Après avoir qualifié Ceuta de « frontière de l’Europe »… comment la controverse a ramené le président de l’Union des savants musulmans vers les constantes marocaines
Le communiqué publié par le président de l’Union internationale des savants musulmans, Ali Mohieddine Al-Qaradaghi, ne s’apparente pas à une simple mise au point destinée à corriger un contenu médiatique. Entre le premier texte et celui qui lui a succédé, il existe un véritable déplacement politique et symbolique. Un glissement qui montre à quel point la pression du débat public peut contraindre un discours à se repositionner lorsqu’il touche à une question de souveraineté nationale, de mémoire historique et de légitimité religieuse.
Tout a commencé lorsque le bureau médiatique de l’Union a publié un rapport consacré aux événements de Ceuta. Le texte décrivait la ville comme l’une des « frontières de l’Europe » et associait la vague migratoire à des hypothèses politiques évoquant des « mains sionistes » cherchant à fragiliser le gouvernement de Pedro Sánchez en raison de ses positions sur la Palestine, tout en suggérant que des pressions pouvaient être exercées sur l’Espagne et l’Europe « à travers le Maroc ».
La polémique ne s’est pas limitée à ces hypothèses dépourvues d’éléments probants. Au Maroc, c’est surtout le silence du rapport sur le statut historique et juridique de Ceuta et Melilla qui a suscité l’indignation. Pour de nombreux observateurs, reprendre une terminologie qui s’aligne sur la narration européenne revenait à occulter une réalité fondamentale : pour le Maroc, les deux villes demeurent des territoires marocains occupés.
Le rapport n’a donc pas été perçu comme un simple produit journalistique. Parce qu’il émanait d’une institution portant le nom d’« Union internationale des savants musulmans », son contenu a été lu comme un discours porteur d’une autorité religieuse dépassant le simple commentaire médiatique. Les réactions se sont rapidement multipliées dans les milieux académiques, médiatiques et religieux marocains, dénonçant un vocabulaire jugé incompatible avec les constantes historiques et souveraines du Royaume.
Au cœur de cette controverse figurait également un rappel de fond : le Maroc n’est pas seulement un État musulman parmi d’autres. Son architecture institutionnelle repose sur l’institution de la Commanderie des croyants (Imarat Al-Mouminine), qui constitue la plus haute référence religieuse du Royaume. Dès lors, toute prise de position émanant d’une institution religieuse extérieure sur une question touchant à l’intégrité territoriale marocaine ne pouvait qu’ouvrir un débat sur les limites de la parole religieuse lorsqu’elle interfère avec les constantes nationales.
À mesure que la polémique prenait de l’ampleur, le discours a changé. Ali Al-Qaradaghi a annoncé le retrait du rapport, expliquant qu’il ne s’agissait ni d’un communiqué officiel de l’Union ni de sa position personnelle, mais d’un document préparé par le bureau médiatique sur la base des informations disponibles au moment de sa rédaction. Il a indiqué avoir décidé de le supprimer après avoir constaté l’ampleur des interprétations suscitées par sa publication, afin d’éviter toute instrumentalisation ou tout détournement de son contenu.
Mais l’élément essentiel ne résidait pas tant dans les raisons avancées pour justifier le retrait que dans le contenu du nouveau message. Alors que le premier texte restait silencieux sur la souveraineté de Ceuta et Melilla, le communiqué rectificatif affirme désormais sans ambiguïté que les deux villes sont des territoires marocains occupés et exprime son soutien au droit du Maroc à les recouvrer. Il insiste également sur la place particulière qu’occupe le Royaume au sein de l’Union et rend hommage aux savants marocains ainsi qu’au rôle historique des Marocains dans la défense des causes de la Oumma.
Ce changement dépasse largement la simple correction d’une formulation. Il traduit une réorientation complète du discours. Les expressions ayant provoqué la controverse disparaissent, tandis que les références aux constantes historiques et territoriales du Maroc deviennent le cœur même du message officiel.
Sur le plan politique comme médiatique, cette séquence rappelle qu’aucun discours portant sur la souveraineté nationale ne peut ignorer la mémoire historique qui l’accompagne. Lorsqu’une institution à vocation religieuse internationale adopte une terminologie perçue comme étrangère à cette mémoire, elle s’expose inévitablement à un débat qui dépasse la seule dimension théologique pour toucher aux fondements mêmes de la légitimité nationale.
L’affaire révèle également qu’un discours religieux, aussi influent soit-il au-delà des frontières, demeure tenu de prendre en considération les spécificités constitutionnelles et institutionnelles des États lorsqu’il aborde des dossiers liés à leur intégrité territoriale. La précision des mots cesse alors d’être une question de style pour devenir une question de responsabilité.
En définitive, cette controverse s’est conclue par un renversement remarquable. Le texte qui présentait initialement Ceuta comme une « frontière de l’Europe » a finalement laissé place à une déclaration affirmant explicitement que Ceuta et Melilla sont des territoires marocains occupés. Une évolution qui illustre comment un discours public peut être profondément réorienté lorsqu’il se heurte à une contestation politique, médiatique et intellectuelle suffisamment forte pour imposer le retour aux constantes historiques et nationales.


