En présentant son programme électoral pour le scrutin du 23 septembre, le Parti de la justice et du développement n’a pas eu besoin d’inventer un nouvel adversaire. Une grande partie de ce qui distingue le document présenté à Rabat tient à la manière dont il regarde les cinq dernières années : à travers ce qu’il veut modifier, rétablir ou reprendre.
Cinq axes et 467 mesures, mais derrière ce nombre se trouve une idée plus simple : certaines choses, selon le parti, ont pris une mauvaise direction après son départ du gouvernement ; d’autres avaient été engagées par lui-même avant d’être interrompues ou profondément modifiées.
C’est à partir de là que commence la difficulté de lecture du nouveau programme du « PJD ».
Le parti ne se présente pas aux élections de 2026 comme une formation qui n’aurait jamais assumé la responsabilité du gouvernement. Lorsqu’il propose, par exemple, de supprimer la limite d’âge de 35 ans pour l’accès aux concours de recrutement dans l’enseignement ou de revoir certaines conditions de recrutement, il ne formule pas une promesse abstraite. Il intervient dans une politique publique qu’il connaît à la fois depuis l’expérience gouvernementale et depuis l’opposition.
Et lorsqu’il veut revoir le quotient électoral et revenir à un calcul fondé sur les suffrages valablement exprimés, la question n’est pas seulement technique. Le PJD défend cette position depuis les préparatifs des élections de 2021 et considère la formule actuelle comme défavorable à une représentation qu’il souhaite davantage liée aux voix effectivement obtenues.
C’est là qu’apparaît l’une des difficultés du programme, sans qu’il soit nécessaire de la surinterpréter.
Le parti demande aux électeurs de lui accorder une nouvelle possibilité de corriger des choix qu’il estime avoir pris une mauvaise direction. Mais l’électeur peut, en retour, lui poser immédiatement une autre question : pourquoi certaines de ces corrections n’ont-elles pas été faites lorsqu’il disposait lui-même du pouvoir de décision ?
Cette question est difficile à contourner pour une formation qui a gouverné pendant dix années consécutives, à travers les gouvernements d’Abdelilah Benkirane puis de Saadeddine El Othmani.
C’est pourquoi le programme ressemble souvent moins à une simple liste de promesses qu’à une tentative de dire : « nous voulons reprendre ce qui, selon nous, aurait dû continuer ».
Dans la santé, par exemple, le PJD ne propose pas de supprimer « AMO Tadamoun ». Il veut plutôt réorienter la gratuité vers les établissements publics et les hôpitaux, en consacrant davantage de ressources au service public hospitalier plutôt qu’aux cliniques privées.
La proposition soulève immédiatement une question de capacité et de financement : les hôpitaux publics peuvent-ils absorber cette fonction supplémentaire tout en garantissant la qualité des soins, l’accueil et les capacités nécessaires ?
Le programme ne se réduit évidemment pas à cette question. Mais il ne peut pas non plus l’éviter.
Dans l’économie, la même logique apparaît sous différentes formes : soutien accru aux petites entreprises, révision de certains choix fiscaux, intervention dans le marché des carburants et retour de l’État dans certains secteurs que le parti estime trop soumis à la logique du marché.
Sur le terrain électoral, le PJD demande également de revenir sur la formule actuelle du quotient électoral et de retenir les suffrages valablement exprimés. Cette revendication figurait déjà dans ses propositions relatives à la préparation des élections.
Mais le parti tente, en même temps, de ne pas présenter son programme comme un catalogue sans limite de dépenses.
Lors de la présentation du document, ses dirigeants ont insisté sur la nécessité d’éviter les surenchères chiffrées et les promesses impossibles à financer. Le programme consacre parallèlement une place à la soutenabilité des finances publiques, à la rationalisation des dépenses et à la nécessité de rattacher tout nouvel engagement à des ressources de financement durables.
C’est un point qui mérite d’être observé, précisément parce que le discours électoral peut facilement commencer par la question de ce que l’État donnera.
Le PJD ajoute une autre question : avec quel argent ?
Cela ne signifie pas que toutes les propositions sont détaillées au même niveau. Certaines mesures nécessiteraient, avant de devenir des politiques publiques, une estimation plus précise de leur coût, des conditions d’accès et des sources de financement. Le fonds destiné à soutenir le mariage des jeunes, par exemple, apparaît dans le programme sans que le montant de l’aide, les conditions de bénéfice ou la source exacte de financement soient suffisamment détaillés.
Il serait donc prématuré de qualifier le document de programme entièrement « réaliste ». Mais il serait tout aussi réducteur de le présenter comme une plateforme de promesses déconnectées des contraintes de l’État.
Un autre volet est plus sensible, parce qu’il ne concerne plus seulement une politique publique. Il touche à l’image que le parti se fait de lui-même.
La politique étrangère n’occupe pas une place marginale dans le programme. Le PJD lui consacre un axe autonome intitulé « Unité, souveraineté et rayonnement », consacré notamment au Sahara et à la souveraineté, à la Palestine, aux relations arabes, islamiques, africaines et internationales, ainsi qu’à la diplomatie économique.
Dans ce chapitre, le parti affirme son refus et son opposition à toutes les formes de normalisation avec Israël, y compris les relations et accords, le bureau de liaison et la commission parlementaire d’amitié.
Il est difficile de lire cette position sans se souvenir de l’expérience gouvernementale précédente.
En décembre 2020, Saadeddine El Othmani, alors chef du gouvernement issu du PJD, figurait parmi les signataires de l’accord tripartite qui avait accompagné la reprise des relations entre le Maroc et Israël.
Aujourd’hui, le parti inscrit l’opposition à la normalisation dans son programme électoral.
Le second document ne peut pas effacer le premier. Pas plus qu’il ne suffit, à lui seul, à réduire la position actuelle du parti à une simple tentative de tourner la page.
Mais les deux moments appartiennent bien à la même histoire politique. Et leur coexistence pose une question légitime à l’électeur : quelle distance sépare ce que le parti défend lorsqu’il est dans l’opposition de ce qu’il peut effectivement faire lorsqu’il gouverne ?
C’est précisément cette distance qui rend le retour du PJD différent de celui d’un parti qui n’aurait jamais exercé le pouvoir.
Le parti connaît l’État. Mais il sait aussi que l’État dans lequel une formation entre n’est pas nécessairement le même parti que celui qui y entre.
Après dix années de gouvernement, puis cinq années dans l’opposition, le nouveau programme ressemble davantage à un travail de tri sur un héritage qu’à une tentative de construire une identité politique à partir de zéro.
Même la question des candidats fournit un indice dans cette direction.
À l’heure où les déplacements de candidats entre formations politiques sont devenus une partie visible de la saison électorale, le PJD inscrit dans son programme des mesures contre le nomadisme politique, demande davantage de transparence dans les procédures d’investiture et propose d’empêcher un élu ayant obtenu son mandat sous les couleurs d’un parti de se présenter au scrutin suivant sous celles d’un autre.
Cela ne signifie pas que le parti se serait définitivement affranchi des mécanismes traditionnels de la compétition électorale. Et rien ne permet encore de mesurer l’effet réel de cette orientation sur les résultats.
Mais il reste frappant que le parti qui cherche à récupérer ses sièges ne donne pas, pour l’instant, l’impression de vouloir mener une course généralisée au recrutement de notables et de candidats déjà installés ailleurs.
Peut-être parce que sa véritable bataille ne se joue pas uniquement face aux autres formations.
Elle se joue aussi face à sa propre mémoire.
Le PJD aborde les élections de 2026 avec son expérience gouvernementale, la défaite de 2021, cinq années d’opposition et un débat toujours ouvert sur ce qui est arrivé au parti après son départ du pouvoir. Il ne suffit donc pas de demander combien de sièges il pourrait récupérer.
La question plus difficile est de savoir quel parti reviendrait au gouvernement, s’il y revenait.
Serait-ce le même parti que celui qui entra au gouvernement en 2011 ? Ou une formation différente, façonnée par dix années de pouvoir puis cinq années passées à tenter de comprendre ce qui s’était produit après ?
Le programme n’apporte pas de réponse définitive.
Mais il révèle quelque chose de précis : le PJD ne mène pas cette campagne en promettant que le Maroc recommencera avec lui à zéro. Il arrive avec une liste de choses qu’il veut rétablir, d’autres qu’il veut corriger et d’autres encore dont il considère que les gouvernements qui lui ont succédé les ont orientées dans la mauvaise direction.
Cela le place face à une épreuve différente de la simple reconquête des voix.
L’électeur qui se souvient de ce que le parti a fait au gouvernement ne lira pas ces promesses de la même manière que celui qui ne voit en lui qu’une formation revenue de l’opposition.
Entre les deux, il y a dix années de pouvoir.
Et, dans les élections du 23 septembre, ces dix années ne constituent pas seulement le passé du PJD. Elles font partie de la question qui lui sera posée s’il frappe de nouveau à la porte du gouvernement.


