lundi, juillet 27, 2026
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La Banque mondiale annonce le triomphe de la croissance… Jouahri démonte le récit : l’économie produit de la richesse, mais ne la redistribue pas.

Le Maroc croît… mais les Marocains ne le ressentent pas…Quand le rapport de la Banque mondiale se heurte au diagnostic de Jouahri : le véritable enjeu n’est plus la croissance, mais ceux qui en récoltent les fruits

Lorsque la Banque mondiale a annoncé que l’économie marocaine avait enregistré en 2025 son taux de croissance le plus élevé depuis plus d’une décennie, atteignant 4,9 %, cette annonce a été présentée comme une nouvelle validation internationale de la trajectoire économique du Royaume. Les indicateurs macroéconomiques semblaient, à première vue, difficilement contestables : une inflation retombée à un niveau historiquement bas, une accélération spectaculaire de l’investissement public, une reprise de l’activité agricole après plusieurs années de sécheresse, une amélioration des équilibres budgétaires et le retour du Maroc dans la catégorie « Investment Grade » des agences de notation.

Sur le papier, tout semble confirmer qu’une nouvelle phase de consolidation économique est engagée. Pourtant, l’économie ne se résume pas aux tableaux statistiques, ni aux courbes de croissance. Elle se mesure également à ce que vivent quotidiennement les citoyens : la capacité d’un ménage à préserver son pouvoir d’achat, celle d’un jeune diplômé à trouver un emploi stable, ou encore la possibilité pour les classes moyennes de maintenir leur niveau de vie dans un contexte où le coût de l’existence demeure élevé.

C’est précisément à cet endroit que naît le décalage entre l’économie telle qu’elle est racontée par les indicateurs internationaux et l’économie telle qu’elle est vécue par les Marocains.

Pour comprendre cette contradiction, le rapport de la Banque mondiale ne peut être lu isolément. Il prend une tout autre dimension lorsqu’il est confronté au rapport annuel 2025 présenté au Roi Mohammed VI par le gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri. Là où l’institution internationale célèbre la vigueur de la croissance, la Banque centrale marocaine invite à déplacer le regard : le véritable problème n’est plus la création de richesse, mais sa diffusion au sein de la société.

Cette nuance change profondément la lecture de la situation économique. Elle ne remet pas en cause les performances enregistrées ; elle interroge leur portée sociale. Autrement dit, le débat ne porte plus sur la capacité du Maroc à produire davantage de richesse, mais sur sa capacité à transformer cette richesse en amélioration concrète des conditions de vie.

D’un point de vue comptable, le tableau demeure favorable. Le PIB réel progresse de près de cinq points, l’inflation recule à seulement 0,8 %, les investissements publics atteignent des niveaux inédits grâce aux grands projets d’infrastructures et aux préparatifs de la Coupe du Monde 2030, tandis que la demande intérieure reste dynamique. Ces indicateurs constitueraient, dans bien des économies, les fondements d’un climat de confiance généralisé.

Pourtant, cette dynamique n’a pas produit l’effet psychologique attendu. Une partie importante de la population continue d’avoir le sentiment que son quotidien ne s’améliore pas au même rythme que les statistiques officielles. Ce paradoxe n’est plus seulement économique ; il devient politique, social et institutionnel.

La question centrale n’est donc plus de savoir si l’économie croît, mais pour qui elle croît réellement.

Si le Maroc affiche aujourd’hui une croissance proche de 5 %, pourquoi le sentiment dominant demeure-t-il celui d’une pression persistante sur le pouvoir d’achat ? Pourquoi les jeunes continuent-ils de considérer l’accès à l’emploi comme l’un des principaux obstacles à leur avenir ? Pourquoi les ménages peinent-ils encore à percevoir les bénéfices des grands investissements publics ?

La réponse réside dans la nature même de cette croissance.

Une croissance alimentée principalement par l’investissement public et les grands chantiers d’infrastructures constitue un levier indispensable pour moderniser l’économie. Toutefois, elle ne génère pas automatiquement des emplois durables, des revenus plus élevés ou une amélioration généralisée du niveau de vie si elle n’est pas relayée par un secteur privé suffisamment dynamique, capable d’investir, d’innover et de créer une valeur ajoutée forte.

C’est d’ailleurs ce que reconnaît implicitement la Banque mondiale. Derrière l’optimisme affiché, son rapport souligne que le marché du travail demeure le principal maillon faible de l’économie marocaine. Le sous-emploi reste élevé, la participation des femmes au marché du travail demeure insuffisante et la croissance ne se traduit pas encore, avec la rapidité nécessaire, par la création d’emplois productifs et durables.

Mais le constat dressé par Bank Al-Maghrib va encore plus loin.

La Banque centrale ne décrit pas une simple difficulté conjoncturelle ; elle met en évidence une fragilité structurelle. Lorsqu’elle révèle que moins de quatre personnes sur dix en âge de travailler occupent effectivement un emploi, que plusieurs millions de jeunes se trouvent hors du système éducatif, de la formation et du marché du travail, elle ne parle plus d’un ralentissement économique passager. Elle décrit une crise d’intégration économique et sociale qui interroge la capacité même du modèle de développement à produire de l’inclusion.

Dans ce contexte, les 193 000 emplois créés en une année perdent une partie de leur portée lorsque l’on sait que plusieurs centaines de milliers de nouveaux actifs arrivent chaque année sur le marché du travail. Ce qui apparaît comme un résultat positif dans les statistiques devient insuffisant lorsqu’il est confronté à la réalité démographique et aux attentes d’une jeunesse toujours plus nombreuse.

Mais le diagnostic ne s’arrête pas au marché de l’emploi.

Le rapport de Bank Al-Maghrib aborde également l’une des questions les plus sensibles : la répartition de la richesse. Il souligne que les 20 % des ménages les plus aisés dépensent plus de sept fois ce que consomment les 20 % les plus modestes, tandis que les écarts entre territoires urbains et ruraux demeurent profonds.

À ce stade, le débat dépasse les seuls indicateurs économiques. Il touche au cœur même de la philosophie du modèle de développement marocain. Car une économie peut produire davantage de richesse sans pour autant construire une société plus équilibrée. Une croissance qui augmente le PIB sans réduire les inégalités risque, à terme, de fragiliser le contrat social plutôt que de le consolider.

La Banque mondiale, de son côté, identifie un autre défi majeur : la transformation numérique. Selon son rapport, la prochaine phase de croissance ne pourra plus reposer exclusivement sur le béton, les infrastructures et l’investissement public. Elle devra s’appuyer sur la productivité, l’innovation, la digitalisation et la montée en gamme des entreprises marocaines.

Aujourd’hui, moins d’une entreprise marocaine sur cinq utilise de manière intensive les technologies numériques avancées. Or, les entreprises les plus digitalisées enregistrent des gains de productivité pouvant atteindre 70 %, créent davantage d’emplois et versent des salaires sensiblement plus élevés. Cette réalité révèle que le véritable retard n’est plus uniquement celui des infrastructures, mais celui de la compétitivité productive.

C’est précisément ici que les deux rapports se rejoignent.

La Banque mondiale met en lumière les moteurs de la croissance de demain. Bank Al-Maghrib rappelle, quant à elle, que cette croissance ne prendra tout son sens que si elle se transforme en emplois, en revenus, en mobilité sociale et en réduction des inégalités.

En réalité, les deux institutions ne se contredisent pas. Elles observent la même économie à partir de deux angles différents. L’une mesure la vitesse de la croissance ; l’autre mesure sa capacité à transformer durablement la vie des citoyens.

Et c’est sans doute là que réside la véritable leçon de cette séquence économique.

Le Maroc n’est plus seulement confronté au défi de produire davantage de richesse. Il doit désormais relever un défi plus exigeant : faire en sorte que cette richesse devienne perceptible dans la vie quotidienne des Marocains.

Car une croissance qui demeure enfermée dans les rapports statistiques, sans se traduire par une amélioration tangible du revenu, de l’emploi, du pouvoir d’achat et de la cohésion sociale, risque de devenir une croissance économiquement performante mais socialement inachevée.

Au fond, le véritable message que livrent conjointement la Banque mondiale et Bank Al-Maghrib est limpide : l’économie marocaine ne souffre plus principalement d’un déficit de croissance ; elle est désormais confrontée à un déficit de diffusion de cette croissance. Et c’est précisément cette transition — passer d’une économie qui produit davantage à une économie qui partage mieux — qui constituera le véritable test du modèle de développement marocain au cours des prochaines années.

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