Madrid — Lorsque Pedro Sánchez a révélé, jeudi, devant le Congrès des députés espagnol, que l’ambassadrice du Maroc à Madrid, Karima Benyaich, avait été convoquée le 21 août pour protester contre les déclarations de deux ministres marocains au sujet de Ceuta et Melilla, l’épisode pouvait d’abord apparaître comme une nouvelle crise diplomatique.
Mais le rappel des précédents montre qu’il s’agit aussi d’un dossier ancien, qui réapparaît chaque fois que la question de la souveraineté sur les deux villes revient dans le débat public.
Sánchez a qualifié les déclarations marocaines d’« inacceptables » et a réaffirmé devant le Parlement que Ceuta et Melilla resteraient espagnoles. Selon le chef du gouvernement espagnol, la protestation de Madrid visait les propos du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, et du ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, dans le contexte des événements survenus à Ceuta les 30 et 31 juillet.
Mais ce n’est pas la première fois que la diplomatie espagnole demande des explications à Karima Benyaich au sujet des deux villes.
La dernière confrontation comparable remonte à décembre 2020.
À l’époque, le chef du gouvernement marocain était Saad Dine El Otmani. Dans un entretien télévisé accordé le 18 décembre à la chaîne Asharq, il avait été interrogé sur les relations maroco-espagnoles et, notamment, sur Ceuta et Melilla.
Sa réponse n’avait rien d’une annonce de changement immédiat.
El Otmani avait estimé que la question des deux villes faisait partie des dossiers « qui doivent être ouverts au débat ». Il avait également rappelé que le statu quo durait depuis plusieurs siècles et que le Maroc devait d’abord régler la question du Sahara marocain, qu’il considérait alors comme prioritaire.
Il avait néanmoins réaffirmé le principe : pour Rabat, Ceuta et Melilla sont marocaines.
Quelques jours plus tard, le 21 décembre 2020, la secrétaire d’État espagnole aux Affaires étrangères, Cristina Gallach, convoquait Karima Benyaich. Madrid lui demandait des explications sur les déclarations du chef du gouvernement marocain et lui faisait savoir que l’Espagne attendait de ses partenaires le respect de sa souveraineté et de son intégrité territoriale.
Le détail intéressant se trouvait toutefois dans la réponse attribuée à l’ambassadrice.
Selon la presse espagnole de l’époque, Benyaich avait expliqué que les déclarations d’El Otmani ne constituaient pas une nouveauté. Le Maroc avait toujours considéré Ceuta et Melilla comme des territoires occupés.
Autrement dit, le message transmis à Madrid n’était pas celui d’un changement de politique.
Il était plutôt celui d’une continuité.
En décembre 2020, l’Espagne demandait des explications après les propos du chef du gouvernement marocain. La réponse marocaine, telle qu’elle avait été rapportée par la presse espagnole, consistait essentiellement à rappeler que la position de Rabat était connue et qu’elle n’avait pas changé.
Depuis, le contexte bilatéral a profondément évolué.
La crise diplomatique entre Rabat et Madrid a atteint un niveau inédit avant de connaître un réchauffement après le changement de position espagnol sur la question du Sahara marocain. Les relations sécuritaires, économiques et politiques ont ensuite repris leur cours.
Ceuta et Melilla, elles, n’ont pas disparu du dossier.
Elles sont simplement restées en arrière-plan.
C’est ce qui donne à la convocation annoncée cette semaine une dimension particulière. Le différend territorial revient cette fois après une crise migratoire majeure à Ceuta, et après des déclarations ministérielles marocaines qui ont replacé publiquement la question de la souveraineté au centre du débat.
Il faut cependant distinguer ce que les faits permettent d’établir de ce qu’ils ne permettent pas encore de conclure.
Rien, dans les éléments rendus publics par Madrid, ne permet à ce stade d’affirmer que Rabat aurait décidé de passer d’une revendication politique à une remise en cause concrète du statu quo dans les deux villes.
Et sur l’autre volet de la crise, celui de l’arrivée massive de migrants à Ceuta, Sánchez a lui-même reconnu jeudi que son gouvernement ne disposait pas de preuves solides permettant d’attribuer au Maroc l’organisation ou l’exécution de cette opération.
Le dossier est donc plus compliqué qu’une simple succession de déclarations marocaines et de protestations espagnoles.
La revendication marocaine sur Ceuta et Melilla est ancienne. La réaction espagnole l’est également. Ce qui a changé, c’est le contexte dans lequel cette question réapparaît : contrôle des frontières, migration, sécurité, souveraineté et relations stratégiques entre Rabat et Madrid se retrouvent désormais dans le même espace politique.
En 2020, la question posée à Karima Benyaich était, au fond, la même que celle qui revient aujourd’hui : que signifie la position marocaine sur Ceuta et Melilla ?
La réponse rapportée à l’époque était sans ambiguïté sur un point : il n’y avait rien de nouveau dans la position du Maroc.
Six ans plus tard, ce n’est peut-être donc pas la revendication elle-même qui constitue le changement.
C’est le moment dans lequel elle réapparaît.


