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De « Tous sommes Ceuta » aux ports marocains… une campagne de la Liga dont le fil conducteur mène à un homme d’affaires aux intérêts de plusieurs dizaines de millions d’euros au Maroc

Le 11 septembre, une nouvelle initiative consacrée à Ceuta est apparue en Espagne sous le nom de « Todos somos caballas ». L’association à l’origine de cette campagne n’est ni un ministère ni un parti politique, mais l’Asociación Valenciana de Empresarios (AVE), un réseau d’hommes d’affaires de la région de Valence, présidé par l’entrepreneur espagnol Vicente Boluda Fos.

L’association a présenté l’initiative comme une expression de solidarité avec les habitants de Ceuta, destinée également à porter un message de « solidarité, proximité et cohésion territoriale et sociale en Espagne ». Elle a appelé les entrepreneurs et les citoyens à la relayer à travers les hashtags #TodosSomosCaballas et #EmpresariosConCeuta.

Quatre jours plus tard seulement, le slogan quittait les pages d’une association patronale pour entrer sur la pelouse du championnat espagnol.

Le 15 septembre, les joueurs d’Elche et du Real Madrid sont apparus avant leur rencontre au stade Manuel Martínez Valero avec des maillots portant l’inscription « Todos somos caballas ». L’initiative s’est ensuite retrouvée dans d’autres rencontres de la Liga, notamment lors du match Villarreal–Real Betis, où le joueur marocain Abdessamad Ezzalzouli a également porté le maillot, avant d’expliquer que sa participation relevait, selon lui, d’un geste de solidarité envers les habitants de Ceuta et non d’un objectif politique.

“Todos somos caballas”: AVE muestra su solidaridad y compromiso con Ceuta

L’image, diffusée par l’un des championnats de football les plus suivis au monde, a ainsi pris une portée qui dépasse le simple cadre d’une opération de solidarité.

Car dans le cas de Ceuta, la formule employée par l’association — « cohésion territoriale » — intervient dans le contexte d’un différend ancien entre le Maroc et l’Espagne sur la souveraineté de la ville.

C’est ici que commence le fil qui mérite d’être suivi.

L’organisme à l’origine de la campagne est l’AVE. Son président, Vicente Boluda Fos, n’est pas une personnalité marginale du monde économique espagnol. Il est le dirigeant et l’actionnaire unique de Boluda Corporación Marítima, tout en présidant l’association patronale valencienne. Son influence économique provient notamment du transport maritime, des services portuaires et du remorquage.

Et surtout, Boluda ne développe pas ses activités à distance de la rive sud du détroit.

Le groupe Boluda est présent depuis plusieurs années dans les activités portuaires marocaines. Une décision du Conseil de la concurrence marocain publiée en 2025 documente notamment le projet de création d’une entreprise commune entre Marsa Maroc et Boluda Towage France pour les services de remorquage et d’assistance maritime au port de Nador West Med. Le même document présente Boluda Corporación Marítima comme un acteur mondial majeur, exploitant alors plus de 600 navires dans 148 ports et 50 pays.

À Nador, il ne s’agit donc pas d’une présence ponctuelle.

Le projet associe Marsa Maroc et Boluda dans une activité portuaire essentielle au sein d’un nouveau complexe portuaire stratégique. Les documents publiés par Marsa Maroc indiquent que la société marocaine détient 49 % de West Med Towage, tandis que les 51 % restants reviennent à la partie liée à Boluda. L’investissement annoncé avoisine 45 millions d’euros et l’autorisation d’exploitation s’étend sur vingt ans.

Puis une opération d’une autre dimension est venue s’ajouter à cette relation.

En décembre 2025, Marsa Maroc et Boluda Corporación Marítima ont annoncé un accord prévoyant l’acquisition par Marsa Maroc International Logistics de 45 % de Boluda Maritime Terminals pour un montant global de 80 millions d’euros. L’opération doit permettre au groupe marocain de renforcer sa présence sur les deux rives du détroit de Gibraltar.

Dans son rapport annuel 2025, Marsa Maroc fait apparaître cette participation de 45 % dans Boluda Maritime Terminals, parallèlement à sa participation de 49 % dans West Med Towage.

Les chiffres donnent alors à l’histoire une autre profondeur.

Il ne s’agit plus simplement d’un homme d’affaires espagnol exprimant une position concernant Ceuta, ni d’un groupe espagnol disposant d’une activité commerciale limitée au Maroc. Il s’agit d’une relation économique construite dans le temps entre le groupe de Vicente Boluda et un opérateur portuaire marocain majeur, avec une activité de remorquage à Nador puis une prise de participation de 80 millions d’euros dans une société du groupe Boluda.

La nature du partenaire marocain compte également.

Les données de la Bourse de Casablanca indiquent que Tanger Med Dev Log détient 35 % de Marsa Maroc, tandis que l’État marocain détient directement 25 % du capital de l’opérateur portuaire, aux côtés d’autres investisseurs institutionnels.

La relation commerciale entre Boluda et le Maroc ne passe donc pas par une société privée sans lien avec le secteur public. Elle implique un grand opérateur portuaire marocain dans lequel l’État détient directement une participation de 25 %, et qui est étroitement lié à l’écosystème de Tanger Med.

Dans le même temps, le propriétaire du groupe Boluda préside une association patronale qui a choisi, en septembre 2026, de lancer une campagne publique consacrée à Ceuta, avant que celle-ci ne soit reprise dans les stades de la Liga.

C’est la partie de l’histoire que les documents permettent d’établir.

Ce que ces mêmes documents ne permettent pas, en revanche, c’est d’aller plus loin sans preuves supplémentaires.

Rien, dans les éléments vérifiés, ne démontre que les investissements de Boluda au Maroc seraient liés à cette campagne, ni que les décisions commerciales de ses sociétés auraient été prises sur la base d’une position politique hostile au Maroc. Aucun document consulté n’établit non plus que Vicente Boluda aurait personnellement donné instruction à ses filiales ou à ses partenaires commerciaux d’adopter une quelconque position contre le Royaume.

Ce qui est établi, c’est la coexistence de deux réalités : un homme d’affaires dont le groupe entretient d’importants intérêts commerciaux au Maroc et, parallèlement, un président d’association patronale dont l’organisation a lancé une initiative utilisant la notion de « cohésion territoriale et sociale en Espagne » dans le dossier de Ceuta.

La question devient alors plus précise que n’importe quelle accusation toute faite.

Comment les entreprises et institutions marocaines évaluent-elles les risques de gouvernance et de réputation lorsqu’un partenaire étranger occupe également une position influente au sein du réseau économique de son pays et que l’organisation qu’il dirige intervient dans un dossier politiquement sensible pour le Maroc ?

La question ne concerne pas uniquement Vicente Boluda.

Elle concerne les règles qui encadrent les relations entre capital et politique lorsque le même capital opère des deux côtés d’une frontière.

Marsa Maroc présente son partenariat avec Boluda comme une composante de sa stratégie d’expansion internationale, notamment à travers l’élargissement de sa présence sur les deux rives du détroit. Le groupe marocain inscrit également l’opération de 80 millions d’euros dans une logique de développement international.

Le raisonnement économique est clair.

Mais les frontières entre économie et politique ne suivent pas toujours celles des contrats. C’est précisément pour cette raison qu’une question de gouvernance peut être posée : les accords conclus avec les partenaires étrangers prévoient-ils des mécanismes spécifiques en cas de conflit d’intérêts, de risque réputationnel ou de tensions politiques susceptibles d’affecter la relation commerciale ?

Les documents publics disponibles ne permettent pas, à ce stade, d’en connaître les détails.

Ils ne permettent pas davantage de savoir ce que prévoient exactement les pactes d’actionnaires concernant les droits de veto, les mécanismes de sortie ou le règlement des différends dans les sociétés communes.

En revanche, la trajectoire de la campagne, elle, est documentée.

Le 11 septembre, elle est lancée par une association patronale valencienne. Quelques jours plus tard, elle apparaît sur les maillots de joueurs de la Liga, notamment ceux du Real Madrid et d’autres clubs espagnols.

La distance entre les deux événements est courte.

Et entre les deux, il y a un homme d’affaires dont le groupe développe au Maroc des intérêts portuaires structurés sur plusieurs années, depuis Tanger Med jusqu’à Nador, avec des contrats de longue durée et une opération capitalistique de 80 millions d’euros.

La question de savoir si ces deux trajectoires sont simplement parallèles ou si elles doivent conduire les partenaires marocains à réexaminer plus largement les risques liés aux partenariats transfrontaliers reste ouverte.

Elle appelle des documents, des contrats et les réponses des parties concernées.

C’est probablement là que se trouve la prochaine étape du dossier : que disent réellement les accords conclus entre Marsa Maroc et les sociétés de Boluda sur les conflits d’intérêts, les droits de veto, la sortie du capital, la gouvernance et le règlement des différends lorsque les intérêts économiques rencontrent la politique ?

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