Budget 2027 : qui investit dans le sport d’élite, et qui laisse le sport des enfants du peuple à la marge ?
Six milliards de dirhams pour la formation et l’insertion professionnelle, 1,425 milliard pour le sport de haut niveau contre 175,3 millions pour le sport de masse : les chiffres relancent le débat sur les priorités de la politique sportive marocaine, l’équité dans la répartition des infrastructures et l’accès des citoyens à la pratique sportive.
Le projet de budget 2027 relève les ambitions en matière de formation, d’insertion professionnelle et d’accompagnement des entreprises. Il accorde également au sport une place parmi les leviers du développement et de l’emploi. Mais les chiffres annoncés ouvrent un débat qui dépasse la seule question du volume des crédits : le système sportif marocain dispose-t-il de l’organisation administrative, des capacités de gestion et des mécanismes économiques nécessaires pour transformer l’investissement public en emplois durables et élargir réellement la pratique sportive, au lieu de maintenir une part importante de l’attention sur le sport d’élite et le football ?
Les chiffres du projet de budget 2027 ne peuvent être lus comme une simple juxtaposition de crédits financiers. Ils traduisent une orientation gouvernementale qui cherche à relier la formation à l’emploi et à inscrire l’accompagnement des jeunes, des entreprises ainsi que le développement des infrastructures sociales et sportives dans une trajectoire censée favoriser une insertion économique plus large. Mais la distance entre l’annonce des programmes et leurs effets réels dépendra de leur mise en œuvre et de la capacité des institutions concernées à transformer les ressources mobilisées en services et en opportunités concrètes, mesurables et durables.
L’orientation visant à développer les infrastructures sportives de proximité mérite d’être saluée dans son principe, notamment lorsqu’il s’agit de mettre des espaces de pratique à la disposition des enfants, des jeunes et des familles, au-delà de la logique des grands équipements et des centres réservés à l’élite. L’annonce de la création ou de la réhabilitation de centaines de terrains de proximité répond à un besoin réel : rapprocher le sport des quartiers et des territoires qui ne disposent pas toujours d’équipements adaptés. Mais la réussite de cette politique ne se mesure pas uniquement au nombre d’installations annoncées ou réalisées. Elle dépend aussi de la diversité des disciplines qu’elles peuvent accueillir, des conditions d’accès, des modalités de gestion et de leur capacité à assurer durablement un véritable service public.
La pratique sportive populaire ne saurait se réduire au football, quelle que soit sa place dans la société, sa popularité ou l’importance de l’attention médiatique et des investissements qui lui sont consacrés. Les sports en salle, les arts martiaux et les disciplines de défense personnelle occupent également une place dans les besoins de la population : judo, karaté, taekwondo, lutte, sanda, sambo, jiu-jitsu brésilien, arts martiaux mixtes, mais aussi de nombreuses autres disciplines qui nécessitent des espaces et des équipements différents de ceux d’un terrain de sport extérieur. Or, toutes ces disciplines n’exigent pas nécessairement de grands complexes ni des investissements lourds. Dans bien des cas, une salle couverte de 150 à 200 mètres carrés, équipée d’un revêtement adapté et de tapis sportifs, peut offrir des conditions pratiques pour l’entraînement, l’encadrement et l’organisation de compétitions locales.
La question n’est donc pas de choisir entre un terrain de proximité et une salle destinée aux arts martiaux, ni de minimiser l’importance des investissements dans le football. Elle consiste à vérifier si la politique d’équipement sportif répond à la diversité des pratiques et aux besoins réels des territoires. Un terrain de proximité ne remplace pas une salle de judo ou de karaté, tout comme une salle spécialisée ne peut se substituer à un espace consacré au football. Chaque infrastructure répond à un public, à des équipements, à des exigences de sécurité et à des conditions d’encadrement qui lui sont propres. Les programmes annoncés devraient donc apporter une réponse précise à plusieurs questions : selon quels critères les équipements seront-ils répartis entre les territoires et les disciplines ? Comment leur gestion garantira-t-elle un accès effectif aux citoyens et aux associations, plutôt que de laisser subsister des installations théoriquement disponibles, mais difficilement accessibles dans la pratique ?
Six milliards de dirhams : un programme gouvernemental transversal, et non un budget autonome d’un seul ministère
La première exigence d’une lecture rigoureuse consiste à distinguer le programme national annoncé à hauteur de six milliards de dirhams des crédits sectoriels inscrits au budget du ministère de la Jeunesse, de la Culture et des Sports. La présentation publique du programme peut laisser penser que cette enveloppe est placée sous la responsabilité exclusive du ministère. Pourtant, les éléments associés à la présentation gouvernementale indiquent qu’il s’agit d’une mobilisation interministérielle, répartie entre plusieurs départements et institutions, le ministère concerné intervenant notamment dans la coordination et le suivi. Cette distinction n’est pas une simple question comptable : elle permet d’identifier les organismes chargés de l’exécution, les budgets qui supporteront les dépenses et les responsables qui devront rendre compte des résultats.
Les objectifs annoncés comprennent la formation de 100 000 jeunes par an, en fonction des besoins réels des entreprises, l’accès d’un nombre comparable de jeunes à une première expérience professionnelle, l’augmentation de la capacité d’accueil de l’apprentissage à une fourchette de 150 000 à 200 000 bénéficiaires, ainsi que l’accompagnement annuel de 12 000 entreprises à travers l’incubation et la facilitation de l’accès au financement, aux garanties et aux marchés, y compris ceux de la commande publique. Le dispositif prévoit également des mécanismes de mobilité professionnelle et des solutions de logement locatif à des prix abordables à proximité des pôles d’emploi et des universités.
Ces objectifs sont ambitieux, mais ils soumettent le programme à une épreuve très concrète. Comment les besoins des entreprises seront-ils identifiés pour orienter les formations ? Qui garantira que les parcours proposés ne se limiteront pas à des sessions de courte durée sans déboucher sur un emploi ? Quelle nature de contrats ou d’opportunités professionnelles sera retenue dans le calcul des résultats ? Des indicateurs annuels distingueront-ils le nombre de jeunes inscrits en formation, celui des personnes ayant achevé leur parcours, celui des jeunes effectivement recrutés et, enfin, celui des bénéficiaires ayant conservé leur emploi six mois ou un an plus tard ? Il s’agit de réalités différentes, qu’il serait trompeur de réunir dans un seul chiffre pour présenter une image artificiellement positive de l’insertion.
Ces interrogations prennent davantage de relief lorsqu’on les confronte à la situation du marché du travail. Selon le Haut-Commissariat au Plan, le taux de chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans a atteint 30,5 % au troisième trimestre 2026, tandis que le taux combiné de sous-utilisation de la main-d’œuvre pour cette catégorie s’est établi à 44,5 %. Ce second indicateur ne signifie pas que toutes les personnes concernées sont sans emploi au sens statistique strict. Il élargit l’analyse à d’autres formes de sous-utilisation de la main-d’œuvre disponible. Mais son enseignement demeure important : le défi ne consiste pas seulement à faire entrer les jeunes sur le marché du travail, mais également à leur garantir des emplois de qualité, suffisamment stables et correspondant à leurs formations et à leurs compétences.
Budget du sport : l’écart entre le sport de haut niveau et le sport pour tous
La répartition des crédits consacrés au sport fait apparaître un écart important entre le sport de haut niveau et le sport de masse. Selon les données présentées devant le Parlement, le projet de budget 2027 prévoit environ 1,425 milliard de dirhams d’investissement pour le programme du sport de haut niveau, contre 175,3 millions de dirhams pour le sport de masse et les infrastructures sportives de proximité. L’écart entre les deux programmes dépasse huit fois le montant consacré au sport de masse, tandis que le sport de haut niveau représente près de 89 % des crédits d’investissement annoncés pour le secteur.
Cette différence doit toutefois être examinée à la lumière de la nature des projets concernés. Les crédits du sport de haut niveau comprennent 992 millions de dirhams destinés à la construction, à la reconstruction, à la réhabilitation et à l’équipement des infrastructures sportives et de formation, auxquels s’ajoutent 345 millions de dirhams pour le développement du football national et la préparation des sportifs de haut niveau. Il serait donc inexact de réduire l’ensemble de cette enveloppe au seul football. Il serait tout aussi difficile d’ignorer le poids financier qui lui est expressément réservé dans ce programme. Quant au sport de masse, ses crédits se répartissent entre 133,807 millions de dirhams pour la création et la réhabilitation de terrains de proximité, 26,5 millions pour de nouvelles infrastructures sportives de proximité et 15 millions pour la mise à niveau des équipements existants.
Ces chiffres ne signifient pas que l’investissement dans le sport d’élite serait injustifié. Les équipes nationales, les grandes infrastructures et la formation de haut niveau nécessitent des ressources importantes, notamment à l’approche des prochaines échéances internationales. Le débat porte plutôt sur l’équilibre qui devrait guider la politique sportive : le système est-il construit à partir de sa base pour progresser vers le sommet, ou bien renforce-t-on d’abord sa vitrine compétitive alors que la pratique sportive quotidienne demeure tributaire des moyens des familles, des associations et de la capacité des collectivités territoriales à mettre des espaces à disposition ?
Le sport de masse n’est pas une rubrique sociale secondaire du budget. Il constitue le socle sur lequel se développent les talents, s’élargit la participation et apparaissent les besoins en entraîneurs, arbitres, gestionnaires et techniciens chargés de l’entretien des équipements. L’investissement dans une pratique régulière crée également une demande pour des services sportifs de proximité et ouvre des perspectives à de petites et moyennes activités économiques : écoles d’entraînement, encadrement sportif, organisation de compétitions et fourniture d’équipements. Si cette base ne se développe pas, l’investissement dans le sport de haut niveau continuera de rechercher des talents dans un environnement limité, tandis que les possibilités d’emploi liées au sport resteront inégalement réparties.
Le programme des terrains de proximité mérite également d’être replacé dans son histoire. Il ne s’agit pas d’une initiative apparue avec le budget 2027. En 2018, un programme portant sur la réalisation d’environ 800 terrains de proximité en milieu rural et périurbain avait été annoncé, avec une enveloppe d’investissement de 600 millions de dirhams, selon la convention-cadre publiée par le ministère de l’Économie et des Finances. Avant cela, un autre programme avait été lancé en 2009 pour la réalisation de 1 000 centres socio-sportifs de proximité, avec un coût prévisionnel d’un milliard de dirhams. Ce dernier programme avait connu des retards de réalisation et des difficultés de gestion et d’exploitation, selon les informations rapportées par la presse à l’époque. Il s’agit de deux programmes distincts, dont il ne faut confondre ni les coûts ni les résultats.
Les données publiées sur le site officiel du secteur des sports apportent une vision cumulative plus détaillée. Elles font état de 2 180 terrains de proximité programmés, dont 1 210 réalisés, ainsi que du lancement de 624 projets au cours de l’année 2025, répartis entre des chantiers en cours et des projets au stade des études techniques. La même page indique que des partenariats avec des associations sportives ont été adoptés pour déléguer la gestion quotidienne de certains équipements. Ces chiffres permettent de mesurer l’ampleur des réalisations et le volume des projets restant à achever. Ils ne suffisent toutefois pas à évaluer la qualité de leur exploitation, la régularité de leur ouverture au public ou le nombre réel de bénéficiaires. Le nombre de terrains construits constitue un indicateur d’infrastructure, mais ne renseigne pas automatiquement sur l’accès, la qualité du service ou l’impact sportif et social.
La question de la diversité des infrastructures apparaît ici avec force. Les terrains extérieurs, aussi polyvalents soient-ils, ne permettent pas nécessairement de pratiquer toutes les disciplines dans des conditions adaptées. Le judo, le karaté, le taekwondo, la lutte, le sambo, le jiu-jitsu brésilien et les arts martiaux mixtes nécessitent des salles couvertes, des sols appropriés, des équipements garantissant la sécurité des pratiquants et des espaces permettant l’entraînement ainsi que l’organisation de compétitions. Or, les données détaillées disponibles sur le programme du sport de masse ne donnent pas une image claire de la part réservée à ces disciplines dans les nouvelles infrastructures, du nombre de salles qui leur sont destinées ou des critères retenus pour leur répartition géographique.
Sur le plan pratique, une salle couverte de 150 à 200 mètres carrés, équipée d’un tapis sportif, de matelas adaptés et d’installations de base, peut parfois répondre davantage aux besoins d’une association locale qu’un grand complexe dont les conditions d’exploitation ou d’entretien ne sont pas réunies. Cela ne signifie pas que les petites salles conviennent à toutes les disciplines ni à tous les niveaux de compétition. La planification doit tenir compte de la nature de l’activité, du nombre de pratiquants, des exigences de sécurité et des besoins d’encadrement, plutôt que de reposer sur un modèle uniforme d’infrastructure. Ce type d’espace peut permettre un entraînement régulier, la formation des enfants et des jeunes, l’organisation de compétitions locales et le développement d’activités professionnelles liées à l’enseignement, à l’arbitrage et à la gestion.
Mais la construction d’une salle ne résout pas tout si son accès demeure incertain ou trop coûteux. Les associations sportives ont besoin de créneaux réguliers, de la possibilité de conserver en sécurité les équipements nécessaires et d’une programmation qui leur permette de former leurs groupes et de préparer leurs compétitions. Une correspondance concernant une salle couverte d’un établissement scolaire à Rabat, communiquée dans le cadre de ce dossier, illustre certaines de ces contraintes. Elle indique que le calendrier de réservation était déjà chargé tout au long de la semaine, y compris les samedis et dimanches, et que l’établissement ne pouvait mettre la salle à disposition pour une journée entière ni garantir une occupation continue sur une longue amplitude horaire. Même les créneaux limités étaient soumis à des réservations ultérieures, imposant la libération immédiate des lieux et l’évacuation des installations temporaires. Cette correspondance ne permet pas de généraliser la situation à l’ensemble des salles, mais elle met en évidence une difficulté concrète pour les associations lorsque les infrastructures ne sont pas conçues ou programmées pour accueillir des activités nécessitant des équipements relativement permanents ou des périodes d’utilisation continues.
Le coût d’utilisation constitue également un facteur susceptible de limiter la pratique. Dans certains milieux sportifs, des tarifs compris entre 150 et 200 dirhams de l’heure sont évoqués, selon l’expérience des utilisateurs, la nature de la salle et ses conditions d’exploitation. Les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’il existe un tarif national uniforme applicable à toutes les infrastructures. Mais même lorsqu’il s’agit de prix pratiqués dans certains cas seulement, la question de leur accessibilité se pose : une association disposant de ressources limitées peut-elle supporter le coût d’une utilisation régulière sans le répercuter sur les familles et les pratiquants ? Une infrastructure publique financée par l’argent public doit être gérée de manière à concilier les dépenses d’entretien et d’exploitation avec sa vocation sociale et sportive.
La délégation de gestion aux associations peut constituer une solution efficace, à condition d’être encadrée par des règles claires. Une association implantée localement peut parfois mieux connaître les besoins des bénéficiaires et organiser les activités quotidiennes qu’une administration centrale éloignée du terrain. Mais ce modèle exige des procédures publiques et transparentes, des critères objectifs de sélection, la publication des conventions et des conditions d’utilisation, la définition des horaires et des tarifs, des mécanismes de contrôle et de recours, ainsi que la déclaration des situations de conflit d’intérêts. Un équipement public ne doit pas devenir un avantage réservé à quelques-uns, ni être géré selon des relations personnelles ou des positions administratives permettant à un acteur de s’en assurer l’usage sans concurrence ni contrôle. Il s’agit de garanties institutionnelles nécessaires à tout dispositif de gestion déléguée, et non d’une accusation visant une personne ou une institution en particulier.
De la gestion des équipements à la conduite d’un système sportif en mutation
Ce débat renvoie directement au rôle de l’administration sportive. À la suite de la nouvelle configuration gouvernementale, le secteur des sports est passé du ministère de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports au ministère de la Jeunesse, de la Culture et des Sports, après la passation de pouvoirs entre Mohamed Saad Berrada et Mohamed Mehdi Bensaid en octobre 2026. Ce changement revêt une importance organisationnelle puisqu’il place désormais le sport au sein d’un département réunissant également la jeunesse et la culture. Il ne modifie cependant pas, à lui seul, la nature des défis du secteur. Ceux-ci exigent une clarification des compétences, la continuité des programmes et une coordination avec l’éducation, les collectivités territoriales, les fédérations sportives et le secteur privé.
Les documents officiels du secteur des sports définissent des missions qui dépassent la simple gestion des terrains et des infrastructures. Elles comprennent la préparation de la politique gouvernementale de développement du sport, la coordination, l’encadrement et le contrôle des activités sportives, le soutien au sport de haut niveau, l’accompagnement des fédérations et des associations, ainsi que la mise en place d’une veille stratégique permettant d’anticiper les évolutions et d’identifier les bonnes pratiques. Dès lors que la veille stratégique figure parmi les missions officielles, il devient légitime d’interroger l’administration sur ses résultats concrets : où sont les études périodiques consacrées à l’évolution des nouvelles disciplines ? Quels critères déterminent la priorité accordée à une discipline plutôt qu’à une autre ? Existe-t-il une base de données actualisée sur les associations, les pratiquants, les entraîneurs, les arbitres, les salles et les terrains ? Comment les besoins de chaque région et de chaque province sont-ils évalués avant la programmation des infrastructures ?
Il ne s’agit pas d’affirmer que l’administration ne réalise aucun travail ou que les efforts des dernières années n’ont produit aucun résultat. Les données officielles font état de développements en matière d’infrastructures sportives, d’accompagnement des fédérations et de programmes visant à améliorer la gouvernance. Le secteur des sports vient également de connaître un changement de tutelle gouvernementale. Mais le défi consiste à passer d’une logique de gestion des dossiers et des crédits à une logique de pilotage d’un système qui évolue rapidement. Le sport ne se limite plus à la compétition et aux équipes nationales. Il englobe désormais l’entraînement rémunéré, l’encadrement physique, l’organisation d’événements, le marketing et le sponsoring, la gestion des infrastructures, les médias sportifs, l’arbitrage, la formation et l’économie numérique liée à la pratique sportive.
Le sport international offre de nombreux exemples de transformation de la pratique sportive en marché professionnel. L’entraîneur, l’arbitre, le préparateur physique, le gestionnaire, l’organisateur de compétitions, le technicien de diffusion et le spécialiste du marketing sportif peuvent appartenir à une même chaîne économique. Mais évoquer ces possibilités ne justifie pas de reprendre des chiffres généraux sur les emplois générés par le sport dans le monde ou au Maroc sans définir précisément ce qui constitue un emploi sportif, ni distinguer les activités saisonnières des emplois stables ou à temps plein. Dans le cas marocain, les données présentées dans le cadre budgétaire ne semblent pas suffisantes pour déterminer le nombre actuel d’emplois dans le secteur, ni celui des postes que les investissements programmés sont censés créer. Cette insuffisance dans la mesure de l’impact mérite d’être corrigée : la réussite d’une politique sportive ne se mesure pas seulement aux médailles et aux infrastructures, mais aussi à sa capacité à créer des métiers légaux et durables.
La loi n° 30.09 relative à l’éducation physique et aux sports, adoptée en 2010, demeure l’un des principaux textes de référence pour l’organisation du secteur. Elle traite notamment des associations, des sociétés sportives, des sportifs, des cadres sportifs, des agents et des infrastructures privées. Elle reconnaît également la dimension sociale et économique du sport ainsi que la responsabilité de l’État dans l’encadrement et le contrôle du mouvement sportif. Il est intéressant de relever que le texte officiel rappelle, dès son préambule, que le sport est devenu un domaine mondial en constante évolution et que son cadre juridique doit pouvoir accompagner ces transformations. Les documents du secteur évoquent par ailleurs un chantier de révision de la loi, fondé sur le bilan de son application et la participation des acteurs concernés, en tenant compte de l’évolution des disciplines et des difficultés rencontrées par les fédérations.
La révision de cette loi constitue une occasion de repenser les relations entre l’administration, les fédérations, les associations et les sociétés sportives, ainsi que les conditions de reconnaissance et d’organisation des disciplines, leur financement, le statut professionnel des entraîneurs, des cadres et des arbitres, la protection des pratiquants et les garanties de sécurité. Cette révision devrait également prendre en considération les disciplines qui ne figurent pas nécessairement au programme olympique, mais qui disposent d’une base de pratiquants, d’un public et d’une activité compétitive et économique. Reconnaître la diversité sportive ne signifie pas distribuer les soutiens sans critères. Cela suppose au contraire d’établir des règles transparentes tenant compte du nombre de pratiquants, de la présence territoriale, des capacités d’encadrement, des résultats, des besoins et des perspectives de développement.
Dans cette perspective, l’annonce d’une stratégie nationale du sport ou la création d’une commission nationale du sport de haut niveau ne suffit pas. Une stratégie doit comporter des objectifs mesurables, des échéances, des responsabilités clairement définies et des indicateurs annuels rendus publics. Parmi ces indicateurs devraient figurer le nombre d’infrastructures effectivement ouvertes, leur taux d’utilisation, le nombre de bénéficiaires selon le sexe, l’âge, la région et la discipline, le nombre d’associations soutenues, celui des entraîneurs et arbitres ayant suivi une formation reconnue, les emplois créés par le secteur et leur taux de pérennité. Sans ces données, il devient difficile de déterminer si l’augmentation des dépenses a réellement élargi la base de la pratique sportive ou si elle s’est limitée à développer des équipements et des projets dont l’impact sur la vie sportive quotidienne demeure restreint.
Le Fonds national de développement du sport : le financement ne suffit pas à créer un marché professionnel
Aux crédits du budget général s’ajoute le Fonds national de développement du sport, dont le plafond des ressources ou des charges a été fixé à hauteur de 800 millions de dirhams. Ses interventions sont principalement orientées vers le soutien aux fédérations sportives et à leurs programmes, l’encadrement des sportifs, la formation des talents, la préparation des équipes nationales et la participation aux compétitions continentales et internationales. Ce fonds doit être considéré comme un canal de financement disposant de sa propre nature comptable et de domaines d’intervention spécifiques. Son montant ne peut donc pas être automatiquement additionné aux crédits d’investissement sectoriels, comme s’il s’agissait d’une seule enveloppe financière mobilisable de manière identique.
L’importance de ce fonds réside dans le rôle qu’il peut jouer pour soutenir le mouvement sportif national. Mais l’évaluation de son impact exige de connaître la répartition de ses ressources entre les fédérations et les disciplines, ainsi que la manière dont les financements se répercutent sur le développement de la pratique et de la formation. Le soutien bénéficie-t-il aux programmes capables d’élargir la participation sportive et de renforcer l’encadrement, ou reste-t-il principalement lié aux équipes nationales, aux compétitions et aux résultats immédiats ? Le financement des fédérations ne devrait pas être évalué uniquement à partir des montants accordés, mais aussi à travers ses effets sur les clubs et les associations de base, la formation des entraîneurs et des arbitres, la régularité des compétitions et la possibilité, pour les sportifs et les cadres, de construire un véritable parcours professionnel.
Le sport marocain a besoin d’élargir sa conception de l’investissement sportif afin d’y intégrer les petites et moyennes entreprises spécialisées, les écoles de formation, les centres d’encadrement, les sociétés d’organisation de compétitions, les services d’arbitrage, d’équipement et de maintenance, le marketing, les médias sportifs et les technologies numériques dédiées à l’entraînement et à la mesure de la performance. Ces domaines ne peuvent se développer par la seule construction d’infrastructures ou le soutien aux équipes nationales. Ils nécessitent des règles juridiques claires, des mécanismes de financement accessibles, une formation professionnelle adaptée, un marché local permettant la continuité des activités et une administration garantissant l’égalité des chances entre les différents acteurs.
C’est à ce niveau que la politique sportive rejoint le programme national intégré en faveur des jeunes. Si l’objectif annoncé consiste à former les jeunes en fonction des besoins des entreprises, le secteur sportif peut lui-même proposer des parcours de formation et d’emploi dans plusieurs métiers, à condition que ceux-ci soient clairement identifiés et associés à des formations qualifiantes reconnues. Tous les jeunes qui pratiquent un sport ne deviendront pas des sportifs professionnels, et toutes les associations ne sont pas en mesure de créer des postes permanents. Mais le système a besoin d’entraîneurs qualifiés, d’assistants techniques, d’arbitres, de gestionnaires, de spécialistes de l’exploitation des infrastructures, d’organisateurs d’événements et de professionnels du marketing et de la communication sportive. Le développement de ces métiers suppose de ne plus considérer le sport uniquement comme une activité de loisir ou de compétition, mais comme un secteur économique et social structuré autour de chaînes de production, de services et de professions.
Les établissements de jeunesse : investir dans les espaces et les compétences
Dans le secteur de la jeunesse, les crédits d’investissement prévus pour 2027 s’élèvent à environ 798,15 millions de dirhams. Ils se répartissent principalement entre 414,15 millions de dirhams destinés à la construction et à l’équipement des établissements de jeunesse, 240 millions pour les projets de centres de colonies de vacances, 70 millions pour les programmes liés aux affaires féminines, cinq millions pour la petite enfance et 62 millions consacrés aux expropriations et aux décisions judiciaires. À ces crédits s’ajoutent 300 millions de dirhams d’autorisations d’engagement pour les années suivantes, portant l’effort d’investissement programmé du secteur à près de 1,098 milliard de dirhams. Il reste nécessaire de distinguer les crédits de paiement des engagements futurs pour interpréter correctement ces montants.
Les projets annoncés ne se limitent pas à la rénovation des maisons de jeunes ou à la création de nouveaux établissements. Ils comprennent la numérisation, le raccordement à Internet haut débit, la création de salles de jeux électroniques et d’écoles de codage et de programmation, la modernisation des établissements existants et le développement de structures de nouvelle génération. Ils prévoient également l’élargissement des services du « Pass Jeunes », la généralisation progressive du programme « Maharat » au sein des établissements de jeunesse, l’extension des domaines d’intervention du programme national de volontariat « Moutatawiâ », ainsi que la poursuite du programme national des colonies de vacances.
Ces choix répondent aux transformations des centres d’intérêt des nouvelles générations, notamment à l’expansion du numérique, des jeux électroniques et des compétences technologiques. Leur réussite dépend toutefois de la disponibilité de cadres capables de faire fonctionner ces établissements, de programmes réguliers qui ne se limitent pas à l’installation d’équipements, de partenariats avec les acteurs de la formation et de l’entreprise, ainsi que d’une répartition territoriale qui ne réserve pas les structures modernes aux seuls grands centres urbains. Une salle numérique dépourvue d’encadrement ou un établissement de jeunesse sans programme annuel clairement défini risque de devenir un investissement matériel qui ne remplit pas sa mission initiale.
Le programme de protection de l’enfance revêt une importance tout aussi particulière. Il prévoit l’accompagnement de la mise en place de l’Agence nationale de protection de l’enfance et la préparation de la phase de transition conformément aux nouvelles dispositions légales et réglementaires, tout en garantissant la continuité des services de prise en charge des enfants. Il s’agit également d’améliorer les conditions d’hébergement, de prise en charge et de sécurité, de renforcer l’encadrement éducatif et social et de former les personnels travaillant dans les centres concernés. Ces engagements ne peuvent être évalués uniquement à travers le nombre de centres ou les crédits mobilisés. Leur portée dépend de la qualité de l’accompagnement, de la stabilité des ressources humaines, de la qualification professionnelle des intervenants et du respect des droits des enfants bénéficiaires.
Quant au secteur de la culture, son budget global pour 2027 s’élève à près de 1,284 milliard de dirhams, dont 643,17 millions consacrés à l’investissement. Les projets annoncés comprennent le Musée national d’archéologie et des sciences de la Terre à Rabat, la réhabilitation de plusieurs sites et monuments historiques, des projets liés aux médinas et au paysage urbain, ainsi que des programmes consacrés au livre, à la lecture et aux arts. Ces crédits ne sont pas étrangers au débat sur l’emploi. Les industries culturelles et artistiques peuvent créer des opportunités pour les créateurs, les techniciens et les petites entreprises. Mais cela suppose de relier les investissements dans les infrastructures à des programmes de soutien à la production, à la distribution, à la formation et au développement des marchés culturels, afin que les retombées ne se limitent pas à la réalisation de projets architecturaux ou urbains.
C’est la mesure de l’impact qui déterminera la réussite des chiffres annoncés
Dans leur ensemble, les orientations du budget 2027 témoignent d’une volonté d’élargir l’investissement dans la jeunesse, le sport et la culture, tout en reconnaissant que la question de l’emploi ne peut être traitée par une seule mesure ou par un seul secteur. L’articulation entre la formation professionnelle, la première expérience en entreprise, l’accompagnement des petites et moyennes entreprises, la mobilité professionnelle et le logement abordable constitue une tentative de répondre à plusieurs obstacles rencontrés par les jeunes dans leur parcours d’insertion économique. Ces initiatives méritent d’être examinées à partir de leurs possibilités et de leurs conditions de réussite, plutôt que d’être réduites à une contestation de leur utilité avant même leur mise en œuvre.
Mais l’ampleur de l’ambition impose de passer du langage des objectifs à celui des résultats. La formation n’est pas synonyme d’emploi. La construction d’un terrain ne signifie pas nécessairement que les jeunes y pratiquent régulièrement une activité sportive. L’octroi d’un soutien à une fédération ne prouve pas que ses effets atteignent les associations locales. La création d’une maison de jeunes ne garantit pas, à elle seule, qu’elle deviendra un espace de développement des compétences et d’initiatives. Entre les crédits annoncés et leurs effets se trouvent l’administration, la gestion, la gouvernance et l’équité dans la répartition des ressources. Ce sont ces éléments qui déterminent la valeur réelle de chaque dirham d’argent public.
Dans le secteur sportif en particulier, la stratégie nationale attendue devra apporter des réponses concrètes à la diversité des disciplines, à l’équilibre entre le sport d’élite et le sport de masse, aux besoins des quartiers et des zones rurales, ainsi qu’aux salles spécialisées indispensables à des disciplines qui ne peuvent être pratiquées sur des terrains extérieurs. Elle devra également établir des règles publiques et transparentes de gestion des infrastructures, garantir la clarté de leur attribution et de leurs conditions d’utilisation, et définir des coûts d’accès compatibles avec leur vocation sociale, sans négliger les impératifs d’entretien et de pérennité.
En matière d’emploi, les indicateurs de suivi devront dépasser le simple nombre de bénéficiaires de formations ou d’entreprises accompagnées. Ils devront mesurer la nature des emplois créés, leur stabilité, les rémunérations et le degré de correspondance entre les postes occupés et les formations suivies. Pour le sport, il conviendra d’y ajouter le nombre de cadres ayant obtenu une qualification professionnelle, celui des associations et des entreprises ayant réussi à développer une activité durable, le nombre d’infrastructures effectivement opérationnelles, le taux de participation des femmes et des personnes en situation de handicap, ainsi que la diffusion de la pratique sportive parmi les différentes catégories sociales et les territoires.
Le véritable enjeu que le budget 2027 place devant les départements concernés ne réside donc pas uniquement dans leur capacité à engager les crédits ou à lancer des programmes. Il réside dans leur aptitude à construire des parcours cohérents reliant la formation, la pratique, la production de services et l’emploi. Le sport, par les possibilités qu’il offre en matière d’encadrement, d’organisation, de services et d’entrepreneuriat, peut participer pleinement à cette dynamique, à condition d’être considéré comme un système complet et non comme une succession de résultats de sélections nationales et de grandes infrastructures.
La portée réelle des chiffres annoncés dépendra finalement de ce que révélera le bilan sur le terrain : qui en aura bénéficié ? Qu’est-ce qui aura réellement changé ? Et quelles opportunités professionnelles auront survécu à la fin du programme ou du projet ? C’est à travers ces réponses que se mesurera la différence entre un budget ambitieux et une politique publique ayant produit des effets tangibles dans la vie des jeunes.


