vendredi, septembre 11, 2026
AccueilActualités« Avons-nous renoncé ? » — Mayssa Salama Ennaji rouvre la question...

« Avons-nous renoncé ? » — Mayssa Salama Ennaji rouvre la question de la monarchie et de la démocratie à travers Lekjaa et les élections

Mayssa Salama Ennaji n’a pas commencé par poser la question de Fouzi Lekjaa, ni par celle du Parti authenticité et modernité (PAM), ni même par les élections du 23 septembre. Elle est partie d’une interrogation beaucoup plus large : le débat politique sur les limites du pouvoir a-t-il pris fin au Maroc, ou les Marocains ont-ils commencé à considérer que la question était désormais réglée ?

Dans une vidéo publiée le 10 septembre, la militante affirme que ce qu’elle considère comme des « élections déjà jouées » serait lié, selon son analyse, à la montée en puissance de Fouzi Lekjaa et aux pouvoirs dont il aurait bénéficié. Elle déplace ensuite le débat vers une question autrement plus sensible : que reste-t-il de la confrontation politique qui a marqué le Maroc des années 1960 et 1970 autour des rapports entre l’institution monarchique et les forces politiques ?

La vidéo, selon les données affichées sur la plateforme, dépassait 203 000 vues et 3 800 réactions. Cela ne permet évidemment pas de conclure que son public partage son analyse. Mais cela suffit à montrer que le propos n’est pas resté confiné à un cercle militant.

Ennaji ne dit pas qu’elle est opposée à la monarchie. Au contraire, elle prend soin de la présenter comme « une partie indissociable de l’identité, de l’histoire et de l’existence marocaines ». Sa question est ailleurs : le débat sur la répartition du pouvoir lui-même serait-il progressivement sorti de l’agenda politique ?

C’est à ce moment que l’histoire de Lekjaa entre véritablement en scène.

Un fait, lui, est établi : le Maroc a créé, par la loi n° 35.25, l’« Agence Maroc 2030 », entrée en vigueur après la publication du dahir correspondant en août 2025. Il ne s’agit pas d’un simple label médiatique ou d’une commission provisoire, mais d’une institution juridique dotée de missions liées à la préparation, à l’organisation et à la valorisation des grandes manifestations footballistiques internationales accueillies par le Maroc, ainsi qu’au suivi des engagements qui en découlent et à l’accompagnement des villes et territoires concernés.

Fouzi Lekjaa n’est pas non plus un simple responsable sportif dans ce dossier. Il a présenté le projet de loi lorsqu’il était ministre délégué chargé du Budget, avant de devenir président de l’institution. Le gouvernement avait alors clairement expliqué que sa création répondait aux Hautes Orientations Royales relatives aux préparatifs de la Coupe du monde 2030.

Ces éléments expliquent en partie pourquoi le débat autour de Lekjaa a progressivement dépassé le cadre du football.

Mais il faut ici séparer clairement le fait de l’interprétation.

Ennaji affirme que l’institution aurait donné à Lekjaa des prérogatives comparables à celles des conseillers royaux, voire une capacité d’action supérieure à celle du ministre de l’Intérieur sur les walis et les gouverneurs. Les textes officiels consultés ne permettent pas d’établir une telle lecture.

La loi portant création de l’« Agence Maroc 2030 » attribue à son président des responsabilités importantes en matière de coordination avec les administrations, les établissements et entreprises publics, les collectivités territoriales, les organismes sportifs et les partenaires internationaux, ainsi que dans la mise en œuvre des décisions du conseil de l’institution. Elle ne fait cependant pas de son président une autorité hiérarchiquement supérieure au ministre de l’Intérieur et ne lui confère pas, dans les termes évoqués dans la vidéo, un pouvoir général sur les walis et les gouverneurs.

Un autre élément a cependant pu nourrir cette perception.

En août dernier, Lekjaa, alors ministre délégué chargé du Budget, a pris une décision portant délégation de certaines compétences financières à plus de 60 walis et gouverneurs, dans le cadre de la gestion des crédits délégués du « Fonds de développement territorial intégré ». Il s’agit de compétences liées notamment à la signature et à la validation de marchés et de conventions dans le cadre de crédits déterminés. Ce dispositif ne signifie pas pour autant que Lekjaa dispose d’un pouvoir de nomination des walis et gouverneurs ou qu’il dirige leurs compétences générales.

Autrement dit, il existe bien des faits permettant de constater l’élargissement de certaines responsabilités financières et institutionnelles liées à Lekjaa. En revanche, passer de ces faits à l’affirmation qu’il serait devenu plus puissant que le ministre de l’Intérieur nécessite d’autres éléments qui, à ce stade, ne sont pas établis.

Mais il y a une autre raison pour laquelle son nom a fini par devenir une question politique.

En juillet, Lekjaa a officiellement rejoint le PAM. Son nom a alors été associé à une candidature dans la circonscription de Berkane et à l’hypothèse d’un rôle dans le prochain gouvernement. Un débat médiatique et politique s’est même développé autour de l’idée d’un éventuel « gouvernement du Mondial », avec son nom présenté comme celui d’un profil technocratique susceptible d’incarner la phase de préparation de 2030.

Puis un élément est venu perturber ces scénarios.

Le 31 août, il a été annoncé que Lekjaa ne se présenterait finalement pas aux élections législatives du 23 septembre, alors que sa candidature sous les couleurs du PAM à Berkane avait été évoquée, après son intégration au bureau politique du parti et sa participation à plusieurs rencontres partisanes.

C’est à partir de là que la question posée par Ennaji devient plus complexe qu’elle n’en a l’air.

Si Lekjaa ne se présente pas au Parlement, l’hypothèse d’une arrivée directe à la tête du gouvernement par le processus électoral ordinaire perd nécessairement sa base. La Constitution est explicite sur ce point : son article 47 prévoit que le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections de la Chambre des représentants, sur la base des résultats de celles-ci.

Mais Ennaji ne s’arrête pas à Lekjaa. Elle revient à l’histoire.

Elle s’interroge sur la possibilité que le débat qui a traversé le Maroc pendant plusieurs décennies sur les prérogatives, la représentation et les rapports entre la monarchie et les forces politiques ait perdu de son intensité.

Sur ce point, elle ne livre pas un fait qui pourrait être simplement vérifié ou démenti. Elle propose une lecture politique de l’évolution du système marocain.

La Constitution actuelle ne décrit pas le Maroc comme un système dans lequel la monarchie serait l’unique source du pouvoir politique. Son premier article définit le Royaume comme une « monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale », fondée notamment sur la séparation, l’équilibre et la collaboration des pouvoirs, ainsi que sur la démocratie citoyenne et participative et le principe de corrélation entre responsabilité et reddition des comptes.

L’article 2 dispose, lui, que la souveraineté appartient à la Nation et qu’elle l’exerce directement par référendum et indirectement par l’intermédiaire de ses représentants.

Dans le même temps, la Constitution confère à la monarchie une place centrale dans l’architecture politique du pays. Le véritable débat ne porte donc pas simplement sur l’existence de la monarchie, mais sur la manière dont s’organise, dans le cadre constitutionnel existant, l’équilibre entre la monarchie, le gouvernement, le Parlement, les partis et les institutions élues.

C’est ce qui donne un autre relief à la formule lancée par Ennaji : « Avons-nous renoncé ? »

Car affirmer que les élections sont déjà jouées est une accusation qui nécessite des preuves. La question de savoir si le débat politique sur la distribution du pouvoir s’est affaibli, elle, peut être examinée à partir de pratiques, de décisions, de positions et d’évolutions institutionnelles.

Et même là, le tableau n’est pas arrêté.

D’un côté, on observe le passage d’une personnalité comme Lekjaa de la gestion administrative et du sport vers le champ partisan, dans le même temps qu’une nouvelle institution est créée autour d’un projet national majeur dont l’horizon est fixé à 2030.

De l’autre, cette institution a été créée par la loi. Elle dispose d’un conseil, d’un budget, de règles de fonctionnement et de procédures administratives. Elle n’est donc pas, juridiquement, un appareil personnel créé en dehors du cadre institutionnel.

Et surtout, l’une des principales hypothèses politiques qui avaient accompagné l’entrée de Lekjaa en politique s’est affaiblie lorsqu’il a finalement renoncé à se présenter aux élections.

Il reste pourtant quelque chose.

Il reste la question du modèle incarné par une personnalité qui réunit la gestion budgétaire, la présidence de la Fédération Royale Marocaine de Football, la direction d’une institution chargée de préparer le Maroc à l’horizon 2030, puis une entrée dans un parti politique, au moment où l’État cherche à mener des chantiers majeurs dans un calendrier particulièrement contraint.

C’est précisément ce déplacement qui a fait sortir le nom de Lekjaa du seul terrain du football.

Mayssa Salama Ennaji pousse cette évolution jusqu’à sa question politique la plus sensible : si la réussite de l’État dans ses grands projets, celle de l’équipe nationale et celle de la Coupe du monde finissent par être associées à un nombre limité de personnalités, quelle place reste-t-il alors au rôle politique des partis et des élections ?

La question est légitime.

La réponse, elle, reste ouverte.

Les élections n’ont pas encore eu lieu, leurs résultats ne sont pas connus, le prochain gouvernement n’est pas formé et Lekjaa, selon ce qui a été annoncé, ne participera pas directement au scrutin du 23 septembre.

Il serait donc prématuré d’affirmer que « la confrontation est terminée », tout comme il serait prématuré de considérer que les élections sont « déjà jouées ».

Mais une chose est devenue plus difficile à ignorer : le débat marocain semble entrer dans une autre phase. La question n’est plus seulement de savoir qui gouvernera après les élections, mais aussi de savoir qui dispose concrètement de la capacité de décision et d’exécution dans les grands projets de l’État, et comment cette capacité se répartit entre les institutions élues, l’exécutif et les structures créées autour des grands chantiers stratégiques.

Une question qui dépasse Lekjaa, qui est plus ancienne que le scrutin du 23 septembre, et qui pourrait bien expliquer pourquoi une vidéo de quelques minutes suffit aujourd’hui à rouvrir un débat que beaucoup pensaient relégué au passé.

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus