jeudi, novembre 5, 2026
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Après le veto russe au Conseil de sécurité, les félicitations de Moscou au Maroc pour la Fête de l’Unité révèlent les limites des courtoisies diplomatiques et les calculs des intérêts

Entre la position de la Russie sur le projet de résolution américain relatif au Sahara marocain et les félicitations adressées par son ambassadeur à Rabat au Royaume à l’occasion de la Fête de l’Unité, se dessine une réalité propre aux relations internationales : celles-ci ne se construisent ni sur la seule amitié ni sur l’hostilité, mais sur des calculs d’intérêts et des rapports de force. Distinguer la courtoisie diplomatique de la position politique demeure toutefois indispensable, particulièrement lorsqu’il s’agit de l’intégrité territoriale du Royaume.

Les déclarations de l’ambassadeur de Russie au Maroc, Igor Belyaev, prononcées à l’occasion de la célébration de la Journée de l’unité nationale russe, méritent une lecture qui dépasse le contenu des félicitations adressées au Royaume marocain pour sa Fête de l’Unité, instituée le 31 octobre de chaque année. Ces propos, tenus le 4 novembre 2026 lors d’une réception organisée à l’ambassade de Russie à Rabat, interviennent dans un moment diplomatique particulier, quelques jours seulement après une position russe au Conseil de sécurité des Nations unies dont les conséquences ont directement concerné l’avenir de la Mission des Nations unies au Sahara marocain.

Le rapprochement entre ces deux événements mérite attention. Moscou, qui a adressé ses félicitations au Maroc, est également la capitale dont le représentant a opposé son veto au projet de résolution américain relatif au renouvellement du mandat de la MINURSO, le 30 octobre dernier. Il ne s’agissait pas d’un simple désaccord procédural sur la formulation d’un texte onusien. Le projet comportait des évolutions importantes concernant la mission, sa dénomination et son mandat, tout en consacrant la proposition marocaine d’autonomie sous souveraineté marocaine comme la base la plus viable pour parvenir à un règlement du différend.

Selon les résultats publiés de la séance du Conseil de sécurité, le projet américain a recueilli onze voix favorables, tandis que la Russie a voté contre en exerçant son droit de veto. La Chine, le Pakistan et la Somalie se sont abstenus. Le projet alternatif présenté par la Russie, qui proposait une prolongation du mandat de la MINURSO d’une année supplémentaire sans modification substantielle de ses attributions, n’a ensuite obtenu que trois voix favorables, contre une voix américaine défavorable, les onze autres membres s’étant abstenus.

Le Conseil n’a donc adopté aucun des deux projets et le mandat de la mission est arrivé à expiration le 31 octobre 2026 sans renouvellement. Ce point est essentiel pour comprendre la séquence : la Russie n’a pas seulement empêché l’adoption du projet américain, elle n’a pas davantage réussi à faire adopter sa propre proposition.

L’explication de Moscou a été formulée publiquement par son représentant permanent auprès des Nations unies, Vassili Nebenzia. Celui-ci a estimé que le projet américain risquait de faire reculer le processus politique et que toute formule de règlement devait être acceptable pour le Maroc comme pour le Front Polisario. La diplomatie russe a également contesté l’idée de modifier la dénomination de la mission et de réduire certains aspects de son mandat sans consultations préalables avec les parties concernées.

Il s’agit de la position officiellement exprimée par Moscou, indépendamment de son appréciation du point de vue marocain et de sa compatibilité avec les évolutions enregistrées ces dernières années dans le dossier du Sahara marocain.

Les félicitations au Maroc n’effacent pas la position russe au Conseil de sécurité

En félicitant le Maroc à l’occasion de sa Fête de l’Unité, Igor Belyaev a employé un langage diplomatique explicite, saluant la cohésion du peuple marocain, son unité et son attachement à ses valeurs nationales et à ses constantes. Cette déclaration reconnaît la portée symbolique d’une fête nationale instituée à la suite des évolutions intervenues dans le dossier du Sahara marocain au Conseil de sécurité.

Il serait néanmoins excessif de lui attribuer une signification qu’elle ne comporte pas explicitement. La reconnaissance de la symbolique de l’unité nationale marocaine ne signifie pas automatiquement que la Russie a modifié sa position sur les mécanismes de gestion du différend, ni que son vote au Conseil de sécurité est désormais conforme à l’orientation défendue par Rabat.

Il existe une différence entre reconnaître la portée nationale d’une célébration et adhérer aux choix politiques d’un État dans un dossier international complexe. Un pays peut entretenir des relations économiques, culturelles et politiques avec le Maroc tout en divergeant avec lui sur certains aspects des questions examinées au sein des institutions internationales.

La difficulté apparaît lorsque les marques de courtoisie deviennent un substitut à l’évaluation des positions réelles, ou lorsque le langage de l’amitié sert à produire une impression politique que les actes diplomatiques ne confirment pas.

Moscou connaît l’importance du Maroc en Afrique du Nord ainsi que ses relations avec les espaces africain, atlantique et méditerranéen. Elle sait également que Rabat ne réduit pas sa politique étrangère à un seul axe international et ne conçoit pas ses partenariats dans une logique d’alignement absolu. Cette orientation donne au Maroc une marge de manœuvre diplomatique, tout en l’obligeant à examiner précisément ce que chaque partenaire apporte et les limites qu’il entend préserver.

Moscou défend sa propre conception du règlement, le Maroc évalue les positions à l’épreuve des actes

Il serait également réducteur de présenter le veto russe comme une position dirigée contre le Maroc dans son ensemble. Il serait tout aussi inexact de le considérer comme une décision favorable au Royaume au seul motif qu’il a empêché l’adoption du projet américain.

Le projet américain comportait des dispositions que la Russie considérait comme dépassant le cadre qu’elle juge acceptable pour l’action des Nations unies. Washington et ses partenaires estimaient, pour leur part, que les modifications proposées répondaient à une réalité politique qui avait évolué au cours des dernières années. Le désaccord portait notamment sur la nature de la mission onusienne, son avenir et le fondement politique devant encadrer le processus de règlement.

Cette divergence est apparue clairement dans la position britannique. Londres a critiqué le veto russe, estimant qu’il menaçait la continuité du déploiement de la mission et entravait les avancées du processus politique, tout en réaffirmant que l’initiative marocaine d’autonomie constituait la base la plus crédible, viable et réaliste pour parvenir à un règlement durable.

Pour sa part, le Maroc, selon les déclarations attribuées au ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita dans les informations publiées, avait connaissance à l’avance de l’orientation russe et a choisi de considérer cette situation comme une occasion de faire évoluer la gestion du dossier, plutôt que de consentir à des concessions sur le contenu du projet américain afin d’en garantir l’adoption.

Cet élément, mis en regard de la position officiellement exprimée par Moscou, montre que Rabat ne fonde pas sa politique sur l’attente d’une convergence totale avec la Russie, les États-Unis ou toute autre puissance. Son approche consiste à défendre ses constantes nationales tout en évaluant les possibilités ouvertes par les positions internationales et les contraintes qu’elles imposent.

Il reste toutefois impossible de qualifier le veto russe de gain ou de perte pour le Maroc de manière absolue sans examiner ses conséquences concrètes sur l’avenir de la présence onusienne et sur le processus politique. Le veto a bloqué le projet américain, mais n’a produit aucune résolution alternative et a laissé la situation de la mission dans une impasse institutionnelle après l’expiration de son mandat.

Dix ans de partenariat stratégique : quelles sont les attentes de Moscou envers Rabat ?

L’ambassadeur russe a également présenté 2026 comme une année particulière pour les relations bilatérales, puisqu’elle marque le dixième anniversaire de la déclaration commune sur l’approfondissement du partenariat stratégique entre le Royaume du Maroc et la Fédération de Russie, adoptée par le Roi Mohammed VI et le président Vladimir Poutine à Moscou, le 15 mars 2016.

Cette déclaration ne constituait pas un simple acte protocolaire. Elle s’inscrivait dans un ensemble d’accords visant à élargir la coopération dans les domaines de l’investissement, du commerce, de la circulation des marchandises et des véhicules, ainsi que dans d’autres secteurs. Parmi les priorités alors affichées figurait notamment l’amélioration de l’accès des produits agricoles marocains au marché russe et la recherche d’un meilleur équilibre des échanges commerciaux.

Dix ans plus tard, Moscou continue d’évoquer le développement du partenariat dans l’industrie, l’énergie, l’agriculture, l’investissement, l’enseignement et le tourisme. Mais le discours diplomatique ne suffit pas, à lui seul, à établir le bilan de ces objectifs.

L’évaluation réelle d’un partenariat stratégique ne repose pas uniquement sur le nombre d’accords signés ou sur le niveau des relations entre les dirigeants. Elle suppose également d’examiner le volume et l’équilibre des échanges commerciaux, les investissements effectivement réalisés, le transfert de technologies, la création d’emplois et la continuité des projets communs.

Le discours de l’ambassadeur, tel qu’il a été publié, ne fournit pas de bilan financier détaillé permettant de mesurer les réalisations de la dernière décennie ni d’établir l’écart éventuel entre les engagements annoncés et les résultats économiques enregistrés.

La participation de la cheffe du gouvernement marocain, Fatima-Zahra Mansouri, au sommet Russie-Afrique tenu à Moscou le 28 octobre 2026, prend une importance supplémentaire dans cette lecture. Elle représentait le Roi Mohammed VI à ce troisième sommet, accompagnée notamment du ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita et de l’ambassadeur du Maroc à Moscou, Lotfi Bouchaara.

Le sommet s’est tenu deux jours seulement avant le vote au Conseil de sécurité relatif au Sahara marocain. Placé sous le thème de la paix, de la sécurité et du développement, il a notamment porté sur le commerce, l’investissement, l’énergie, l’agriculture et les technologies.

Cette proximité chronologique ne prouve pas l’existence d’un accord ou d’une entente politique particulière concernant le vote russe. Aucun élément publié ne permet d’établir un lien direct entre la participation marocaine au sommet et la décision prise ensuite par Moscou. Elle montre toutefois que les canaux de dialogue politique et économique sont restés ouverts alors même que les divergences sur le Sahara marocain s’apprêtaient à se manifester au Conseil de sécurité.

C’est l’une des caractéristiques des relations entre États : la coopération peut se poursuivre sur certains dossiers alors que les positions divergent sur d’autres.

Les chiffres humains et économiques : ce qu’ils indiquent et ce qu’ils ne démontrent pas

Sur le volet éducatif, l’ambassadeur a indiqué que plus de quatre mille ressortissants marocains avaient poursuivi leurs études dans des établissements d’enseignement supérieur russes durant l’année universitaire 2024-2025. Ce chiffre rejoint les données publiées par le ministère russe de l’Éducation, qui faisait état de la présence de plus de quatre mille étudiants marocains dans les universités russes au cours de la même période.

Au-delà de la dimension académique immédiate, cette coopération constitue un canal durable de rapprochement entre les deux sociétés. Les étudiants marocains formés en Russie peuvent contribuer à la création de liens professionnels et culturels qui se prolongent après leur retour au Royaume. Le développement de cette coopération dépend néanmoins de la reconnaissance réciproque des diplômes, de la qualité des formations, des perspectives professionnelles offertes aux diplômés et de l’adéquation des spécialités aux besoins de l’économie marocaine.

Sur le plan touristique, Belyaev a fait état d’environ 27 700 voyages effectués par des ressortissants russes au Maroc en 2025, soit une hausse de 39,6 % par rapport à l’année précédente.

La nature de cet indicateur mérite attention. Il s’agit du nombre de voyages rapporté par l’ambassadeur, et non nécessairement du nombre de visiteurs distincts, une même personne pouvant effectuer plusieurs séjours. De même, une progression en pourcentage ne suffit pas à mesurer les retombées économiques du tourisme russe sans données complémentaires sur les dépenses, la durée moyenne des séjours et la répartition géographique des visiteurs.

La poursuite des liaisons aériennes directes et l’intérêt croissant des voyageurs russes pour le Maroc offrent néanmoins des perspectives concrètes de développement touristique, dans un environnement international où les destinations se livrent une concurrence soutenue pour attirer de nouveaux marchés.

Ces indicateurs, tout comme les données relatives à l’enseignement supérieur, sont plus facilement mesurables que les formules générales régulièrement employées dans les déclarations diplomatiques sur l’amitié historique et la compréhension mutuelle.

La Fête de l’Unité russe et marocaine : une appellation commune, des références différentes

L’ambassadeur a également évoqué les origines historiques de la Journée de l’unité nationale russe, célébrée le 4 novembre en mémoire des événements de 1612, lorsque les forces de volontaires populaires dirigées par Kouzma Minine et Dmitri Pojarski ont repris Moscou aux forces polono-lituaniennes, au cours de la période dite des Temps des troubles.

La forme moderne de cette fête remonte à 2005. Elle met en avant la cohésion de la société russe, composée de nombreuses nationalités, religions et langues. Belyaev a rappelé que la Russie compte plus de 190 peuples et que plus de 300 langues y sont utilisées. Il a également indiqué que l’année 2026 avait été proclamée Année de l’unité des peuples de Russie par décret présidentiel.

La Fête de l’Unité marocaine repose, quant à elle, sur une référence historique et politique différente. Le communiqué du Cabinet royal publié le 4 novembre 2025 a annoncé l’institution du 31 octobre comme fête nationale, sous l’appellation de « Fête de l’Unité », en référence aux évolutions enregistrées dans le dossier national à la suite de l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies en 2025.

Le communiqué royal a associé cette célébration à l’unité nationale et à l’intégrité territoriale du Royaume, ainsi qu’aux évolutions du processus relatif à la question nationale.

La similitude des appellations ne signifie donc pas que les deux fêtes reposent sur les mêmes références historiques ou politiques. Le choix de l’ambassadeur russe de présenter ses félicitations au Maroc lors d’une réception officielle organisée par son ambassade, quelques jours après le veto, constitue un geste diplomatique qui mérite d’être analysé sans pour autant être considéré comme la preuve d’un changement de position russe.

Les relations internationales ne se gouvernent pas par les félicitations

La lecture de la position russe doit rester fondée sur la distinction entre trois niveaux : la relation avec l’État marocain, la position sur sa cause nationale et l’approche défendue quant aux modalités internationales de gestion du différend au sein des Nations unies.

Moscou peut maintenir un partenariat stratégique avec Rabat, considérer le Maroc comme un acteur important en Afrique et développer ses échanges commerciaux, universitaires et touristiques avec lui, tout en défendant une conception différente de celle du Maroc et des États-Unis concernant l’avenir de la MINURSO et les mécanismes du règlement.

Cela ne prive pas les félicitations russes de leur valeur diplomatique, mais empêche de les transformer en une reconnaissance politique que Moscou n’a pas exprimée au Conseil de sécurité.

Cette réalité ne concerne pas uniquement la Russie. Les grandes puissances ne prennent pas leurs décisions sur la base des formules de courtoisie ou des relations personnelles entre responsables. Elles agissent en fonction de leurs intérêts stratégiques, de leurs positions de négociation et de leurs calculs au sein des institutions internationales. Un État peut ainsi se rapprocher du Maroc sur un dossier économique, diverger avec lui sur une question politique et retrouver des intérêts communs sur un troisième dossier.

Pour le Maroc, l’enjeu n’est pas de rechercher des partenaires qui partageraient systématiquement toutes ses positions, une telle attente étant peu réaliste dans les relations internationales. Il consiste plutôt à construire des partenariats respectueux des intérêts nationaux, tout en conservant la capacité d’évaluer chaque position à partir de son contenu et de ses conséquences.

La question du Sahara marocain ne constitue cependant pas un dossier ordinaire que l’on pourrait traiter selon la logique des courtoisies réciproques. Elle relève de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Royaume. Les positions internationales qui s’y rapportent doivent être appréciées à travers les résolutions, les votes et les déclarations officielles, et non à partir des seules félicitations formulées à l’occasion des fêtes nationales.

Le discours de l’ambassadeur russe confirme la continuité du dialogue entre Rabat et Moscou, mais ne modifie pas un fait essentiel : le 30 octobre, la Russie a choisi d’exercer son droit de veto contre le projet de résolution américain, tandis que son propre projet alternatif n’a pas obtenu la majorité requise.

Ce sont ces faits qui doivent rester au centre de l’analyse des relations maroco-russes : la coopération demeure ouverte et le dialogue se poursuit, mais les positions des États se mesurent aux décisions qu’ils prennent lorsque les dossiers arrivent à leur véritable moment d’épreuve.

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