Les relations entre le Maroc et les responsables libyens ne se limitent plus aux canaux de dialogue politique que le Royaume accueille depuis plusieurs années. Du 11 au 15 octobre 2026, Rabat reçoit le général de corps d’armée Khaled Haftar, chef d’état-major général des forces armées arabes libyennes relevant du commandement général basé dans l’Est du pays. À la tête d’une délégation militaire de haut niveau, il a tenu des entretiens avec le général de corps d’armée Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales et commandant de la zone Sud, au siège du commandement général des FAR.
La rencontre, qui s’est tenue le lundi 12 octobre sur instructions royales de Mohammed VI, Chef suprême et Chef d’état-major général des Forces armées royales, donne aux relations militaires maroco-libyennes une dimension de contact direct qui dépasse les déclarations diplomatiques habituelles. Elle intervient alors que la Libye demeure confrontée à une division politique et institutionnelle, avec des centres de pouvoir et de décision militaire répartis entre des autorités et des forces concurrentes. Dans ces conditions, le choix des interlocuteurs avec lesquels les États de la région développent leurs relations revêt simultanément une portée sécuritaire et politique.
Khaled Haftar est arrivé à Rabat le dimanche 11 octobre. Il a été accueilli par le général de brigade d’état-major Mourad El Mounir, adjoint à l’inspecteur général des Forces armées royales, en présence de plusieurs responsables militaires marocains. Le lendemain, la visite a donné lieu à des entretiens directs avec le général de corps d’armée Mohammed Berrid. La délégation libyenne s’est également rendue au mausolée Mohammed V pour se recueillir sur les tombes des regrettés rois Mohammed V et Hassan II, une étape protocolaire qui s’inscrit dans le cadre de cette visite officielle.
Lors de sa rencontre avec les responsables militaires marocains, Khaled Haftar a exprimé son appréciation de la place du Royaume dans son environnement régional et international. « Je suis heureux, avec la délégation qui m’accompagne, d’être parmi vous dans le Royaume frère du Maroc, dont nous reconnaissons le statut et le poids aux niveaux régional, continental et international, ainsi que les progrès et le développement global réalisés sous la sage conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI », a-t-il déclaré.
Il a également remercié ses hôtes pour leur accueil et leur hospitalité, qu’il a présentés comme l’expression de la profondeur des relations et des liens fraternels unissant les deux pays. Il a fait part de l’attente de la partie libyenne quant à l’établissement d’une coopération commune, fondée sur des programmes de travail et des perspectives d’avenir.
Ces déclarations expriment une volonté affichée de développer les relations, mais elles ne révèlent pas, à elles seules, le contenu des discussions ni la nature des engagements susceptibles d’en découler. Les informations publiées sur la visite ne détaillent pas la conclusion d’un nouvel accord militaire, l’adoption de programmes précis de formation ou d’entraînement, ni la mise en place de mécanismes d’échange de renseignements. Les perspectives de coopération doivent donc être appréciées à la lumière des échanges annoncés, sans être confondues avec des engagements dont la concrétisation n’a pas encore été établie.
Du dialogue militaire aux enjeux de l’institution libyenne
Pour Idriss Ahmid, analyste politique libyen et chercheur spécialisé dans les affaires maghrébines, cette visite intervient à un moment où les institutions militaires et sécuritaires d’Afrique du Nord ont besoin de renforcer leurs échanges et leur coordination. Les défis liés au terrorisme, à la migration irrégulière, à la sécurité des frontières et à la criminalité organisée dépassent, selon lui, les capacités d’action d’un seul État.
Ces questions sont directement liées à la situation géographique de la Libye, qui fait partie d’un ensemble sécuritaire plus vaste que son propre territoire. L’immensité de son espace, la longueur de ses frontières terrestres et la persistance des divisions institutionnelles compliquent la construction d’un dispositif sécuritaire stable. Le 10 octobre, Reuters rapportait que des forces relevant du commandement militaire de l’Est libyen avaient annoncé la saisie de plus de 1,3 million de comprimés stupéfiants après un affrontement avec des trafiquants dans la région de Koufra, au sud-est du pays.
Cette opération illustre les difficultés auxquelles les autorités libyennes sont confrontées dans la lutte contre les réseaux de trafic illicite. Elle ne suffit toutefois pas, à elle seule, à mesurer l’ampleur de ces réseaux ni à établir l’efficacité globale des dispositifs de sécurité.
La coopération sécuritaire, aussi importante soit-elle, ne règle pas automatiquement les causes profondes de la crise libyenne. La formation, le renforcement des compétences et l’échange d’expériences peuvent améliorer le fonctionnement des institutions. Leur portée dépend néanmoins de l’existence d’un cadre institutionnel clairement défini et de la capacité de l’État à unifier les décisions militaires et sécuritaires.
La position de Khaled Haftar prend toute son importance dans cette configuration. Il dirige l’état-major général relevant du commandement général basé dans l’Est libyen, conduit par son père, le maréchal Khalifa Haftar. Cette fonction ne doit pas être assimilée à celle d’un chef militaire agissant au sein d’une institution nationale unifiée, placée sous une autorité unique. La division du paysage libyen demeure une réalité déterminante, qui pèse sur les limites et les effets possibles de toute coopération extérieure.
Le Maroc et son expérience du dialogue libyen
Le Royaume dispose d’un acquis politique dans le dossier libyen qui remonte à plusieurs années. En 2015, la ville de Skhirat a accueilli les négociations ayant abouti à l’accord politique libyen. Le Maroc a ensuite accueilli des rencontres à Bouznika consacrées à plusieurs dossiers liés au processus politique et aux arrangements institutionnels en Libye. Ces initiatives ont donné à Rabat une place dans les efforts visant à rapprocher les positions des parties libyennes, sans pour autant mettre fin à la crise ni régler les désaccords relatifs au pouvoir, à la légitimité et au commandement militaire.
Idriss Ahmid estime que les relations entre les deux pays reposent sur des liens historiques et fraternels. Il considère également que l’expérience marocaine dans les domaines de la formation, de l’entraînement, de la coopération militaire et des industries de défense pourrait ouvrir des perspectives d’échanges et de bénéfices mutuels. La transformation de ces possibilités en coopération opérationnelle dépend toutefois des accords conclus entre les deux parties, des programmes retenus et des organismes chargés de leur mise en œuvre.
L’expertise militaire ne se transfère pas par la seule tenue d’une rencontre entre de hauts responsables. Elle suppose des programmes définis, une identification précise des besoins ainsi que des mécanismes d’exécution et de suivi. À ce stade, les informations publiées sur la visite ne permettent pas d’affirmer que ces différentes étapes ont déjà été engagées.
Un canal militaire aux prolongements régionaux
Les contacts militaires entre le Maroc et la Libye ne commencent pas avec la visite actuelle. Selon le média marocain Médias24, Khaled Haftar et le général de corps d’armée Mohammed Berrid s’étaient rencontrés à Luanda, capitale de l’Angola, plus de trois mois auparavant, en marge d’une rencontre militaire. Ils avaient alors évoqué le renforcement de la coopération militaire et sécuritaire ainsi que la coordination face aux défis régionaux.
Cette rencontre antérieure donne à la visite de Rabat une continuité dans les échanges entre les deux responsables. Les informations disponibles ne suffisent cependant pas à déterminer si les discussions sont désormais entrées dans une phase de mise en œuvre de programmes communs.
Sur le plan politique, l’expérience marocaine dans le dossier libyen demeure un facteur important pour maintenir le dialogue avec les différentes parties. L’accueil des négociations de Skhirat et de Bouznika confère à Rabat une expérience de la complexité de la crise. Mais l’élargissement des relations militaires avec le commandement de l’Est libyen ne signifie pas, en lui-même, que le Maroc modifie sa position sur la nécessité d’un règlement politique, ni que ces contacts conduiront automatiquement à l’unification des institutions libyennes.
Idriss Ahmid souligne que la construction d’institutions militaires et sécuritaires capables de protéger le territoire et les frontières doit s’inscrire dans une approche globale de la crise, associant le processus politique, l’unification des institutions et le renforcement des compétences des organismes chargés de la défense et de la sécurité.
Les derniers jours de la visite, prévue jusqu’au 15 octobre, pourraient apporter des précisions supplémentaires sur les résultats des entretiens. À ce stade, le fait établi est que les relations entre le commandement militaire marocain et l’état-major relevant du commandement général de l’Est libyen ont atteint le niveau d’une visite officielle et de discussions directes. La question de savoir si cette dynamique débouchera sur des programmes précis de formation, d’entraînement et d’échange d’expertise, ou sur une coordination sécuritaire plus régulière, reste tributaire des prochaines annonces.


