En choisissant depuis Taounate de parler d’un « Maroc à une seule vitesse », Fouzi Lekjaa ne fait pas surgir une idée nouvelle dans le débat public. Le terme prolonge directement un diagnostic royal formulé avec davantage de netteté. Dans le discours du Trône de 2025, le roi Mohammed VI avait affirmé qu’il n’y avait « aujourd’hui ni demain, de place pour un Maroc à deux vitesses », en reliant cette réalité à la persistance de la pauvreté et de la vulnérabilité dans certaines zones, notamment rurales, ainsi qu’aux déficits en infrastructures et en équipements essentiels. Il avait appelé à une véritable accélération de la mise à niveau des territoires et à la réduction des disparités sociales et spatiales. La portée politique du discours de Lekjaa à Taounate ne réside donc pas dans la découverte du concept des deux vitesses, mais dans la question qu’il pose implicitement à ceux qui se préparent à porter le gouvernement de demain : qu’est-ce qui a réellement changé depuis que le diagnostic royal a été clairement posé ?
Lekjaa parle de Taounate des routes, de l’éducation et de la santé, de la nécessité de faire parvenir le développement aux différentes provinces au même rythme et d’une jeunesse qui a démontré ses capacités chaque fois qu’elle dispose des conditions nécessaires pour réussir. Mais aucun de ces dossiers n’est nouveau, pas plus que les chiffres mobilisés dans son intervention. Lorsqu’il affirme que plus de 300 000 élèves quittent chaque année le système scolaire, il met le doigt sur une plaie connue depuis longtemps, et non sur un problème apparu à l’approche des élections. Le décrochage scolaire fait depuis des années l’objet de rapports, de programmes et de débats publics. Le véritable enjeu n’est donc plus de constater combien de jeunes quittent l’école, mais de savoir ce qui leur arrive ensuite et ce que fait réellement l’État pour empêcher que le décrochage scolaire ne devienne un décrochage social et économique.
Cette question prend une autre dimension lorsqu’on la rapproche de la situation des jeunes que le Conseil économique, social et environnemental a placés au centre du débat sous la catégorie des NEET, ces jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Ahmed Réda Chami avait notamment alerté sur l’ampleur de ce phénomène, avec environ 1,5 million de jeunes âgés de 15 à 24 ans concernés, tandis que le nombre s’élève à plusieurs millions lorsqu’on élargit la tranche d’âge. Le problème ne se limite donc pas à l’école : il concerne la transition entre l’éducation, la formation et l’emploi, et par conséquent la capacité de l’économie marocaine à transformer son potentiel démographique en force productive. Dans ce contexte, parler des « talents de la jeunesse marocaine » est politiquement séduisant, mais devient insuffisant tant que le discours ne précise pas comment ces talents seront formés, intégrés et transformés en emplois et en perspectives.
Le paradoxe marocain est précisément là : le pays ne souffre pas d’un déficit de diagnostic. L’État connaît le problème de l’école, le Conseil économique, social et environnemental connaît celui des NEET, le Haut-Commissariat au Plan mesure le chômage et les discours royaux placent depuis plusieurs années la justice territoriale parmi les priorités nationales. Le marché du travail reste d’ailleurs confronté à un chômage important : plus d’un million de personnes sont encore sans emploi, tandis que le chômage des jeunes demeure particulièrement élevé. Le véritable défi pour un discours sur un « Maroc à une seule vitesse » n’est donc plus de démontrer que les problèmes existent. Il est de démontrer que l’action publique est passée du stade du constat à celui de la résolution.
C’est précisément à cet endroit que la position de Lekjaa donne à son intervention une portée politique particulière. Il ne parle pas en observateur extérieur du système, mais en ministre délégué chargé du Budget et en membre de la direction politique du Parti authenticité et modernité, dans un contexte où les élections législatives de septembre 2026 approchent. Lorsqu’il évoque la responsabilité du prochain gouvernement et appelle les citoyens à choisir des compétences capables de mettre en œuvre les programmes, le discours quitte le seul terrain du développement pour entrer directement dans celui de la compétition électorale. Cela ne signifie pas que le contenu du discours serait dépourvu de substance. Cela signifie plutôt qu’il faut le lire avec une question supplémentaire : parle-t-on d’une vision gouvernementale ou d’un discours destiné à obtenir le mandat nécessaire pour la mettre en œuvre ?
La nuance est essentielle. Qu’un discours soit électoral est parfaitement normal lorsqu’il est prononcé dans un cadre partisan à quelques semaines d’une échéance nationale. Mais la véritable question est de savoir s’il indique ce qui pourra être mesuré après les élections ou s’il se contente de reformuler des problèmes que les Marocains connaissent déjà. C’est la différence entre un programme électoral et un discours électoral. Le premier annonce des objectifs, des moyens, des échéances et des critères d’évaluation. Le second peut parfaitement être efficace politiquement en mettant en ordre les préoccupations de la société sans encore répondre à la question de leur résolution.
Le « Maroc à une seule vitesse » peut ainsi devenir un slogan puissant, à condition qu’il se transforme en calendrier de résultats. Si Taounate souffre de déficits en infrastructures, dans quels délais seront-ils résorbés ? Si des centaines de milliers d’élèves quittent l’école, quel dispositif concret permettra de prévenir le décrochage et de réintégrer ceux qui ont déjà quitté le système ? Si plus d’un million de Marocains sont au chômage et si des millions de jeunes restent éloignés de l’emploi, de la formation ou des études, quelle place leur est réservée dans le modèle économique annoncé ? Et surtout, suffit-il de parler d’« ouvrir des perspectives à la jeunesse » lorsque le problème touche à la fois la qualité de la formation, la structure de l’investissement, la création d’emplois et la capacité des territoires à retenir leurs compétences ?
Le discours royal fournit lui-même le critère permettant de mesurer cette promesse. Le roi Mohammed VI a souligné qu’il ne pouvait être satisfait, quel que soit le niveau atteint par le développement économique et les infrastructures, si leurs effets ne se traduisaient pas concrètement dans les conditions de vie des citoyens dans toutes les régions et provinces. C’est à partir de là que la notion de vitesse prend son véritable sens. Il ne s’agit pas uniquement de construire plus vite, mais de faire parvenir plus vite les effets du développement à ceux qui en sont encore éloignés. Une route peut être construite rapidement, un budget peut être exécuté, un programme peut être annoncé ; mais si le jeune reste sans formation ni emploi et si l’élève continue de quitter l’école, une partie du Maroc demeure hors du rythme national.
Sous cet angle, Taounate devient davantage qu’un lieu de meeting partisan. Elle constitue un terrain où le slogan peut être confronté à sa réalité. Un Maroc à une seule vitesse ne dépend pas uniquement de budgets plus importants ou de davantage de projets. Il suppose une capacité institutionnelle à transformer la dépense publique en opportunités, l’éducation en parcours durable, la jeunesse en force productive et la justice territoriale en résultats que l’on peut mesurer.
Si l’on cherche honnêtement ce qu’il y a de nouveau dans le discours de Lekjaa, ce n’est donc ni la découverte des disparités territoriales, ni celle du décrochage scolaire, ni celle de la crise de l’emploi des jeunes. Tout cela est documenté, mesuré et régulièrement dénoncé. La nouveauté possible réside plutôt dans le fait qu’il inscrit ces dossiers dans une vision politique de l’après-élections et affirme que le gouvernement qui émergera des urnes devra être jugé sur sa capacité à réduire les écarts entre territoires, entre opportunités et entre rythmes de développement. Mais cette nouveauté restera une promesse électorale tant que le discours n’aura pas répondu à la question la plus difficile : qu’est-ce que le prochain gouvernement fera différemment de ceux qui ont déjà diagnostiqué les mêmes problèmes, formulé les mêmes ambitions et lancé les mêmes programmes ?
Entre le « Maroc à deux vitesses » du diagnostic royal et le « Maroc à une seule vitesse » du discours politique, il existe donc une distance que les mots ne peuvent pas franchir. Seuls les résultats le peuvent. C’est peut-être cette distance qui constituera le véritable indicateur du prochain gouvernement : non pas sa capacité à décrire le Maroc que nous voulons, mais sa capacité à convaincre le citoyen que le temps de l’attente, lui aussi, a commencé à avancer à une seule vitesse.


