dégradé à un prix qui tient compte du risque de non-recouvrement, puis cherche à récupérer une valeur supérieure au montant qu’il a payé.
C’est précisément ce mécanisme qui rend ce type d’actifs intéressant pour les investisseurs.
Mais il serait trompeur de résumer l’opération à l’idée selon laquelle un investisseur « achètera une dette avec une décote de 70 % puis réclamera intégralement son montant » comme s’il s’agissait d’une règle générale. Le prix de cession dépend de la nature du portefeuille, de l’existence de garanties, de la qualité des dossiers, des délais de recouvrement et des probabilités de récupération.
Les 60 millions d’euros annoncés par IFC et EOS constituent un montant d’investissement destiné à intervenir sur des actifs en difficulté, et non la valeur nominale des dettes qu’ils rachèteront. La valeur nominale des portefeuilles acquis peut donc être supérieure au montant investi lorsque les créances sont achetées avec décote.
Pourquoi l’État veut-il créer ce marché ?
Parce que le problème a pris une dimension qui ne peut plus être ignorée.
À fin 2025, l’encours des créances en souffrance du secteur bancaire marocain atteignait 102,3 milliards de dirhams, en hausse de 5 %. Leur poids dans le total des crédits est toutefois légèrement passé de 8,4 % à 8,3 %. Le taux de couverture par les provisions s’établissait autour de 68 %.
Ces chiffres permettent de comprendre pourquoi Bank Al-Maghrib pousse depuis plusieurs années à la création d’un marché secondaire des créances en souffrance.
Le raisonnement est essentiellement bancaire : lorsque les crédits impayés restent longtemps inscrits aux bilans des établissements, ils immobilisent du capital et des ressources et réduisent la capacité des banques à réorienter leurs moyens vers de nouveaux financements.
La logique de la réforme est donc claire : permettre aux banques de céder une partie de ces actifs à des acteurs spécialisés afin de libérer des capacités de financement et d’améliorer la gestion des bilans.
Le Fonds monétaire international a lui aussi appelé, dans son évaluation du Maroc en 2026, à accélérer la mise en place du marché secondaire des créances en souffrance, tout en achevant les dispositifs législatifs et réglementaires nécessaires.
Du point de vue de la stabilité financière, le raisonnement tient donc.
Mais la réussite de cette réforme ne se mesurera pas uniquement au nombre de milliards de dirhams qui sortiront des bilans bancaires.
Le véritable test sera chez le débiteur
La question la plus sensible n’est pas de savoir si les banques pourront vendre leurs créances.
Le projet de loi est précisément conçu pour lever les obstacles juridiques à ces opérations, notamment ceux liés au transfert de propriété de la créance et de ses garanties, et pour permettre à un éventail plus large d’acteurs d’acquérir ces actifs.
La question plus difficile est ailleurs : comment protéger le débiteur lorsque l’interlocuteur avec lequel il négocie devient un investisseur spécialisé dans le recouvrement ?
C’est ici que l’efficacité de la justice, les règles de notification, la protection des données personnelles, la transparence des contrats et les droits du débiteur en matière de contestation ou de règlement deviennent aussi importants que la loi autorisant la cession elle-même.
La réforme ne peut donc pas être évaluée uniquement à travers la capacité de transférer rapidement les créances d’un propriétaire à un autre.
Le cadre doit également déterminer la manière dont seront traités les débiteurs qui connaissent une difficulté temporaire, une perte d’emploi ou une crise de trésorerie, et qui ne sont pas nécessairement dans une logique de refus de paiement.
Un marché secondaire peut être utile s’il permet de sortir les créances en difficulté de l’immobilisme et de créer davantage de possibilités de restructuration et de règlement.
Il peut, à l’inverse, devenir beaucoup plus dur si son seul objectif devient l’optimisation du recouvrement, sans développement parallèle de mécanismes équitables de rééchelonnement et de protection du débiteur.
Dire que le nouvel acquéreur « sera soumis à la loi » ne suffit donc pas. C’est précisément la loi qui déterminera la force dont disposera le nouvel acquéreur et les protections dont bénéficiera celui qui doit.
D’une difficulté bancaire à un marché à part entière
Le paradoxe est que le Maroc ne vend pas ses créances parce que son système bancaire serait en situation d’effondrement. Les indicateurs globaux du secteur ne vont pas dans ce sens. Les banques disposent toujours de niveaux de capitalisation et de liquidité jugés confortables par les autorités monétaires et les institutions internationales.
Le problème est différent : le volume des actifs dégradés est désormais suffisamment important pour justifier la création d’un mécanisme spécifique permettant de les gérer et de les transférer.
L’arrivée d’IFC et d’EOS dans ce paysage ne devrait donc pas être présentée comme une simple « vente des dettes des Marocains aux étrangers ».
Il s’agit plus précisément d’un test grandeur nature pour un nouveau marché financier en cours de construction au Maroc.
Son succès signifierait que les banques peuvent se délester d’une partie de leurs actifs en souffrance et retrouver davantage de capacité pour financer l’économie.
Mais son succès pour les débiteurs dépendra d’un autre élément : le transfert des créances s’accompagnera-t-il également de véritables mécanismes de règlement, de restructuration et de protection du côté de celui qui doit ?
Car l’information essentielle n’est finalement pas seulement que la dette marocaine devient cessible.
Le changement plus profond est que la créance en souffrance commence à devenir, elle aussi, un actif financier avec un marché, des acheteurs, des prix et des stratégies de recouvrement.
À partir de là, la question ne sera plus seulement de savoir qui a accordé le crédit au citoyen.
Elle sera aussi de savoir qui détient désormais sa dette, et comment celle-ci sera gérée lorsqu’elle devient un actif financier.


