Il y a des chiffres qui traversent l’actualité avant de disparaître. Et puis il y en a d’autres qui obligent la conscience à s’arrêter. À Ceuta, il n’est désormais plus seulement question des milliers de mineurs marocains encore présents dans la ville après les arrivées massives des 30 et 31 juillet, mais aussi de 82 corps repêchés en mer, dont l’identité de la plupart demeure inconnue. Selon les dernières informations publiées, seuls six des victimes auraient été identifiés, tandis que les autorités locales se préparent à inhumer les autres après plusieurs semaines d’attente.
La question qui s’impose ici n’est ni celle de savoir qui est entré à Ceuta, ni celle de déterminer qui porte la responsabilité du contrôle des frontières, encore moins de savoir qui a remporté ou perdu la bataille politique entre Rabat et Madrid. Il existe une question plus fondamentale, plus humaine : que faisons-nous de nos morts lorsqu’ils meurent loin de leur pays ? Ceux qui ont traversé la mer n’ont pas emporté avec eux des dossiers politiques ni des arguments diplomatiques. C’étaient des êtres humains, pour la plupart jeunes, partis de l’autre rive à la recherche d’un passage vers l’Europe, et dont le voyage s’est achevé au fond de la mer.
On peut discuter de leur statut et des causes de leur départ. Étaient-ils les victimes de la pauvreté et de la précarité ? Ont-ils été trompés par des passeurs ou par les réseaux sociaux ? Le désespoir social les a-t-il poussés à prendre des risques ? Ou ont-ils pris individuellement une décision malgré la connaissance du danger ? Toutes ces questions sont légitimes. Mais aucune ne permet d’effacer une évidence : la mort ne retire à un être humain ni sa nationalité, ni sa dignité, ni le droit de retrouver son nom et sa famille.
C’est précisément ici qu’apparaît le fossé entre le discours politique et le devoir humain. Alors que Rabat et Madrid s’opposent sur le dossier des mineurs et sur les procédures de leur retour, le sort des victimes semble être resté au second plan, alors même que des familles marocaines ignorent encore si leurs fils figurent parmi les morts. Les informations disponibles en Espagne expliquent que l’identification est rendue difficile par l’absence d’échantillons ADN et d’informations suffisantes provenant des familles. Les autorités ont toutefois conservé les éléments biologiques permettant, à l’avenir, une identification et, le cas échéant, le transfert des dépouilles.
C’est sans doute l’aspect le plus douloureux de cette affaire : voir l’être humain devenir, après sa mort, un dossier administratif en attente. Un corps placé dans une morgue provisoire, puis une autorisation d’inhumation, puis une tombe portant éventuellement un numéro ou une référence, jusqu’au jour où quelqu’un viendra chercher ce numéro et découvrira qu’il correspondait à un fils, un frère, un époux ou un père. Les autorités espagnoles affirment avoir préservé la traçabilité des corps afin de permettre leur exhumation si de nouvelles informations permettent leur identification. C’est indispensable sur le plan humain et judiciaire. Mais la dignité d’un mort ne devrait pas commencer au cimetière ; elle devrait commencer dès l’instant où la catastrophe devient une réalité.
De son côté, la responsabilité de l’État marocain ne peut pas être réduite à la question de l’accueil des mineurs ou aux négociations sur leur retour. Des citoyens marocains sont morts dans une tragédie directement liée au mouvement migratoire depuis le territoire marocain vers Ceuta. Si l’État considère ces personnes comme ses citoyens lorsqu’elles sont vivantes, il est logique qu’il assume également une présence institutionnelle claire lorsqu’elles meurent à l’étranger. Il ne s’agit ni de transformer leur mort en acte héroïque, ni d’absoudre les choix qui les ont conduits à prendre la mer, ni de faire de leurs dépouilles des symboles politiques. Il s’agit du devoir le plus élémentaire : les identifier, informer leurs familles et rapatrier les corps dont l’identité est établie, ou, à défaut, garantir une sépulture digne, conforme à leur identité et à leur foi.
Surtout, le dossier des morts ne devrait pas devenir l’otage du différend politique autour des mineurs. Les deux questions appartiennent au même contexte, mais elles ne sont pas de même nature. Le mineur relève de procédures juridiques espagnoles, marocaines et internationales fondées notamment sur son intérêt supérieur. Le gouvernement espagnol rappelle ainsi que le regroupement familial doit être privilégié lorsqu’il est possible et que les mineurs sans solution familiale doivent continuer à bénéficier d’une protection adaptée. Le mort, lui, ne peut pas attendre la conclusion des négociations politiques pour être traité comme un être humain ayant une famille qui attend une réponse.
La tragédie des 82 morts ne peut d’ailleurs pas être dissociée de l’autre chiffre : 2 168 mineurs marocains recensés à Ceuta depuis le 30 juillet, selon les dernières données communiquées par les autorités espagnoles. Ce chiffre donne la mesure de la crise sociale et humaine qui s’est produite sur cette frontière. La mer a englouti des dizaines de personnes, tandis que des milliers de survivants se sont retrouvés dans une ville incapable d’absorber seule un tel afflux. Madrid tente désormais de répartir une partie de cette charge entre les différentes communautés autonomes espagnoles, tout en recherchant avec Rabat des solutions juridiques et politiques.
C’est pourquoi la question ne devrait pas être de savoir s’ils étaient des migrants en situation irrégulière ou des victimes. Ils peuvent être les deux à la fois. Il ne faut pas davantage demander si leur décision de risquer leur vie était une erreur. Elle a peut-être été une erreur. Mais l’erreur d’un homme dans le choix de son chemin ne donne à personne le droit de l’abandonner après sa mort.
Personne ne leur avait demandé de mourir. Ni la pauvreté ne devait être leur destin, ni la mer leur tombeau, ni les réseaux de désinformation leur vendre des illusions, ni la politique transformer leur mort en chiffre dans une bataille autour des frontières. Pourtant, malgré tout, ils étaient des enfants de ce pays et des citoyens marocains. Et si nous n’avons pas réussi à les empêcher d’aller vers la mort, le minimum que nous puissions faire est de ne pas les laisser mourir une seconde fois : une première fois dans la mer, une seconde fois dans l’oubli.
Rendre hommage à ces morts ne signifie pas légitimer la migration irrégulière. Rapatrier leurs dépouilles ne signifie pas approuver le chemin qu’ils ont emprunté. Il faut simplement distinguer l’évaluation d’un acte du respect dû à une personne. C’est pourquoi le dossier des 82 corps devrait devenir un dossier humanitaire à part entière, avec une coordination effective entre le Maroc et l’Espagne pour identifier les victimes, retrouver leurs familles, rapatrier celles qui peuvent l’être et garantir à celles qui ne peuvent pas l’être une sépulture digne.
Car les morts ne peuvent plus parler pour eux-mêmes. Mais l’État, lui, peut encore défendre leur dernier droit : avoir un nom, avoir une tombe et permettre à leurs familles de savoir où le voyage de leurs enfants a pris fin.


