Mohamed Aujjar n’a pas présenté son appel à une « grande grâce » comme une simple revendication politique circonstancielle. Il l’a inscrit dans une lecture plus large de l’évolution du Maroc et de ses institutions, lorsqu’il a évoqué les détenus du Hirak du Rif et ceux liés aux manifestations de la génération « Z », estimant que le pays avait atteint, selon lui, un degré de maturité politique permettant de dépasser ces dossiers et de les clore d’une manière conforme aux acquis en matière de droits.
Membre du bureau politique du Rassemblement national des indépendants (RNI), ancien ministre de la Justice et ancien ministre des Droits de l’homme, Aujar a déclaré, dans un entretien accordé à Hespress, que le Maroc était aujourd’hui « en mesure de progresser sur le plan des droits et de la démocratie et de poursuivre son rayonnement », appelant à créer les conditions d’une « grande grâce au Maroc ».
Il n’a pas présenté, dans cette déclaration, de mécanisme juridique précis pour cette grâce. Son propos relève davantage de l’appel à créer une dynamique et un consensus national autour de la question, en invitant les institutions œuvrant dans le domaine des droits de l’homme, notamment le Conseil national des droits de l’homme, à prendre part à cette démarche.
Ce qui retient l’attention dans la déclaration d’Aujar est que la question n’est pas présentée comme le règlement d’un seul dossier. Il associe le Hirak du Rif aux manifestations de la génération « Z », avant de replacer ces deux dossiers dans une trajectoire plus longue, celle de l’Instance équité et réconciliation, des réformes engagées dans le domaine des droits et de l’évolution de la législation relative à la famille.
Mais Aujar pose aussi une limite claire à la manière dont cette question devrait être abordée. Il refuse qu’elle devienne une matière pour « le populisme ou les surenchères », estimant au contraire qu’il faut reconnaître que le pays « a mûri et évolué ».
Cette formulation prend également un relief particulier lorsqu’on la confronte aux positions exprimées par Aujar lorsqu’il était ministre de la Justice, notamment pendant la période des condamnations liées au Hirak du Rif en 2018. À cette époque, il avait insisté sur l’indépendance de la justice et sur le déroulement des procès, affirmant que les décisions judiciaires ne pouvaient être fondées sur l’émotion mais sur les dispositions légales, tout en déclarant que le Maroc n’était pas un « paradis » en matière de droits de l’homme ou de démocratie.
Aujourd’hui, Aujar ne revient pas sur l’appréciation juridique de ces condamnations et ne prend pas position sur des situations judiciaires individuelles. Son propos est différent : plusieurs années ayant passé, serait-il désormais possible de traiter les dossiers qui demeurent ouverts sous l’angle de l’apaisement, de la grâce et de la clôture d’une période ?
Il ne présente pas cette démarche comme une remise en cause de la justice. Il la rattache plutôt à ce qu’il considère comme une maturité politique nationale et à la dynamique que pourraient impulser les institutions des droits de l’homme. Ses termes sont d’ailleurs institutionnels : « créer les conditions », « consensus national », « mettre fin à ces dossiers ».
Puis l’entretien bascule vers une autre question, apparemment éloignée de celle de la grâce, mais qui révèle une autre dimension de la conception défendue par Aujar pour l’après-2026 : la reddition des comptes ne devrait pas s’arrêter aux élus.
Son propos s’élargit alors nettement. Il affirme que la reddition des comptes doit concerner aussi bien les élus que les responsables nommés, citant les responsables de l’administration territoriale, les inspecteurs des finances, les secrétaires généraux, les cadres administratifs des ministères et des établissements publics, mais aussi les responsables d’institutions et de sociétés appartenant à l’État.
Aujar commence cependant par défendre un point particulièrement sensible : selon lui, le ministère de l’Intérieur et les cadres de l’administration territoriale ont organisé les élections législatives de 2026 avec « neutralité et grand professionnalisme ». Mais il ajoute que les responsables politiques et les élus doivent défendre leurs propres compétences et prérogatives, et qu’il n’est pas possible de tout faire porter aux responsables nommés.
Cette idée n’est pas totalement nouvelle dans son discours. Aujar avait déjà soulevé, dans des débats politiques et juridiques antérieurs, la question de la responsabilité des walis, des gouverneurs et des hauts responsables de la gestion des fonds publics, alors même que le débat public se concentrait largement sur les élus.
Mais sa nouvelle déclaration inscrit cette idée dans une perspective législative pour l’après-2026. Aujar souhaite, selon ses propres termes, que le prochain gouvernement présente un « arsenal » de lois permettant de consacrer davantage le principe de responsabilité et de reddition des comptes. À ses yeux, l’absence d’un cadre juridique suffisamment précis maintient le pays dans le débat politique au lieu de déplacer la question vers des règles juridiques clairement établies.
C’est à ce moment que la question de l’enrichissement illicite revient dans la discussion.
Aujar rappelle que les dispositions relatives à l’enrichissement illicite avaient été intégrées au projet de Code pénal. Il affirme que, lorsqu’il était ministre de la Justice, il avait défendu ce texte avec force et que les différents partis et groupes parlementaires, y compris le Parti de la justice et du développement, étaient mobilisés pour son adoption, moyennant les amendements qui y avaient été introduits.
Il défend également sa lecture de la décision du ministre actuel de la Justice, Abdellatif Ouahbi, de retirer le projet, estimant que l’intention était bonne et qu’il souhaitait préparer un projet global de Code pénal intégrant ces dispositions ainsi que d’autres mesures.
Le sujet de l’enrichissement illicite n’est donc pas nouveau dans le discours d’Aujar. Lors des précédents débats parlementaires autour du projet de Code pénal, il avait déjà insisté sur la nécessité de concilier la lutte contre la corruption avec les garanties liées aux droits de la défense, en associant la question à la présomption d’innocence et aux exigences d’un procès équitable.
Ce qui ressort aujourd’hui de sa position, c’est qu’il ne place pas la lutte contre la corruption et les droits des responsables dans deux camps opposés. Il parle des deux dans le même mouvement : donner à la justice des instruments suffisamment solides pour poursuivre la corruption, tout en empêchant que la reddition des comptes ne se transforme en condamnation avant jugement.
C’est aussi ce qui explique son insistance sur la présomption d’innocence. La lutte contre la corruption ne devrait pas, selon cette conception, transformer le soupçon en condamnation ni faire de la reddition des comptes un instrument du conflit politique. C’est le droit qui doit déterminer les actes répréhensibles, les responsabilités, les procédures et les moyens de preuve, tandis que la dignité et les droits de la personne restent protégés jusqu’à ce que la justice statue.
Aujar élargit d’ailleurs explicitement le champ des personnes susceptibles d’être concernées : élu, responsable nommé, ministre, inspecteur des finances, ingénieur agronome ou tout autre responsable. L’idée n’est pas simplement d’étendre le cercle des accusations, mais de faire en sorte que le statut professionnel ou administratif ne constitue pas, en lui-même, une frontière entre ceux qui peuvent être poursuivis et ceux qui resteraient en dehors du champ de la responsabilité.
Cette approche renvoie à une question plus vaste sur les rapports entre politique et administration. L’élu assume la responsabilité de la décision politique, mais une partie importante de l’exécution des politiques publiques passe par les appareils administratifs, les établissements publics et les sociétés détenues ou contrôlées par l’État. Attribuer les dysfonctionnements à un seul niveau de responsabilité ne correspond donc pas toujours au chemin réel suivi par les décisions, les crédits et les projets.
Dans son entretien, Aujar ne propose pas un modèle juridique complet de cette reddition des comptes. Il ne précise pas non plus les articles qui devraient être modifiés ni les textes qui devraient être adoptés. Il pose plutôt deux principes qui doivent fonctionner ensemble : aucune fonction ne devrait constituer une protection contre la reddition des comptes, mais aucune reddition des comptes ne devrait se dérouler en dehors des garanties de la loi.
Cela explique également pourquoi il situe ces dossiers dans la période qui suivra les élections de 2026. Son propos dépasse ainsi la réaction à des dossiers existants pour dessiner ce qu’il considère comme une partie de l’agenda législatif du prochain gouvernement : ouverture sur le plan des droits, renforcement ou achèvement de l’arsenal juridique relatif à la reddition des comptes, et clarification des rapports entre responsabilité politique et responsabilité administrative.
Cela ne signifie pas que ses propositions constituent déjà une politique gouvernementale arrêtée. Elles émanent d’un dirigeant politique et d’un ancien ministre et ne constituent pas, en elles-mêmes, une décision du gouvernement ni un texte législatif. De même, l’appel à une « grande grâce » ne signifie pas qu’une mesure de grâce ait été décidée ou qu’un accord ait été trouvé sur ses modalités.
Le poids politique de ces déclarations tient plutôt à la manière dont Aujar rapproche deux dossiers généralement traités séparément : comment refermer certains dossiers anciens et récents liés aux droits, tout en ouvrant simultanément une nouvelle étape dans la reddition des comptes ?
Dans les deux cas, Aujar revient finalement à une même référence : la loi.
Dans le dossier des détenus, la loi ne devrait pas devenir un obstacle à l’apaisement si un consensus politique et institutionnel devient possible. Dans le dossier de la corruption, la loi doit fournir à l’État des moyens plus efficaces de sanctionner les abus, tout en préservant le droit de tout responsable à la présomption d’innocence.
La partie la plus sensible de la déclaration d’Aujar reste donc suspendue à ce que les institutions feront après les élections : la demande d’une grande grâce donnera-t-elle lieu à une initiative institutionnelle ? L’appel à un nouvel arsenal de reddition des comptes débouchera-t-il sur des textes précis ?
Les déclarations, à elles seules, ne permettent pas d’y répondre. Ce sont les textes qui seront proposés, leur parcours institutionnel, les garanties qu’ils contiendront et leur application concrète qui permettront de mesurer la portée réelle de ce que Mohamed Aujar vient de mettre sur la table.


