Les négociations pour la formation du prochain gouvernement ont changé de nature. La question ne porte plus seulement sur les partis qui entreront dans la majorité et ceux qui resteront dans l’opposition. Elle commence désormais à toucher au véritable enjeu : qui contrôlera quels ministères ?
Les résultats définitifs des élections du 23 septembre ont placé le Parti Authenticité et Modernité en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement National des Indépendants, crédité de 66 sièges, et l’Istiqlal avec 65. Après la nomination de Fatima Zahra Mansouri à la tête du gouvernement, les consultations avec les partis ont commencé, le RNI ayant été reçu en premier, le 30 septembre, par une délégation conduite par Mohamed Chouki.
Le 5 octobre, le Conseil national du RNI a annoncé la disponibilité du parti à participer au prochain gouvernement. Cette donnée est importante : l’hypothèse d’une sortie du RNI de la majorité reste donc une éventualité politique, et non une décision arrêtée.
Mais même dans l’hypothèse d’une participation, une autre bataille s’annonce : celle de la répartition des portefeuilles.
Le parti qui a dirigé le gouvernement sortant ne négocie pas seulement un nombre de postes ministériels. Il arrive avec des départements qu’il a dirigés pendant plusieurs années, parfois de manière quasi continue. Certains sont devenus étroitement associés à son identité politique et à ses responsables.
Les Finances, l’Agriculture et, dans une moindre mesure, le Tourisme figurent au premier rang.
La question n’est donc pas simplement de savoir pourquoi le RNI voudrait conserver ces ministères.
Elle est aussi de comprendre ce que représente, politiquement et institutionnellement, le fait de les perdre après plusieurs années de présence.
Il n’existe, à ce stade, aucun élément public permettant d’affirmer que le RNI craindrait que des « secrets » soient révélés si ces départements passaient à un autre parti. Aucun document disponible ne permet non plus de soutenir que son attachement à ces portefeuilles serait lié à la volonté de protéger certains dossiers cachés.
Aller jusque-là serait dépasser les faits.
Il existe en revanche une donnée beaucoup plus concrète : ces ministères donnent à ceux qui les dirigent un accès direct à des secteurs essentiels de la politique économique de l’État. Et lorsqu’un parti les gère pendant plusieurs années, il accumule une expérience, une connaissance des dossiers et des réseaux administratifs et économiques qui ne disparaissent pas avec le changement d’un ministre.
C’est particulièrement visible avec les Finances.
Depuis 2007, le ministère de l’Économie et des Finances a connu plusieurs responsables issus de formations politiques différentes. Salah Eddine Mezouar, figure du RNI, en a pris la tête en octobre 2007 dans le gouvernement Abbas El Fassi, après l’USFPiste Fathallah Oualalou.
En janvier 2012, le portefeuille est passé à Nizar Baraka, du Parti de l’Istiqlal, qui l’a conservé jusqu’en août 2013. Mohamed Boussaid, également issu du RNI, lui a ensuite succédé et est resté en fonction jusqu’en 2018.
Puis sont venus Mohamed Benchaâboun et, à partir de 2021, Nadia Fettah, actuelle ministre de l’Économie et des Finances dans le gouvernement sortant, avec Fouzi Lekjaa comme ministre délégué chargé du Budget.
Cette chronologie raconte déjà quelque chose.
Le ministère des Finances n’est pas un portefeuille comme les autres. Il concentre des leviers qui touchent directement aux lois de finances, aux recettes et dépenses publiques, à la fiscalité, à l’endettement, aux équilibres budgétaires et, plus largement, à une partie essentielle de la politique économique du pays.
Son transfert d’un parti à un autre n’est donc jamais uniquement un changement de nom sur la porte d’un ministère.
Dans le cas du RNI, un élément supplémentaire entre dans l’équation : le parti connaît ce département depuis longtemps, et pas uniquement depuis son retour au pouvoir en 2021.
C’est ce qui explique la présence de Nadia Fettah dans les discussions actuelles.
Le message vocal attribué à Rachid Talbi Alami, qui avait circulé avant les élections et dans lequel il était notamment question du maintien de « Lalla Nadia » aux Finances si le RNI remportait les élections, prend aujourd’hui une autre résonance politique.
Mais il faut rester précis.
Un enregistrement qui circule ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’un accord politique définitif. Son contexte complet, ses conditions de diffusion et la portée exacte des propos doivent être distingués de leur interprétation actuelle.
Il permet au mieux de constater que le portefeuille des Finances était déjà identifié, avant le scrutin, comme un enjeu politique sensible.
Et si le RNI devait finalement perdre ce ministère, plusieurs scénarios pourraient alors émerger.
Une attribution au Parti de l’Istiqlal ferait naturellement revenir le nom de Nizar Baraka dans les discussions, compte tenu de son expérience passée à la tête du département, même s’il dirige actuellement le ministère de l’Équipement et de l’Eau.
Une attribution au PAM, qui conduit les consultations, placerait au contraire l’un des principaux instruments de la politique économique directement sous la responsabilité du parti arrivé en tête des élections.
Quant à Fouzi Lekjaa, son avenir gouvernemental reste, à ce stade, du domaine des hypothèses. Aucun accord officiel ne permet de confirmer le ministère qu’il pourrait éventuellement occuper dans la prochaine équipe.
L’Agriculture présente cependant une situation encore plus particulière.
Depuis la nomination d’Aziz Akhannouch comme ministre de l’Agriculture et de la Pêche maritime dans le gouvernement Abbas El Fassi en 2007, le département est resté pendant près de quinze ans dans l’orbite politique du RNI.
Akhannouch l’a conservé sous les gouvernements Abbas El Fassi, Abdelilah Benkirane et Saad Dine El Otmani, avant de quitter le ministère pour devenir chef du gouvernement en 2021.
Son départ n’a pas signifié celui du RNI du secteur.
Mohamed Sadiki a pris le relais dans le premier gouvernement Akhannouch. Après le remaniement de 2024, le portefeuille est revenu à Ahmed El Bouari, lui aussi issu du RNI, qui dirigeait encore le département dans le gouvernement sortant.
La chronologie est difficile à ignorer : depuis 2007, l’Agriculture n’a pas changé de famille politique.
Cela ne signifie évidemment pas que le ministère appartiendrait au RNI. Il n’existe aucun droit de propriété politique sur un département gouvernemental.
Mais quinze à dix-neuf années de présence produisent nécessairement une accumulation de connaissances, de dossiers et de relations institutionnelles.
L’Agriculture ne concerne d’ailleurs pas uniquement les agriculteurs.
Elle touche au monde rural, à l’eau, à la production, aux exportations, à l’investissement, à la sécurité alimentaire et à une partie importante des politiques publiques liées aux territoires ruraux.
C’est précisément ce qui donne à cette bataille une dimension différente de celle des autres portefeuilles.
Le RNI a dirigé ce secteur pendant une longue période. Le perdre signifierait donc non seulement changer de ministre, mais aussi voir un autre parti prendre la responsabilité politique de politiques publiques dont les principales orientations ont été élaborées ou poursuivies sous sa responsabilité.
Le Tourisme raconte une histoire différente.
La continuité y est moins forte. Plusieurs partis et plusieurs personnalités se sont succédé à la tête du département.
Mais le RNI y a occupé une place récurrente.
Mohamed Boussaid avait été nommé ministre du Tourisme et de l’Artisanat en 2007 avant de rejoindre plus tard le ministère des Finances. Après plusieurs passages de responsables issus d’autres formations, le portefeuille est revenu au RNI avec Nadia Fettah en 2019.
Depuis 2021, Fatim-Zahra Ammor, également membre du RNI, dirige le ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire.
Le Tourisme n’a évidemment pas le même poids institutionnel que les Finances. Mais son importance économique a augmenté, notamment avec la progression des recettes touristiques, des investissements et des ambitions du Maroc en matière de développement du secteur.
Placés côte à côte, les trois départements dessinent donc une configuration assez précise.
Les Finances représentent les leviers budgétaires et fiscaux.
L’Agriculture concentre des politiques liées à la production, au monde rural, à l’eau et à la sécurité alimentaire.
Le Tourisme constitue un autre levier économique, davantage tourné vers les services, l’investissement et l’attractivité du pays.
C’est à ce niveau que l’attachement du RNI à ces portefeuilles peut être lu sans recourir à des explications non documentées.
Le parti dispose d’une expérience accumulée dans ces secteurs et peut chercher, s’il participe à la prochaine majorité, à préserver une partie de la continuité de son action gouvernementale.
Mais l’équation électorale a changé.
Avec 97 sièges, le PAM est arrivé en tête et conduit les consultations. Le RNI en compte 66, l’Istiqlal 65. Aucun de ces trois partis ne peut, à lui seul, constituer une majorité absolue à la Chambre des représentants.
La négociation porte donc autant sur les équilibres entre formations que sur les ministères eux-mêmes.
Un parti peut accepter de renoncer à certains portefeuilles pour conserver un département qu’il considère comme stratégique. Un autre peut privilégier la qualité d’un ministère plutôt que le nombre de postes obtenus.
Dans cette mécanique, le nom du futur ministre devient parfois moins important que le parti auquel reviendra la responsabilité du secteur.
C’est pourquoi les Finances, l’Agriculture et le Tourisme constituent aujourd’hui un indicateur intéressant de ce que les élections du 23 septembre vont réellement changer dans l’appareil gouvernemental.
S’il conserve ces départements, le RNI préservera une partie importante de la continuité sectorielle de la précédente législature.
S’il les perd, le changement sera plus profond qu’un simple renouvellement de visages : il concernera aussi la responsabilité politique de politiques publiques déjà engagées, les équipes qui les portent et la manière dont les nouveaux responsables voudront les poursuivre ou les modifier.
Quant aux « secrets » que le RNI voudrait protéger, ils restent, à ce jour, une hypothèse sans preuve suffisante.
Ce que les faits permettent d’établir est plus simple : le RNI a passé de longues années dans les Finances et l’Agriculture, et a régulièrement occupé le Tourisme. Il dispose donc d’une connaissance accumulée de ces secteurs.
La vraie question des prochaines semaines ne sera pas de savoir qui possède ces ministères.
Elle sera de voir si les résultats du 23 septembre vont réellement redistribuer les centres de décision économique du gouvernement, ou si une partie importante de l’architecture sectorielle de la précédente majorité survivra au changement de configuration politique.
La réponse ne viendra ni des listes qui circulent ni des rumeurs sur les futurs ministres. Elle viendra de l’accord politique final, puis des nominations officielles.


