Dans les affaires où la vie d’un citoyen est en jeu à l’étranger, les communiqués officiels ne suffisent pas, à eux seuls, à restaurer la confiance. Plus encore, le silence des institutions dans les premières heures peut parfois produire davantage de dégâts que l’événement lui-même. L’affaire de la mort du ressortissant marocain Abderrahim Fqir, à la suite d’une intervention policière à Bologne, n’est pas devenue une affaire d’opinion publique uniquement à cause des images diffusées sur les réseaux sociaux. Elle l’est devenue parce que le vide communicationnel qui a précédé la prise de parole officielle a laissé la place aux interrogations, aux soupçons et aux accusations, avant que l’ambassade du Royaume du Maroc à Rome n’affirme avoir suivi le dossier « dès les premiers instants ».
C’est précisément là que commence la lecture entre les lignes.
L’enjeu dépasse désormais les circonstances du drame survenu dans une rue de Bologne, où des vidéos montrent un contrôle policier ayant conduit à la mort d’Abderrahim Fqir, suivi de l’ouverture d’une enquête judiciaire par le parquet italien et de manifestations réclamant toute la vérité. L’affaire interroge désormais la manière dont l’État marocain gère les crises touchant ses ressortissants à l’étranger, mais aussi la façon dont se construit la perception publique à l’ère des réseaux sociaux, où l’information circule infiniment plus vite que les institutions.
Le communiqué publié par l’ambassadeur Youssef Balla est venu introduire un nouvel élément dans le débat. L’ambassade affirme avoir suivi l’affaire depuis son déclenchement, avoir immédiatement donné des instructions au consulat général compétent à Bologne afin d’apporter un soutien moral, administratif et juridique à la famille du défunt, tout en assurant un suivi permanent de l’enquête en coordination avec les autorités judiciaires italiennes. L’ambassadeur insiste également sur le fait que « l’intérêt de tous » réside dans l’établissement de toute la vérité, tout en exprimant sa confiance dans l’indépendance de la justice italienne pour faire toute la lumière sur les circonstances du décès.
Mais la presse d’analyse ne s’arrête jamais à ce qui est dit. Elle s’intéresse également à ce qui n’a pas été expliqué.
Si l’ambassade affirme avoir agi dès les premières heures, pourquoi cette action n’a-t-elle pas été perçue par l’opinion publique ? Pourquoi une large partie des Marocains, au Maroc comme au sein de la diaspora, ont-ils eu le sentiment que les institutions étaient absentes ? Le véritable problème réside-t-il dans l’absence d’action ou plutôt dans l’absence de communication autour de cette action ?
C’est là que se situe le cœur de la crise.
Dans la gestion des crises contemporaines, les institutions ne sont plus jugées uniquement sur ce qu’elles font, mais également sur leur capacité à convaincre les citoyens qu’elles agissent effectivement. Lorsque les images de la mort d’un ressortissant marocain font le tour des réseaux sociaux, que des manifestations éclatent à Bologne et que les réactions officielles tardent à atteindre l’espace public, le vide communicationnel devient lui-même un acteur de la crise. Il nourrit les récits alternatifs, les spéculations, les interprétations parfois fondées, parfois excessives.
Sous un autre angle, le communiqué de l’ambassade porte également un message diplomatique particulièrement mesuré. Il ne condamne pas par avance les autorités italiennes, il ne construit pas une accusation avant la fin de l’enquête. Il articule deux principes qui, en diplomatie, doivent coexister : défendre pleinement les droits d’un citoyen marocain tout en respectant l’indépendance de la justice du pays d’accueil. Cet équilibre témoigne d’une volonté d’éviter toute instrumentalisation politique de l’affaire, sans renoncer à l’exigence de vérité.
Pour autant, cette position diplomatique ne dispense pas les autres institutions marocaines de répondre aux interrogations suscitées par cette tragédie.
Car l’opinion publique ne juge pas uniquement une ambassade. Elle évalue un système dans son ensemble : le ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger, les institutions consultatives représentant la diaspora, les acteurs politiques qui invoquent régulièrement les « Marocains du monde » dans leurs discours, particulièrement à l’approche des échéances électorales. Lorsqu’un citoyen meurt dans des circonstances aussi dramatiques, l’attente dépasse largement l’assistance consulaire. Les citoyens espèrent une présence politique, institutionnelle, juridique et symbolique, à la hauteur de la gravité de l’événement.
C’est ici qu’apparaît la tension la plus profonde, celle qui demeure implicite.
Les Marocains établis à l’étranger ne réclament pas seulement des services administratifs. Ils veulent sentir que leur État demeure présent lorsque l’un des leurs devient victime d’un drame ou d’une éventuelle atteinte à ses droits. Dans ce contexte, même lorsque les démarches diplomatiques ont effectivement commencé dès les premières heures, un retard dans leur communication publique suffit à installer durablement un sentiment d’abandon.
Cette affaire révèle ainsi un défi plus large auquel la diplomatie marocaine est désormais confrontée en Europe : passer d’une diplomatie essentiellement consulaire à une véritable diplomatie de gestion des crises, où la rapidité de l’information, la maîtrise de la communication publique et la capacité à accompagner les citoyens deviennent aussi essentielles que le suivi juridique lui-même.
En parallèle, les autorités italiennes demeurent investies d’une responsabilité majeure. L’ouverture d’une enquête judiciaire constitue une étape indispensable dans un État de droit, mais elle ne suffira qu’à une seule condition : que toute la vérité soit établie. Les vidéos diffusées, les témoignages, la mobilisation citoyenne et les revendications des organisations de défense des droits humains imposent une transparence totale. Seule une enquête indépendante et crédible permettra de préserver la confiance dans les institutions italiennes tout en évitant que cette affaire ne s’installe durablement comme une source de tension entre la diaspora marocaine et les autorités locales.
Au fond, l’affaire Abderrahim Fqir semble avoir évolué d’une interrogation initiale — « Où était l’État ? » — vers une question beaucoup plus fondamentale : comment un État construit-il sa présence auprès de ses citoyens lorsqu’ils deviennent victimes au-delà de ses frontières ?
Si les démarches consulaires ont effectivement été engagées dès les premiers instants, comme l’affirme l’ambassade, elles constituent une partie de la réponse. L’autre partie dépend désormais de la capacité des institutions à restaurer la confiance, à rendre visible leur action et à convaincre les Marocains, où qu’ils vivent, que la protection de leurs droits ne s’exerce pas uniquement dans les bureaux diplomatiques, mais également dans l’espace public, là où se construit, jour après jour, la crédibilité même de l’État.


