Dans les coulisses des négociations autour du prochain gouvernement dirigé par Fatima Zahra Mansouri, le nom de Mohamed Fikrat, président-directeur général du Crédit Agricole du Maroc, commence à apparaître dans l’un des portefeuilles les plus sensibles : l’Agriculture et la Pêche maritime.
Selon une source au fait des discussions, il ne s’agit pas seulement de la circulation d’un nouveau nom pour occuper le ministère. Le point le plus important concerne la manière dont cette candidature serait portée. D’après cette source, Aziz Akhannouch, chef du gouvernement sortant et ancien président du Rassemblement national des indépendants (RNI), soutiendrait fortement l’arrivée de Fikrat au gouvernement, avec l’idée de lui confier le portefeuille de l’Agriculture et de la Pêche maritime.
Mais le détail le plus politique se trouve ailleurs : Fikrat pourrait entrer au gouvernement sous les couleurs du Parti authenticité et modernité (PAM), et non nécessairement au nom du RNI.
Si cette formule venait à se confirmer, la question dépasserait alors le simple partage des portefeuilles entre partis. Elle poserait une autre interrogation : qui dispose encore d’une capacité d’influence suffisante pour peser sur le choix de celui qui occupera un ministère longtemps associé au RNI et, personnellement, à Aziz Akhannouch ?
L’Agriculture n’est pas un portefeuille comme les autres dans l’équation gouvernementale marocaine. Le secteur touche à l’investissement public, à la sécurité alimentaire, à l’eau, aux chaînes de production et de distribution, ainsi qu’à la pêche maritime et à de nombreux programmes accumulés au fil des années. Le nom d’Akhannouch y est également associé depuis bien avant son arrivée à la tête du gouvernement, avant que son poids politique ne se prolonge au cours des deux précédentes législatures.
C’est précisément pour cette raison que l’apparition du nom du patron du Crédit Agricole prend une dimension qui dépasse celle d’une simple candidature, même si, à ce stade, il convient de la considérer comme une proposition circulant dans les négociations et non comme une décision arrêtée.
La même source établit un lien entre le soutien d’Akhannouch à Fikrat et la relation qui unirait les deux hommes. Ce point relève toutefois du récit livré par des sources proches des discussions et ne suffit pas, à lui seul, à démontrer que l’objectif serait de garantir une forme de prolongement politique à l’ancien chef du gouvernement au sein du ministère.
Mais les rapports de force gouvernementaux ne se lisent pas uniquement dans les déclarations publiques. Il arrive que la manière dont les noms circulent dans les négociations en dise davantage que les communiqués des partis.
C’est dans cette perspective que l’hypothèse d’une entrée de Fikrat au nom du PAM prend une dimension supplémentaire. Le parti conduit le prochain gouvernement à travers Fatima Zahra Mansouri. Si le portefeuille de l’Agriculture devait effectivement revenir à une personnalité soutenue par Akhannouch, cela placerait, dans la nouvelle architecture gouvernementale, un homme bénéficiant de l’appui du chef du gouvernement sortant au sein d’une équipe conduite par un autre parti.
Cela ne signifie pas, en soi, qu’Akhannouch deviendrait un acteur de la décision gouvernementale depuis l’extérieur de sa position politique. Les éléments disponibles ne permettent pas de l’affirmer. Mais le scénario soulève une question légitime sur l’ampleur du changement qui pourrait accompagner le passage d’un gouvernement dirigé par Akhannouch à une équipe conduite par Mansouri, notamment dans les secteurs fortement identifiés à la précédente phase gouvernementale.
La question prend davantage de relief en raison du moment particulier où l’Agriculture pourrait changer de responsable. Des programmes, des décisions, des investissements, des contrats et des dispositifs ont été accumulés pendant plusieurs années. Le prochain ministre devra nécessairement en assurer une partie de la continuité, en réorienter certains ou en évaluer les résultats.
C’est aussi ce qui permet de comprendre l’interprétation avancée par certaines sources autour de la notion de continuité dans le secteur. En revanche, affirmer que la candidature de Fikrat viserait précisément à « contenir » d’éventuelles conséquences liées à la gestion de la période précédente relève, à ce stade, d’une lecture attribuée aux sources et non d’un fait établi par une décision ou un document officiel.
Reste une autre dimension : celle du Crédit Agricole lui-même.
Le président-directeur général de l’établissement vient du cœur de l’écosystème financier lié au monde rural et à l’investissement agricole. Son profil donne donc à sa candidature une logique professionnelle qui diffère de celle d’un choix strictement partisan. Mais le passage d’un responsable occupant une telle fonction à un portefeuille ministériel placerait aussi le choix devant un débat classique : privilégier l’expertise sectorielle ou la logique politique qui accompagne inévitablement la formation d’un gouvernement.
Les négociations ne sont pas achevées et la répartition définitive des portefeuilles n’est pas encore arrêtée, selon les informations disponibles. Faire dès maintenant de Fikrat le « futur ministre » serait donc prématuré.
La formulation la plus rigoureuse consiste plutôt à dire que son nom est entré dans la course, qu’un soutien politique existerait en sa faveur et que le scénario actuellement évoqué pourrait le conduire au ministère de l’Agriculture et de la Pêche maritime au titre du quota du PAM.
À ce stade, l’affaire dépasse donc déjà la seule question du nom du prochain ministre.
Si Fikrat finit par rejoindre le gouvernement, la première question portera sur ses compétences et sur le projet qu’il portera pour le secteur. Mais une interrogation politique restera également posée : assiste-t-on à un véritable transfert d’influence avec le passage d’Akhannouch à Mansouri, ou à une nouvelle formule permettant à certains réseaux de la période précédente de conserver une présence dans les secteurs les plus sensibles ?
La réponse ne viendra pas seulement des coulisses. Elle se lira dans la composition finale du gouvernement, dans les noms qui l’accompagneront et, surtout, dans les premières décisions qui sortiront du ministère de l’Agriculture après l’annonce de la nouvelle équipe.
D’ici là, le nom de Mohamed Fikrat demeure l’un de ceux que les négociations sur les portefeuilles font émerger avant que le gouvernement, lui-même, ne soit officiellement dévoilé.


