En politique, les messages les plus importants sont rarement les plus explicites. Les responsables politiques n’ont pas toujours besoin de désigner leurs interlocuteurs pour que ceux-ci se reconnaissent. Il leur suffit parfois de choisir le bon moment, les bons mots et le bon contexte. Une formule apparemment générale peut ainsi devenir une réponse très précise à un événement politique récent. C’est sous cet angle que le discours prononcé par Aziz Akhannouch à Dakhla mérite d’être lu : non seulement comme un exercice de mobilisation partisane, mais également comme un texte dont les sous-entendus révèlent les nouvelles lignes de tension qui traversent la majorité gouvernementale à l’approche des élections législatives.
À première vue, le Chef du gouvernement s’est livré à un exercice classique. Il a défendu le bilan de son exécutif, rappelé les projets réalisés dans les provinces du Sud, présenté les grandes orientations du programme de son parti pour la période 2026-2031 et appelé les militants du Rassemblement National des Indépendants (RNI) à poursuivre leur travail de proximité.
Mais au milieu de ce discours, une phrase a immédiatement retenu l’attention des observateurs :
« Nous ne sommes pas dans un mercato électoral. Notre parti forme ses propres compétences ; il ne recrute pas des personnalités à la dernière minute. »
Prise isolément, cette déclaration peut être interprétée comme un simple plaidoyer en faveur de la méthode du RNI. Replacée dans son contexte politique, elle acquiert cependant une portée bien plus large. Quelques jours auparavant, le Parti Authenticité et Modernité (PAM) avait officialisé l’arrivée de Fouzi Lekjaa directement au sein de son Bureau politique, sans parcours militant préalable au sein du parti. Cette succession d’événements a conduit de nombreux commentateurs à voir dans les propos d’Aziz Akhannouch une réponse implicite à cette adhésion, même si ni le PAM ni Fouzi Lekjaa n’ont été cités nommément.
C’est précisément là que commence la lecture entre les lignes.
La politique est aussi une bataille de récits. Chaque parti cherche à convaincre l’opinion que sa manière de produire ses élites est plus légitime que celle de ses concurrents. Lorsqu’Aziz Akhannouch affirme que son parti « forme ses compétences », il ne se contente pas de valoriser son organisation. Il construit, en creux, une représentation opposée : celle d’une pratique qui consisterait à attirer des personnalités déjà établies à l’approche des élections plutôt qu’à les faire émerger progressivement à travers la vie interne du parti.
La force de cette formule réside précisément dans son caractère indirect. Aucun adversaire n’est désigné, mais le contexte permet à chacun d’établir lui-même le rapprochement. Ce procédé rhétorique est fréquent dans la communication politique : suggérer davantage qu’affirmer, laisser le public compléter le raisonnement plutôt que prononcer une accusation explicite.
Le discours fonctionne ainsi sur deux niveaux.
Le premier est interne. Il vise à renforcer la cohésion des militants du RNI en leur rappelant que leur parti entend valoriser le travail de terrain, la fidélité organisationnelle et la préparation de longue durée plutôt que les recrutements de circonstance.
Le second est éminemment politique. Il peut être lu comme une manière d’opposer deux conceptions de la construction partisane : d’un côté, un parti qui affirme investir durablement dans ses propres cadres ; de l’autre, un modèle présenté comme reposant davantage sur l’intégration de personnalités déjà connues à l’approche des échéances électorales.
Cette lecture prend une dimension particulière si l’on considère la configuration politique actuelle. Le RNI et le PAM ne sont pas des adversaires institutionnels. Ils gouvernent ensemble au sein de la même majorité. Pourtant, à mesure que l’échéance électorale approche, la logique de coalition laisse progressivement place à la logique de compétition. Chaque formation aspire à renforcer sa représentation parlementaire, et chacune sait que la première place revêt une importance particulière puisque, conformément à la Constitution, le Chef du gouvernement est nommé au sein du parti arrivé en tête des élections législatives.
Dans un tel contexte, le principal concurrent d’un parti peut devenir son propre allié.
C’est pourquoi la référence au « mercato électoral » peut être interprétée comme le signe que la compétition politique s’est déjà ouverte à l’intérieur même de la majorité. Sans rompre les équilibres gouvernementaux, les partis commencent à se différencier, à défendre leur identité propre et à préparer le terrain de la confrontation électorale.
Le choix du mot « mercato » mérite d’ailleurs une attention particulière. Emprunté au vocabulaire du football, il évoque les périodes de transferts durant lesquelles les clubs recrutent des joueurs déjà confirmés. Transposé à la politique, il suggère l’image de partis qui rechercheraient des figures médiatiques ou institutionnelles au dernier moment afin de renforcer leur position électorale. Par cette métaphore, Aziz Akhannouch ne critique pas seulement une méthode supposée ; il oppose deux philosophies du parti politique.
D’un côté, une organisation qui affirme construire ses responsables au fil des années. De l’autre, un modèle présenté comme privilégiant l’attraction de personnalités reconnues à l’approche des élections. Cette opposition dépasse largement le cas d’un individu particulier. Elle ouvre un débat plus large sur la manière dont les partis renouvellent leurs élites.
Cette controverse révèle également une évolution plus profonde de la vie politique marocaine. Les partis semblent désormais se livrer à une concurrence non seulement programmatique, mais aussi symbolique. Les personnalités publiques deviennent des ressources politiques majeures, parfois autant que les idées elles-mêmes.
Faut-il y voir un affaiblissement de la capacité des partis à produire leurs propres cadres ? Ou, au contraire, une adaptation aux exigences contemporaines consistant à intégrer des compétences issues de l’administration, des collectivités territoriales, du monde économique ou de la société civile ?
Aucune réponse ne s’impose de manière définitive. Dans de nombreuses démocraties, les partis recrutent régulièrement des personnalités extérieures lorsqu’elles disposent d’une expertise ou d’une crédibilité institutionnelle reconnue. À l’inverse, d’autres traditions politiques considèrent que la vitalité d’un parti se mesure précisément à sa capacité de former ses dirigeants de l’intérieur.
Au fond, la portée du discours d’Aziz Akhannouch dépasse largement les relations entre le RNI et le PAM. Il remet au centre du débat une interrogation ancienne mais toujours actuelle : qu’est-ce qui fonde aujourd’hui la légitimité d’un parti politique ? Sa capacité à former ses propres responsables, ou son aptitude à attirer les profils les plus influents de l’État et des institutions ?
En définitive, Aziz Akhannouch n’a cité ni le Parti Authenticité et Modernité ni Fouzi Lekjaa. Pourtant, le choix du moment, le vocabulaire employé et le contexte politique ont conduit une partie des observateurs à interpréter ses propos comme un double message : une parole de mobilisation destinée aux militants du RNI, mais aussi un signal politique adressé, sans le nommer, à un allié gouvernemental qui est devenu, à l’approche des élections, l’un de ses principaux concurrents dans la bataille pour le leadership de la prochaine législature.
Reste que cette interprétation appartient au champ de l’analyse politique. Seuls les acteurs concernés peuvent préciser l’intention réelle de ces déclarations, tandis que le verdict politique, lui, appartiendra finalement aux électeurs lorsque viendra le temps des urnes.


