Le paradoxe qui mérite d’être relevé dans le programme électoral du Parti authenticité et modernité (PAM) ne tient pas seulement au fait que le parti aborde les élections avec des promesses sociales à la hauteur particulièrement élevée. Il tient surtout à ce qu’il redéfinit aujourd’hui une partie des problèmes de la période actuelle. Ce qui était présenté, hier encore, comme une lecture excessivement pessimiste de la situation sociale et économique devient désormais un élément du diagnostic électoral d’un parti qui a longtemps constitué l’un des piliers de la majorité gouvernementale.
C’est là que commence la véritable histoire.
Du parti de la majorité au parti qui réévalue l’action gouvernementale de l’intérieur
Lors de la présentation de son programme pour les législatives du 23 septembre, le PAM ne s’est pas contenté d’aligner des promesses sociales. Il a choisi une formule politiquement lourde : « changer de cap ».
Son programme place au premier plan un « Pacte pour le pouvoir d’achat », articulé autour de cinq engagements : ramener les prix des produits de première nécessité à des niveaux jugés normaux, rendre gratuites les factures d’électricité inférieures à 100 dirhams, alléger l’impôt sur les salaires, porter les pensions minimales à 3.000 dirhams et renforcer progressivement le soutien social direct jusqu’à 1.000 dirhams par ménage.
Le parti propose également une réorganisation des circuits de distribution, une meilleure régulation des exportations agricoles, la création de sociétés régionales de distribution, la modernisation des marchés de gros, des unités publiques de stockage frigorifique pour les produits de la pêche, ainsi qu’une lutte renforcée contre les intermédiaires considérés comme rentiers.
Ce n’est donc pas seulement un catalogue de mesures sociales.
C’est aussi, à certains égards, une réévaluation implicite du récit défendu par la majorité au cours des dernières années.
Car lorsque le PAM affirme aujourd’hui que les marchés connaissent des dysfonctionnements, que certaines chaînes de commercialisation doivent être restructurées, que les exportations doivent être soumises aux priorités du marché national et que les conflits d’intérêts constituent un problème à combattre, il rejoint, au moins sur certains points, des critiques qui avaient été formulées contre le gouvernement depuis l’extérieur.
Or le PAM n’était pas à l’extérieur du gouvernement.
Il était au cœur de l’expérience.
Et cette donnée change considérablement la lecture du programme.
Quand la « sinistrose » revient par la porte électorale
C’est probablement l’un des aspects politiques les plus sensibles de cette nouvelle séquence.
Pendant plusieurs années, une partie des critiques les plus sévères concernant la vie chère, les inégalités ou la dégradation du pouvoir d’achat a parfois été renvoyée à la « sinistrose » ou au « nihilisme ».
Ce registre n’a pas été utilisé uniquement par le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch. Il a également existé, sous différentes formes, dans le discours de plusieurs composantes de la majorité.
Aujourd’hui, une partie de ce même diagnostic entre dans un document électoral officiel du PAM.
La hausse des prix n’est plus seulement une perception.
Le recul du pouvoir d’achat n’est plus une exagération attribuée aux détracteurs du gouvernement.
Les dysfonctionnements du marché ne relèvent plus seulement du discours de l’opposition.
Et la question des conflits d’intérêts entre désormais dans le vocabulaire programmatique du parti.
Le tout est placé sous le signe du « changement de cap ».
La contradiction est donc moins dans le fait qu’un parti politique puisse revoir ses positions — ce qui est parfaitement légitime — que dans une question plus simple et plus dérangeante :
à quel moment le PAM a-t-il considéré que ces dysfonctionnements justifiaient un changement de cap, et quelle part de responsabilité assume-t-il dans le cap précédent ?
Le programme reconnaît les problèmes, mais n’ouvre pas entièrement le registre des responsabilités
Sur le terrain économique, plusieurs propositions du PAM affichent une ambition politique évidente.
Six sociétés régionales de distribution agricole. Des plateformes modernes pour les marchés de gros. Des unités de froid pour les pêcheurs. Une régulation des exportations. Un conditionnement des aides agricoles aux besoins du marché intérieur. Une restructuration de la filière des viandes rouges. Une nouvelle mécanique de lutte contre les intermédiaires jugés parasitaires.
Sur le terrain social, le niveau des engagements est encore plus élevé : exonération fiscale des salaires bruts inférieurs à 15.000 dirhams, réduction du nombre de tranches fiscales, plafonnement du taux marginal à 20 %, pensions minimales portées à 3.000 dirhams, pension de la veuve portée à 100 % de celle du conjoint décédé et augmentation progressive du soutien social direct.
Mais chacune de ces promesses ouvre immédiatement une autre question : combien cela coûtera-t-il et comment le financer ?
Quel sera le coût réel de la gratuité des factures d’électricité concernées ?
Quel sera l’impact budgétaire de la revalorisation des pensions à 3.000 dirhams pour les différents régimes de retraite ?
Quel manque à gagner pour les finances publiques résultera de la réforme proposée de l’impôt sur le revenu ?
Et surtout, quelles ressources permettront de faire passer le soutien social direct de 500 à 1.000 dirhams ?
Ces questions ne constituent pas un procès du programme.
Elles sont simplement le test naturel de toute plateforme qui aspire à passer du langage électoral au langage gouvernemental.
Car une promesse électorale devient une politique publique lorsqu’elle rencontre un budget, une administration, des arbitrages et des délais.
Le PAM ne démolit d’ailleurs pas tout ce qui précède
C’est ce qui rend son positionnement plus complexe.
Le programme ne présente pas les dernières années comme un échec global. Il reconnaît, par exemple, les acquis du chantier du soutien social direct, tout en proposant de modifier les mécanismes de ciblage et d’augmenter progressivement le niveau minimal de l’aide.
De même, il considère comme stratégique le programme de reconstitution du cheptel national et souhaite poursuivre les mesures engagées dans ce domaine.
Nous sommes donc moins face à une rupture qu’à une révision sélective.
Le parti ne dit pas que tout était mauvais.
Il ne peut d’ailleurs pas le dire politiquement, puisqu’il a participé à la majorité et à la conception de plusieurs politiques publiques durant cette période.
Il adopte donc une formule plus habile sur le plan électoral : reconnaître les dysfonctionnements, proposer des corrections et se présenter devant les électeurs comme une force capable de rectifier le cap.
Mais une zone grise demeure :
qui assume la responsabilité du cap que l’on veut désormais modifier ?
Les élections testeront plus que les promesses
C’est précisément là que le programme du PAM prend toute sa dimension politique.
Les prochaines élections ne testeront pas uniquement la capacité du parti à convaincre les Marocains que le prix des tomates, des pommes de terre ou de la viande peut baisser, qu’une petite facture d’électricité peut devenir gratuite ou qu’une pension peut atteindre 3.000 dirhams.
Elles testeront aussi sa capacité à répondre à une question autrement plus difficile :
qu’a-t-il fait lorsqu’il était en position de décision, et pourquoi n’a-t-il pas fait hier ce qu’il propose aujourd’hui ?
Cette question ne signifie pas que le programme doit être rejeté par principe.
Certaines de ses propositions peuvent parfaitement faire l’objet d’un débat sérieux, économique et social.
Mais elle rappelle une réalité que les campagnes électorales ont parfois tendance à effacer : un électeur ne vote pas seulement pour un document, il vote aussi à partir d’une expérience.
Et il est difficile de lui demander d’oublier les années précédentes simplement parce que le vocabulaire politique a changé.
De la « sinistrose » au « changement de cap »
C’est peut-être là que se trouve le paradoxe le plus révélateur.
Le discours qui était parfois renvoyé à la marge au nom du pessimisme ou du nihilisme revient aujourd’hui au centre du discours électoral.
Pourtant, le citoyen n’a pas changé.
Les prix n’ont pas changé le jour de la présentation du programme.
Et les questions posées par les ménages sur les revenus, la vie chère, les intermédiaires ou la justice sociale ne sont pas nées à l’approche des élections du 23 septembre.
Ce qui a changé, c’est la position de celui qui parle.
Lorsqu’il était au gouvernement, le PAM devait défendre le bilan et les choix de la majorité.
À l’heure électorale, il doit désormais convaincre qu’il peut corriger ce qui n’est plus suffisamment convaincant.
C’est un droit politique parfaitement légitime.
Mais le « changement de cap » gagnerait en crédibilité s’il s’accompagnait aussi d’un changement dans la manière d’assumer la responsabilité politique.
Une véritable réévaluation ne consiste pas seulement à identifier les erreurs du passé.
Elle consiste aussi à reconnaître le rôle que l’on a soi-même joué dans ce passé, puis à expliquer concrètement ce que l’on fera différemment.
C’est à cette condition que le programme cessera d’apparaître comme une simple reformulation électorale de critiques anciennes.
Et que le « changement de cap » pourra réellement être perçu comme un changement, plutôt que comme un simple changement dans le récit du bilan.


