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La visite de Felipe VI à Sebta occupée : entre affirmation de la position espagnole et calculs diplomatiques de Rabat

La visite du souverain espagnol intervient dans une conjoncture particulière : une crise migratoire aiguë, un discours royal marocain refusant que le partenariat soit soumis à la pression, et des relations bilatérales où les intérêts économiques se croisent avec le différend sur la souveraineté.

Le roi Felipe VI, accompagné de la reine Letizia, est arrivé à Sebta le mardi 13 octobre 2026. Il s’agit de leur première visite dans la ville depuis leur accession au trône en 2014. La visite figurait au programme officiel de la Maison royale espagnole. Elle prévoyait des rencontres avec les autorités locales et les représentants de la société civile, une visite dans un établissement scolaire ainsi qu’une cérémonie à la mémoire des migrants morts en mer les 30 et 31 juillet derniers.

Les souverains ont été accueillis par des habitants brandissant des drapeaux espagnols et scandant des slogans réaffirmant leur attachement à l’Espagne. Le programme officiel comprenait également la remise des clés de la ville, des rencontres avec les responsables locaux, une visite scolaire dans un environnement multiculturel et une cérémonie commémorative au cimetière musulman de Sidi Embarek. La Maison royale a présenté ce déplacement comme un geste de soutien aux institutions locales et à la population de Sebta.

Le premier message de cette visite ne nécessite pas d’interprétation excessive : le roi d’Espagne se rend dans une ville administrée par l’État espagnol, rencontre ses responsables et ses habitants, et manifeste la présence de la Couronne à leurs côtés. Mais ce qui pourrait constituer une visite institutionnelle ordinaire dans une autre ville prend une signification différente pour le Maroc, qui considère Sebta et Melilla comme des villes occupées et maintient sa revendication de leur restitution.

La visite confirme ainsi la position espagnole existante. Elle ne crée pas, à elle seule, une nouvelle réalité juridique, ne tranche pas le différend historique et n’efface pas la revendication marocaine. Il serait donc inexact de la présenter comme une nouvelle victoire espagnole ou comme une défaite marocaine résultant du simple fait que le souverain a foulé le sol de la ville.

Sebta n’est pas apparue sur la carte politique des deux pays cette semaine, pas plus que leur différend n’a commencé avec Felipe VI.

En 2007, le roi Juan Carlos Ier et la reine Sofia s’étaient rendus à Sebta et à Melilla. Cette visite avait provoqué une crise diplomatique avec Rabat. Le Maroc avait rappelé son ambassadeur à Madrid pour consultations afin de protester contre un déplacement qu’il considérait comme portant atteinte à sa position sur la souveraineté des deux villes. Cet épisode constitue le précédent historique le plus direct, mais il n’impose pas nécessairement de reproduire, près de dix-neuf ans plus tard, la même réponse diplomatique.

Les circonstances ont changé. Les relations maroco-espagnoles ont traversé plusieurs phases de tension et de rapprochement, tandis que les intérêts économiques, la sécurité et la migration occupent désormais une place centrale dans la gestion de la relation bilatérale. La comparaison entre les deux visites ne devrait donc pas se limiter à mesurer l’ampleur de la réaction publique marocaine actuelle à l’aune de celle de 2007. Il importe davantage de déterminer si la différence de réaction visible traduit un choix diplomatique délibéré et si d’autres démarches ou positions officielles existent en dehors des déclarations publiques.

À ce stade, les informations publiées ne permettent pas de trancher ce point. La presse espagnole a relevé une certaine prudence marocaine, contrastant avec la réaction de 2007. Il s’agit d’une observation sur le comportement public, et non d’une preuve de recul ou de réussite diplomatique.

La crise qui a précédé la visite lui donne une dimension supplémentaire.

À la fin du mois de juillet, Sebta a connu une arrivée massive de migrants depuis la direction du territoire marocain. L’épisode a exercé une pression sur les autorités locales et replacé la question des frontières au cœur du débat politique espagnol. Des médias internationaux ont évoqué des dizaines de milliers de tentatives de passage, des décès en mer et la présence persistante de migrants dans la ville, dont des mineurs. Les chiffres varient toutefois selon les sources et les méthodes de comptabilisation ; ils ne doivent donc pas être présentés comme une statistique unique et définitive.

La crise a alimenté les désaccords en Espagne sur la sécurité frontalière, les procédures de retour, les responsabilités institutionnelles et la nature de la coopération avec le Maroc. De son côté, Rabat ne considère pas la migration comme une simple question technique de surveillance des frontières. Elle fait partie d’une relation bilatérale dans laquelle le Maroc assume des responsabilités et attend, en retour, une coopération respectueuse de ses intérêts et de ses conditions.

Dans son discours devant le Parlement, le 9 octobre, le roi Mohammed VI a évoqué les limites du modèle actuel de coopération migratoire. Il a critiqué ce qu’il a décrit comme l’exploitation du dossier par certains milieux politiques et médiatiques, rappelant que le partenariat constitue un choix souverain et un engagement volontaire, et qu’il ne saurait devenir un instrument de pression, de menace ou de chantage. Il a appelé à une nouvelle conception de la coopération fondée sur le développement partagé, la puissance économique et la stabilité régionale.

Ce discours a précédé de quelques jours la visite du souverain espagnol à Sebta. Cette proximité chronologique autorise une lecture politique, mais ne prouve pas que le discours était exclusivement dirigé contre cette visite ni qu’il constituait une réponse directe à celle-ci. Le roi marocain a abordé plus largement les conditions de la coopération migratoire sans faire du déplacement royal espagnol le sujet explicite de son intervention.

Cette distinction est essentielle. Interpréter chaque position marocaine comme une réaction à une initiative espagnole reviendrait à réduire la politique étrangère du Royaume à une succession de réponses, alors que le discours royal soulevait des questions plus larges concernant les conditions du partenariat, le partage des responsabilités et les pressions susceptibles d’accompagner le dossier migratoire.

Il reste néanmoins impossible d’ignorer la sensibilité du moment. La cérémonie en mémoire des victimes de la mer possède une dimension humaine, le soutien aux institutions locales constitue l’objectif annoncé, mais la présence du chef de l’État espagnol à Sebta porte également une signification souverainiste claire pour Madrid. Ces dimensions peuvent coexister dans une même visite sans qu’une seule suffise à en expliquer tous les ressorts.

Quant à l’hypothèse selon laquelle Felipe VI profiterait de la situation politique marocaine ou agirait au bénéfice d’un parti espagnol particulier, elle nécessite des preuves que la visite, à elle seule, ne fournit pas. Le roi espagnol intervient en tant que chef de l’État, tandis que le gouvernement et les partis politiques débattent de la gestion de la crise migratoire et de ses conséquences. Il est légitime d’examiner les bénéfices politiques internes susceptibles de découler de cette visite, mais il serait imprudent de présenter des intentions partisanes supposées comme des faits établis.

L’histoire du différend entre le Maroc et les deux villes est bien antérieure à la crise actuelle.

Le Portugal a pris Sebta en 1415. Après la séparation du Portugal et de la monarchie espagnole, la ville est passée sous la Couronne espagnole, situation consacrée par le traité de Lisbonne de 1668. Melilla est, pour sa part, passée sous contrôle espagnol en 1497. La présence espagnole dans les deux villes s’est maintenue après l’indépendance du Maroc en 1956, tandis que leur restitution est restée une revendication marocaine.

Ces éléments historiques ne suffisent pas, à eux seuls, à trancher toutes les questions juridiques contemporaines. Ils permettent toutefois de comprendre pourquoi le Maroc ne considère pas Sebta et Melilla comme de simples villes espagnoles géographiquement séparées de la péninsule Ibérique. Le dossier s’inscrit dans l’histoire de l’expansion européenne en Afrique du Nord, dans le processus d’achèvement de l’intégrité territoriale du Royaume et dans une divergence persistante entre les positions marocaine et espagnole.

Il convient également de ne pas assimiler automatiquement ce dossier à celui du Sahara marocain, même si certaines comparaisons peuvent être utiles. La Marche verte de 1975 a constitué une étape majeure dans le processus de récupération du Sahara sous domination espagnole. Elle a été suivie des accords de Madrid et du retrait espagnol, avant que la question du Sahara n’évolue dans un cadre international spécifique. Sebta et Melilla possèdent une histoire différente et un statut politique et juridique distinct. La comparaison pertinente entre les dossiers territoriaux porte sur le rôle des documents, des faits, des évolutions politiques et de la diplomatie, non sur l’idée que le résultat de l’un déterminerait automatiquement celui de l’autre.

Sur le plan économique, les régions entourant Sebta et Melilla ont connu de profondes transformations après la fermeture des frontières pendant la pandémie de Covid-19, puis la réorganisation progressive de la circulation des personnes et des marchandises dans le cadre des arrangements maroco-espagnols qui ont suivi le rapprochement de 2022. L’arrêt du commerce frontalier informel a durement touché certaines catégories de travailleurs et de familles qui dépendaient de cette activité.

L’affirmation selon laquelle six mille familles auraient quitté Sebta et Melilla pour s’installer en Espagne en raison de l’arrêt de la contrebande nécessite cependant une source indépendante précisant le nombre de familles, la période de leur départ et les motifs de leur migration. Il ne faut pas confondre cette affirmation avec les chiffres concernant les migrants ayant franchi la frontière de Sebta lors de précédentes crises. L’argument économique sera d’autant plus solide qu’il reposera sur des données vérifiables relatives à l’emploi, au commerce, aux revenus et aux déplacements de population.

Il est établi, en revanche, que les relations économiques entre les deux pays dépassent largement le dossier des deux villes. Elles comprennent le commerce, les investissements, la coopération sécuritaire, la migration et des intérêts liés aux infrastructures et à la stabilité régionale. La feuille de route maroco-espagnole de 2022 a réaffirmé l’importance du dialogue, de la coopération et de la normalisation progressive de la circulation des personnes et des marchandises. Cela n’efface pas le différend sur la souveraineté, mais ce différend ne rend pas impossible toute forme de coopération.

Pour le Maroc, défendre sa revendication nationale n’exige pas de transformer chaque visite espagnole en crise diplomatique. Préserver les intérêts communs ne signifie pas non plus accepter le statu quo comme une clôture définitive du débat. La question relève de la capacité de l’État à gérer les différents dossiers en fonction de ses objectifs, à maintenir une position nationale claire et à distinguer la maîtrise de la communication d’une éventuelle renonciation aux droits revendiqués.

Une partie de la couverture médiatique a qualifié la visite de provocation, tandis que d’autres analyses ont mis l’accent sur sa dimension institutionnelle et sur la crise migratoire. Ces lectures doivent être examinées à partir de leurs arguments, mais le journalisme doit distinguer le message souverain porté par la visite, les intentions supposées derrière son calendrier et les conséquences réelles susceptibles d’en découler. Un langage véhément ne remplace pas les preuves, tout comme l’absence d’escalade ne démontre pas, à elle seule, qu’une stratégie a réussi.

La visite constitue un acte officiel espagnol. Sebta demeure un dossier marocain de souveraineté, tandis que les relations entre Rabat et Madrid dépassent le différend territorial et reposent sur un ensemble d’intérêts réciproques. La réponse diplomatique du Maroc ne peut être déduite des seules spéculations médiatiques. Elle devra être appréciée à partir des positions officielles, des démarches ultérieures et de leur capacité à préserver les intérêts et les revendications du Royaume dans une relation qu’aucune des deux parties ne peut réduire à une seule cérémonie royale.

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