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Le Maroc continue d’importer son blé de France malgré le recul des cours internationaux… Le gouvernement Mansouri et son nouveau ministre de l’Agriculture sauront-ils changer la méthode ou assistera-t-on au retour des anciennes pratiques ?

Le Maroc poursuit son approvisionnement en blé tendre auprès du marché français, alors même que les cours internationaux des céréales enregistrent un recul et que certains signes laissent entrevoir une reprise, encore limitée, du trafic maritime céréalier en mer Noire. Cette situation place la politique marocaine d’importation face à une nouvelle épreuve, au moment où le gouvernement dirigé par Fatima Zahra Mansouri vient de prendre ses fonctions, dans un environnement marqué par les fluctuations des marchés mondiaux, les défis de la production nationale et le coût du soutien public.

La question mérite d’être examinée au-delà de la seule continuité des achats auprès de la France. Ce pays demeure un fournisseur traditionnel important du Maroc. Le véritable enjeu porte plutôt sur les conditions dans lesquelles les décisions d’achat sont prises, les critères de comparaison entre les marchés exportateurs et la capacité des institutions concernées à tirer profit des évolutions des cours internationaux, sans compromettre la régularité des approvisionnements.

Car le Maroc n’achète pas son blé directement à la Bourse de Chicago ou à celle de Paris. Il intervient sur un marché commercial régi par les contrats, les calendriers d’expédition, les exigences de qualité, les coûts de transport et d’assurance ainsi que les fluctuations des taux de change. Une baisse des prix de référence sur les marchés financiers ne signifie donc pas automatiquement que le coût d’une cargaison livrée dans un port marocain diminue dans les mêmes proportions.

Les marchés évoluent, mais les navires ne suivent pas nécessairement le même rythme

Des sources professionnelles au sein du secteur céréalier indiquent que les importateurs marocains de blé tendre privilégient actuellement le marché français, alors que les cours internationaux amorcent une baisse et que des informations font état d’une reprise limitée des mouvements de navires chargés de céréales à travers le détroit de Kertch.

Dans une déclaration attribuée à Omar Yaacoubi, président de la Fédération nationale des négociants en céréales et légumineuses, celui-ci a souligné que les récoltes sont disponibles en quantités importantes dans les pays exportateurs et que les niveaux de production sont satisfaisants en octobre. La principale difficulté résiderait toutefois dans les contraintes logistiques liées aux tensions géopolitiques internationales, notamment dans le détroit d’Ormuz et en mer Noire.

Yaacoubi relève également que les marchés réagissent actuellement aux annonces et aux anticipations avant même que celles-ci ne se traduisent par une reprise effective des opérations commerciales. Au moment de ses déclarations, les navires concernés n’avaient pas encore enregistré un retour effectif à des mouvements de sortie et de chargement permettant aux importateurs de considérer cette évolution comme un retour durable à la normale.

Cette précision compte dans l’évaluation des décisions marocaines. Un importateur qui programme ses cargaisons ne peut engager ses opérations sur la seule perspective d’une ouverture d’un passage maritime ou d’une éventuelle stabilisation militaire. Dans certaines circonstances, une transaction auprès d’un fournisseur français, même relativement plus coûteuse à un moment donné, peut offrir davantage de garanties qu’une cargaison moins chère exposée aux retards, à la hausse des primes d’assurance ou aux difficultés d’accès aux ports.

Ces considérations ne dispensent cependant pas les opérateurs de comparer les offres disponibles. Elles ne peuvent pas non plus soustraire les choix d’approvisionnement à toute évaluation économique.

La France, un fournisseur traditionnel, mais la diversification reste un impératif stratégique

Les données du commerce international de la Banque mondiale, fondées sur la base des Nations unies UN Comtrade, indiquent que le Maroc a importé en 2024 environ 6,31 millions de tonnes de blé et de méteil, pour une valeur totale avoisinant 1,8 milliard de dollars.

La France représentait près de 2,13 millions de tonnes, suivie du Canada avec environ 1,04 million de tonnes, de la Russie avec près de 1,21 million de tonnes, de l’Allemagne avec quelque 616 000 tonnes et de l’Ukraine avec environ 345 000 tonnes.

Ces chiffres concernent l’année 2024 et ne doivent pas être présentés comme une photographie de la situation actuelle. Ils montrent néanmoins que la France occupait alors la première place parmi les fournisseurs du Maroc en volume, tandis que le pays disposait également d’autres sources d’approvisionnement, notamment la Russie, le Canada, l’Allemagne et l’Ukraine.

L’enjeu n’est donc pas de renoncer au blé français, mais de préserver une capacité de négociation permettant au Maroc de tirer parti des différences de prix, de qualité et de coûts de transport entre les pays exportateurs. Le recours au marché français peut constituer un choix commercial justifié dans certaines circonstances. Il devient toutefois légitime d’en examiner les conditions lorsque les données permettant de comparer les offres et les coûts finaux des cargaisons ne sont pas clairement accessibles.

L’arrivée attendue de certaines cargaisons argentines à partir de décembre prochain, avec le démarrage de la nouvelle campagne de récolte dans ce pays, pourrait également ouvrir une possibilité supplémentaire de diversification. Cette perspective reste toutefois tributaire de la qualité de la récolte, des prix proposés, des coûts de transport sur de longues distances et du calendrier de disponibilité des volumes exportables.

Le blé marocain : une meilleure récolte ne signifie pas la fin des importations

Les estimations de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), publiées dans son bulletin consacré au Maroc le 8 juillet 2026, apportent un élément important à toute évaluation de la politique du nouveau gouvernement.

L’organisation estimait la production nationale de céréales pour 2026 à environ 6,3 millions de tonnes, soit une hausse de près de 16 % par rapport à la moyenne quinquennale, grâce aux précipitations qui ont contribué à améliorer l’humidité des sols et les conditions de développement des cultures.

La FAO anticipait également des besoins d’importation de blé d’environ 5 millions de tonnes pour la campagne commerciale 2026-2027, soit près de 15 % de moins que la moyenne des cinq dernières années.

L’amélioration de la campagne agricole a donc réduit les besoins d’approvisionnement extérieur, sans pour autant les supprimer. La sécurité alimentaire marocaine demeure liée à un équilibre délicat entre la production nationale et les importations, ainsi qu’à la capacité de l’État à gérer les stocks pendant les périodes séparant deux campagnes agricoles.

La collecte de la production nationale mérite également une attention particulière. Des données professionnelles publiées en août dernier faisaient état d’une collecte d’environ 6 millions de quintaux de blé tendre, contre un objectif initial de 15 millions de quintaux, alors que les besoins annuels des minoteries sont estimés à près de 50 millions de quintaux.

Cet écart contribue à expliquer la nécessité de recourir aux importations. Il ramène également le débat à l’efficacité des politiques publiques destinées à encourager les agriculteurs à commercialiser leur production, à améliorer les capacités de stockage et de collecte et à garantir des conditions de rentabilité susceptibles de soutenir la production nationale.

Le soutien public : qui en bénéficie et comment son coût est-il calculé ?

Un autre élément ne peut être écarté du débat. Le Maroc n’a pas laissé les importations de blé tendre sans intervention publique. Il a réactivé un mécanisme de soutien aux importations pour la période allant du 16 septembre au 31 décembre 2026.

Selon les informations publiées concernant l’Office national interprofessionnel des céréales et des légumineuses (ONICL), ce mécanisme repose sur un prix de référence d’environ 270 dirhams le quintal. Il prévoit une compensation au profit des importateurs éligibles lorsque le coût de revient du blé livré au Maroc dépasse ce niveau.

Le calcul ne se limite pas au prix du blé sur le marché international. Il prend également en considération le transport maritime, le taux de change et les frais liés aux opérations portuaires. Les prix de marchés de référence, notamment ceux de la France, de l’Allemagne, de l’Argentine et des États-Unis, font également partie des éléments d’évaluation.

Le mécanisme repose sur l’intervention d’une commission conjointe comprenant des représentants du ministère de l’Économie et des Finances, du ministère de l’Agriculture et de l’ONICL, chargée de déterminer le niveau du soutien à partir des données mensuelles.

Ce dispositif explique pourquoi il serait insuffisant d’évaluer l’efficacité des importations à partir du seul prix du boisseau à Chicago. Il soulève cependant une autre question : quel est le montant des crédits publics mobilisés par l’État, et dans quelle mesure ces dépenses contribuent-elles réellement à stabiliser les prix de la farine et du pain ?

Le soutien accordé aux importateurs ne constitue pas, à lui seul, une preuve que le consommateur final en bénéficie. Pour établir cette réalité, il faut suivre les volumes importés, leurs coûts de livraison, les prix de vente aux minoteries, puis les prix des produits finis sur le marché.

L’échéance du 31 décembre rend également la décision de prolonger, de modifier ou de suspendre le dispositif particulièrement importante. Elle devrait reposer sur des données relatives aux stocks, aux prix internationaux et à la production nationale, plutôt que sur la reconduction automatique d’un mécanisme existant.

Le nouveau ministre Khalid Hatami face à l’épreuve du changement de méthode

Khalid Hatami, ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime et de la Souveraineté alimentaire au sein du gouvernement nommé le 16 octobre 2026, hérite d’un secteur dont les enjeux dépassent largement la gestion d’une campagne agricole ou le suivi des opérations d’importation.

Le dossier des céréales associe la production nationale, les revenus des agriculteurs, les stocks des minoteries, les cours internationaux, les dépenses publiques de soutien, les négociations avec les fournisseurs et la capacité du pays à faire face aux perturbations géopolitiques.

Le nouveau gouvernement dispose d’une occasion pour passer d’une gestion fondée sur les réactions aux fluctuations du marché à une approche plus structurée. Celle-ci pourrait commencer par la publication régulière de données sur les quantités collectées de la production nationale, les volumes de stocks disponibles, les besoins d’importation, les pays fournisseurs et le coût moyen final du quintal, après prise en compte du transport, de l’assurance et des taux de change.

L’évaluation de l’action de l’ONICL devrait également tenir compte de la disponibilité de ces informations et de l’efficacité des mécanismes d’intervention, et non uniquement de la régularité des arrivées de navires dans les ports marocains.

Sur les marchés internationaux, le recul enregistré récemment par les contrats américains et les échanges du contrat de décembre 2026 à Chicago autour de 599 cents le boisseau à la fin du mois d’octobre constituent des indicateurs qui méritent d’être suivis. Les cours de référence restent néanmoins volatils. Le même contrat a évolué dans une fourchette comprise entre 593,25 et 706,50 cents au cours des trente jours précédents, selon les données de marché publiées le 2 novembre.

Parallèlement, l’évolution autour du détroit de Kertch demeure limitée. Reuters rapportait le 28 octobre, citant des sources professionnelles, que les autorités russes avaient délivré des autorisations à des navires céréaliers pour quitter la mer d’Azov, pour la première fois depuis le 10 juillet. Ces autorisations devaient être délivrées jusqu’au 15 novembre, avec la possibilité d’une escorte navale russe pour certains navires. Cette évolution ne suffit pas à établir un retour durable à la normale du commerce maritime dans la région.

Le retour aux anciennes pratiques ?

Les informations disponibles ne permettent pas, à ce stade, d’affirmer que le Maroc a acheté son blé français à des prix supérieurs à ceux d’offres alternatives réellement disponibles, ni que les importateurs ont ignoré une occasion commerciale certaine. Elles ne démontrent pas davantage que la poursuite des approvisionnements auprès de la France constitue nécessairement un échec de gestion.

Elles permettent toutefois d’adresser plusieurs questions au nouveau gouvernement et à son ministre de l’Agriculture : existe-t-il une comparaison publique entre le coût final du blé français et celui provenant d’autres marchés ? Les périodes de baisse des cours sont-elles exploitées pour conclure des contrats avantageux et constituer des stocks de sécurité ? Quel est le montant du soutien public consacré aux importations ? Et quel est son effet réel sur les minoteries et sur les prix des produits alimentaires de base ?

Le véritable enjeu ne réside pas dans le changement de pays fournisseur au seul motif que les cours évoluent dans une direction donnée. Il consiste à démontrer que les décisions d’achat reposent sur des critères économiques transparents, que l’État connaît précisément les volumes acquis, leur coût et les raisons qui justifient le choix d’un fournisseur plutôt qu’un autre.

Khalid Hatami et le gouvernement de Fatima Zahra Mansouri héritent ainsi d’un dossier où la politique agricole rejoint directement le pouvoir d’achat des citoyens. Les décisions attendues après décembre concernant le soutien aux importations, la gestion de la récolte nationale et la diversification des fournisseurs constitueront des indicateurs concrets : permettront-elles de poursuivre les mécanismes existants sans changement substantiel, ou annonceront-elles une approche plus transparente et plus efficace dans la gestion de l’un des dossiers les plus directement liés à la sécurité alimentaire quotidienne des Marocains ?

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