Retour sur l’échec du renouvellement du mandat de la mission onusienne, les calculs de Moscou, la stratégie marocaine et les nouvelles équations diplomatiques autour du Sahara marocain.
Il y a près d’un an, l’Algérie considérait la perspective d’une dissolution de la MINURSO ou d’une transformation radicale de son mandat comme l’un des objectifs les plus sensibles que le Maroc cherchait à atteindre au Conseil de sécurité. Cette inquiétude n’était pas une simple interprétation de la position algérienne. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, l’avait lui-même exprimée en novembre 2025, en attribuant à Rabat trois objectifs : démanteler la mission onusienne ou modifier profondément sa nature, faire de l’initiative marocaine d’autonomie le fondement central des négociations et mettre fin à la logique du référendum comme mécanisme de règlement du différend.
Attaf s’exprimait alors après l’adoption de la résolution 2797, le 31 octobre 2025, qui avait prorogé le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026, tout en consacrant une évolution politique importante : le plan marocain d’autonomie était désormais placé au centre du processus de négociation, dans la perspective d’une solution politique définitive et mutuellement acceptable.
احمد عطاف يعترف ان هدف المغرب دوما كان هو انهاء مهمة بعثة المينورسو …واليوم نجح المغرب في انهاء مهمة هذه البعثة بفضل بلادة حكام الجزائر الدين قدموا رشوة 20مليار دولار لشراء السلاح الروسي مقابل استعمال الفيتو .وفي الاخير تحشات ليهم و لم يتم تجديد مهمة المينورسو .😂🤣😂 pic.twitter.com/QVgpPrDhQu
— Mortaji Hassan (@mortaji_hassan) November 1, 2026
À l’époque, Alger avait interprété cette évolution comme une tentative marocaine de modifier les paramètres du dossier au sein des Nations unies. Mais le renouvellement du mandat pour une année supplémentaire avait également été présenté par la diplomatie algérienne comme un signe que Rabat n’avait pas obtenu la transformation institutionnelle qu’elle recherchait.
Douze mois plus tard, la configuration au Conseil de sécurité a profondément changé.
Le 30 octobre 2026, le Conseil n’est parvenu à adopter aucun des deux projets de résolution concurrents portant sur l’avenir de la MINURSO. Il ne s’agissait plus d’un simple renouvellement technique du mandat, mais d’un affrontement diplomatique qui s’est terminé par le rejet des deux textes, laissant la mission face à l’expiration de son autorisation d’opérer.
Les déclarations d’Ahmed Attaf prennent ainsi une nouvelle dimension. Ce qu’il présentait comme un objectif marocain difficile à atteindre est devenu un élément central de la nouvelle réalité institutionnelle : le mandat de la mission est arrivé à échéance sans renouvellement.
De la proposition américaine de transformation au veto russe
Le projet américain soumis au Conseil de sécurité ne se limitait pas à demander une prorogation d’un an de la MINURSO. Il proposait une réorientation de la mission, notamment à travers une modification de son appellation, avec la suppression de la référence explicite au référendum, ainsi qu’une révision de sa structure et de ses fonctions à la lumière de l’évolution du processus politique.
Le texte plaçait également l’initiative marocaine d’autonomie, sous souveraineté marocaine, au cœur des négociations destinées à parvenir à un règlement politique.
Le projet a recueilli onze voix favorables sur quinze, mais la Russie a opposé son veto. La Chine, le Pakistan et la Somalie se sont abstenus.
Moscou a ensuite présenté un projet concurrent visant à proroger le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2027, sans reprendre les modifications proposées par Washington. Ce texte n’a recueilli que trois voix favorables, celles de la Russie, de la Chine et de la Somalie, contre une voix américaine opposée et onze abstentions.
Les deux projets ont donc échoué.
La Russie a empêché l’adoption du texte américain, mais n’a pas réussi à imposer sa propre proposition. Les États-Unis, de leur côté, n’ont pas obtenu l’approbation nécessaire pour engager la transformation qu’ils proposaient.
Le résultat immédiat a été l’absence de toute nouvelle résolution prorogeant le mandat avant son expiration, le 31 octobre 2026.
Ces éléments interdisent de réduire le vote à une simple victoire d’un camp sur l’autre. Moscou n’a pas obtenu le maintien de la mission dans sa configuration antérieure, tandis que Washington n’a pas réussi à faire adopter la nouvelle architecture qu’il défendait.
La confrontation a également mis en évidence les limites de l’influence américaine au Conseil de sécurité, même lorsqu’un projet bénéficie d’une majorité substantielle. Elle a aussi révélé les divergences entre les membres permanents sur la manière de gérer un dossier qui demeure politiquement non résolu.
Moscou n’a pas seulement bloqué Washington : elle a laissé la mission sans renouvellement
La position russe mérite une lecture qui dépasse l’explication immédiate d’un affrontement entre Moscou et Washington ou celle d’une défense directe des intérêts algériens.
La Russie a rejeté le projet américain, estimant que la modification du mandat et de l’appellation de la mission, sans accord politique préalable entre les parties, risquait de fragiliser le cadre onusien.
Mais les conséquences de son veto ne se sont pas limitées à empêcher l’adoption du texte américain. Le projet russe de prorogation a lui aussi échoué.
La conséquence pratique est donc paradoxale : en voulant empêcher une transformation de la MINURSO selon les termes américains, Moscou n’a pas réussi à préserver la mission dans sa forme existante.
Ce point est essentiel pour mesurer le résultat diplomatique. La Russie a exercé son droit de veto, mais elle n’a pas pu réunir les voix nécessaires pour faire adopter une résolution alternative.
Washington, de son côté, a obtenu onze voix favorables, sans parvenir à transformer cette majorité en décision du Conseil.
La France et le Royaume-Uni ont également exprimé leurs préoccupations quant aux conséquences d’une interruption soudaine de la présence de la mission, notamment au regard de la stabilité régionale. La Chine, pour sa part, ne s’est pas alignée sur la proposition américaine.
Le dossier dépasse ainsi largement une confrontation bilatérale entre Rabat et Alger. Il renvoie aux divergences entre grandes puissances sur le rôle des opérations de maintien de la paix et sur les conditions dans lesquelles leur mandat peut être transformé ou interrompu.
Bourita révèle que Rabat s’était préparé à l’éventualité du veto
La lecture marocaine des événements a été présentée par le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, lors de son entretien dans l’émission « Liqa Khass » diffusée par la deuxième chaîne marocaine le samedi 31 octobre 2026.
Bourita a expliqué que le veto russe n’avait pas surpris le Maroc et que Rabat connaissait à l’avance la position de Moscou.
Selon le ministre, le Maroc se trouvait devant deux possibilités : chercher à éviter le veto russe en négociant des modifications du projet américain, ou considérer cette évolution comme une occasion de revoir les règles mêmes de gestion du dossier.
La diplomatie marocaine a privilégié la seconde option.
Cette explication donne une autre dimension à la lecture du vote russe. Rabat ne présente pas le résultat comme une victoire du projet américain, puisque celui-ci a effectivement été rejeté. Elle met plutôt l’accent sur la conséquence politique du double échec : l’absence de renouvellement du mandat et l’ouverture d’une phase nouvelle dans la gestion du dossier.
Bourita a également insisté sur le décalage entre la référence historique au référendum, présente dans l’identité de la mission, et l’impossibilité de mettre en œuvre ce mécanisme depuis sa création.
Pour Rabat, le maintien indéfini d’une mission construite autour d’une perspective qui n’a jamais abouti ne correspond plus à la réalité politique et diplomatique du dossier.
Il reste néanmoins nécessaire de distinguer la lecture politique marocaine des effets juridiques du vote. Le veto russe n’a pas transformé le projet américain en résolution, et les dispositions qu’il contenait n’ont donc pas acquis de force obligatoire.
Ce qui s’est effectivement produit est l’expiration du mandat sans renouvellement.
Le communiqué du Cabinet royal : passer de la gestion du différend à la transformation de ses paramètres
Si les déclarations de Bourita ont permis de comprendre les calculs diplomatiques du Maroc, le communiqué du Cabinet royal publié le 30 octobre a porté le message politique le plus explicite.
Le texte ne s’est pas limité à exprimer la satisfaction du Maroc après l’absence de renouvellement du mandat de la MINURSO. Il a présenté cette évolution comme une étape importante vers la clôture définitive du dossier du Sahara marocain au sein des Nations unies.
Le communiqué a également évoqué le passage d’une logique de gestion du différend à une transformation profonde de ses paramètres.
Il a notamment annoncé que, selon la position marocaine, la présence de la mission dans les provinces du Sud du Royaume, avec ses personnels, ses véhicules, ses équipements et ses symboles, devrait prendre fin dans les jours suivants.
Le texte a également évoqué la nécessité de mettre fin aux réunions périodiques du Conseil de sécurité consacrées au dossier, aux rapports réguliers du Secrétaire général et aux briefings liés aux activités de son envoyé personnel.
Il s’agit d’une orientation politique qui dépasse la seule question du maintien de la mission. Rabat entend remettre en cause un modèle de gestion internationale du dossier qui s’est construit depuis 1991 autour d’une présence onusienne permanente et de renouvellements successifs de son mandat.
Toutefois, un communiqué royal exprime la position souveraine du Maroc ; il ne constitue pas, en lui-même, une décision du Conseil de sécurité supprimant la question de son ordre du jour.
Cette distinction est importante pour comprendre les limites institutionnelles du changement annoncé.
Que devient réellement la MINURSO après le 31 octobre ?
La distinction entre expiration du mandat, arrêt des opérations et dissolution définitive de la mission doit être maintenue.
La résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025, avait prorogé le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026. À cette échéance, aucune nouvelle résolution n’a été adoptée.
Le 1er novembre 2026, les Nations unies ont fait état de l’expiration du mandat et des dispositions relatives à la fin des opérations de la mission.
Il s’agit d’un changement institutionnel réel, et non simplement d’une déclaration politique marocaine.
Mais l’expiration du mandat ne doit pas être confondue avec une résolution explicite du Conseil de sécurité ordonnant la dissolution définitive de la mission. La cessation des opérations, le retrait des personnels, le transfert ou le rapatriement des équipements et la clôture administrative constituent des étapes distinctes.
Le Secrétaire général ne dispose pas, à lui seul, du pouvoir d’annuler une mission créée par le Conseil de sécurité. Son rôle consiste notamment à mettre en œuvre les dispositions administratives et opérationnelles découlant de la fin du mandat, dans le cadre des compétences de l’Organisation.
Les Nations unies ont par ailleurs maintenu leur engagement en faveur d’une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, conformément au principe de l’autodétermination.
La formule la plus rigoureuse consiste donc à dire que la MINURSO est entrée dans une phase de cessation de ses opérations après l’expiration de son mandat, et non que le Conseil de sécurité a adopté une décision spécifique de dissolution ou que le conflit a été définitivement réglé.
L’Algérie face à un bilan différent de celui annoncé par Attaf
Le retour aux déclarations d’Ahmed Attaf de novembre 2025 permet de mesurer l’évolution.
À l’époque, son principal argument reposait sur le maintien de la MINURSO et sur le fait que le Maroc n’avait pas obtenu la transformation radicale qu’il redoutait.
Un an plus tard, le mandat de la mission est arrivé à expiration sans renouvellement, et les Nations unies ont engagé les dispositions liées à la cessation de ses opérations.
Cette évolution place la diplomatie algérienne devant une réalité institutionnelle différente de celle qu’elle avait défendue.
L’Algérie n’est toutefois pas sortie du dossier. Elle a continué à participer aux discussions du Conseil de sécurité et son représentant a défendu le principe de l’autodétermination, tout en soutenant le projet russe de prorogation de la mission.
L’échec de ce projet a donc également représenté un revers pour la position institutionnelle que défendait Alger.
Cela ne permet pas de conclure que l’Algérie modifiera nécessairement sa position politique. Aucun élément ne permet, à ce stade, d’affirmer qu’un changement de doctrine est engagé.
Ce qui peut être constaté, en revanche, c’est que la marge de manœuvre diplomatique a évolué et que le maintien du dispositif antérieur n’est plus garanti.
L’avenir du dossier au sein des Nations unies
Un autre aspect mérite une attention particulière : l’avenir du dossier au sein des institutions onusiennes, au-delà de celui de la MINURSO.
Le communiqué du Cabinet royal a clairement exprimé la volonté marocaine de mettre fin aux réunions périodiques du Conseil de sécurité, aux rapports réguliers du Secrétaire général et aux briefings consacrés à la question.
Cette orientation traduit la volonté de Rabat de déplacer le centre de gravité diplomatique vers une nouvelle configuration, davantage axée sur les négociations politiques et les relations bilatérales et régionales.
Mais la résolution 2797 de 2025 avait expressément maintenu l’intérêt du Conseil de sécurité pour la question.
Aucune décision adoptée le 30 octobre 2026 n’a supprimé cette compétence ni retiré formellement le dossier de l’ordre du jour du Conseil.
L’expiration du mandat de la MINURSO n’entraîne donc pas automatiquement la disparition du rôle politique du Conseil de sécurité. Celui-ci conserve la possibilité de revenir sur le dossier, de le débattre et, le cas échéant, d’adopter de nouvelles mesures.
De même, la fin des opérations d’une mission de maintien de la paix n’empêche pas la poursuite d’initiatives diplomatiques sous une autre forme.
Le Maroc souhaite aller au-delà de la simple cessation d’une mission historiquement associée au référendum. Son objectif politique est de mettre fin à un modèle de gestion du différend et de faire de l’initiative d’autonomie sous souveraineté marocaine le cadre central du règlement.
La réussite de cette orientation dépendra désormais de la capacité de la diplomatie marocaine à transformer les soutiens internationaux en arrangements politiques et institutionnels durables.
L’autonomie et la prochaine étape : le processus n’est pas terminé
La résolution 2797 de 2025 avait déjà marqué une évolution importante en plaçant l’initiative marocaine d’autonomie au centre des négociations, tout en maintenant la référence à une solution politique définitive et mutuellement acceptable, garantissant l’autodétermination.
Le dernier projet américain cherchait à prolonger cette évolution par une transformation de l’appellation et du mandat de la MINURSO.
Mais le veto russe a empêché son adoption.
Cette réalité doit être prise en compte dans l’évaluation du résultat. Le Maroc a bénéficié du soutien de onze membres du Conseil à un projet qui reprenait des éléments essentiels de sa position, mais ce soutien n’a pas été converti en résolution contraignante.
L’initiative marocaine d’autonomie demeure donc au cœur de la dynamique diplomatique, mais elle doit encore être inscrite dans un processus politique capable de déboucher sur un règlement.
La fin du mandat de la MINURSO ne suffit pas, à elle seule, à produire ce résultat.
La prochaine étape dépendra de la capacité du Maroc à consolider ses acquis diplomatiques, à poursuivre ses échanges avec les grandes puissances et à faire évoluer le cadre des négociations, tout en évitant que le dossier ne retombe dans une nouvelle période d’immobilisme.


