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« Un gouvernement des sources proches » : la cheffe du gouvernement et ses ministres préfèrent les explications en coulisses à la communication directe et à la responsabilité devant l’opinion publique.

De l’affaire judiciaire de Fatima Saadi aux observations de la Cour des comptes sur des études financées au titre du soutien public aux partis politiques, en passant par les soupçons de conflit d’intérêts concernant un cabinet d’avocats auquel Fatima Zahra Mansouri a été liée, plusieurs explications diffusées en octobre 2026 reposent sur une même formule : une source proche dément ou apporte des précisions, tandis que les documents détaillés et les prises de parole officielles restent inégalement accessibles.

En quelques jours, entre le 19 et le 21 octobre 2026, plusieurs médias marocains ont relayé des explications attribuées à des sources proches de trois responsables du nouveau gouvernement : Fatima Saadi, ministre déléguée chargée du Logement et de la Politique de la ville ; Ahmed El Mahdi Mezouari, ministre délégué chargé de la Pêche maritime ; et Fatima Zahra Mansouri, cheffe du gouvernement. Les dossiers sont différents, mais la formule employée est similaire : démentir des informations en circulation ou rectifier un récit médiatique, sans que la réponse soit présentée, dans les articles concernés, comme une déclaration directe et nominative du responsable ou comme un communiqué détaillé de son institution.

La question ne tient pas seulement à une expression journalistique devenue courante. Lorsque les informations concernent des responsables chargés de la gestion des affaires publiques, le mode de communication fait lui-même partie du sujet : qui assume la position exprimée ? Sur quels documents repose-t-elle ? La réponse apporte-t-elle des éléments permettant de vérifier les faits contestés, ou se limite-t-elle à nier la version adverse et à la qualifier de trompeuse ?

Il faut toutefois distinguer deux réalités. Le recours de la presse à des sources non identifiées est une pratique connue, qui peut se justifier dans certaines circonstances professionnelles. De même, un responsable public n’est pas tenu de s’exprimer personnellement dans les médias à chaque controverse. La difficulté apparaît lorsque la source anonyme devient le principal canal disponible pour expliquer des affaires d’intérêt public, alors que le lecteur ne peut pas vérifier l’identité ou la qualité de l’interlocuteur, ni consulter les pièces censées éclairer le différend.

Fatima Saadi : lorsque la décision judiciaire compte davantage que le récit médiatique

Le 19 octobre, plusieurs médias, dont le journal Assahifa, ont rapporté qu’une source proche de Fatima Saadi affirmait que l’affaire judiciaire, liée à la période où elle présidait le conseil communal d’Al Hoceïma et remise en circulation à l’occasion de son entrée au gouvernement, s’était achevée par un jugement définitif d’acquittement, les frais étant mis à la charge de la partie plaignante. Selon cette source, l’affaire concernait des mesures prises, d’après la version présentée, pour libérer le domaine public et faire appliquer la loi. La source estimait que rappeler certaines étapes antérieures de la procédure sans en préciser l’issue finale donnait une image incomplète du dossier.

Si ces éléments sont confirmés par le jugement invoqué, ils imposent de rectifier toute information présentant la ministre comme ayant fait l’objet d’une condamnation définitive qui n’existerait pas. Une procédure judiciaire ne peut être réduite à une décision intermédiaire ou à une étape antérieure lorsque le dossier a ensuite abouti à une issue différente. À l’inverse, la réapparition d’une accusation ancienne dans le débat public ne constitue pas, à elle seule, une preuve de sa véracité.

La précision journalistique commande néanmoins de distinguer le récit transmis par une source proche de la personne concernée de la pièce judiciaire permettant d’en vérifier directement les éléments essentiels : la juridiction, la date et le dispositif définitif du jugement. Il ne s’agit pas de mettre en doute l’acquittement affirmé par la source, mais de différencier une confirmation rapportée par la presse d’un document judiciaire consultable et vérifiable.

La publication du jugement, ou à tout le moins de ses références précises, aurait permis de ramener le débat à des éléments contrôlables. Un dossier judiciaire n’exige pas nécessairement une communication politique ; il exige d’abord que le document invoqué soit clairement identifié. En l’absence de cette référence, le lecteur reste chargé de départager des récits contradictoires, alors que l’information décisive devrait pouvoir être établie.

Cela ne signifie pas que chaque responsable doive publier l’intégralité de son dossier judiciaire, ni que l’absence d’un document accessible invalide automatiquement les déclarations de son entourage. Cela signifie que la solidité d’une explication dépend des preuves qu’elle apporte, et non de la proximité de son auteur avec la personne concernée.

Ahmed El Mahdi Mezouari : que dit la Cour des comptes, et que répond la source proche ?

Le dossier d’Ahmed El Mahdi Mezouari présente une configuration différente. Le débat ne porte pas uniquement sur le récit d’un événement passé, mais sur un document officiel de contrôle consacré à l’utilisation de fonds publics destinés notamment au financement des études et recherches des partis politiques.

Le 28 février 2024, la Cour des comptes a annoncé la publication de son rapport relatif à l’audit des comptes des partis politiques et à la vérification de la régularité de leurs dépenses au titre du soutien public pour l’année 2022. La Cour a rappelé que ses travaux s’inscrivaient dans le cadre de ses compétences constitutionnelles et légales, notamment celles prévues par l’article 147 de la Constitution et l’article 44 de la loi organique relative aux partis politiques.

Les articles publiés en octobre 2026 ont remis en avant un contrat conclu par l’Union socialiste des forces populaires avec un bureau d’études pour la réalisation de 23 études portant sur des questions économiques, sociales, institutionnelles et environnementales. Selon les données rapportées à partir du document de contrôle, le montant total atteignait 1,835 million de dirhams. Les publications ont également évoqué plusieurs observations : l’absence de conventions spécifiques définissant séparément les conditions de réalisation et le coût de chaque étude, la non-production de deux études parmi les pièces communiquées, ainsi que des remarques relatives à la méthodologie scientifique et au contenu des documents présentés pour justifier les dépenses.

Le 20 octobre, des médias ont relayé une réponse attribuée à une source proche du ministre, qui rejetait les informations présentées comme des rumeurs et des tentatives de déformation des faits. Le texte publié par le journal Al Ittihad Al Ichtiraki soutenait notamment que les observations du rapport ne constituaient pas des irrégularités financières et que des réponses avaient été apportées, en évoquant également des éléments ultérieurs censés confirmer la régularité de la procédure.

Cette réponse mérite d’être présentée comme une position contradictoire. Elle ne dispense cependant pas d’examiner les documents sur lesquels elle s’appuie. D’un côté, le rapport de la Cour des comptes formule des observations précises ; de l’autre, la réponse invoque des explications et des démarches ultérieures pour défendre la régularité de la procédure. Il est impossible de trancher entre ces deux positions en relayant simplement l’une d’elles ou en qualifiant l’autre de trompeuse.

Il faut distinguer le constat d’insuffisances dans les pièces contractuelles ou dans le contenu des études de la preuve d’un détournement, d’une dissipation de fonds ou d’une responsabilité pénale. Passer du premier constat au second sans éléments probants serait injustifié. Mais affirmer que les observations ne constituent pas des irrégularités financières ne suffit pas davantage à clore le débat lorsque la question porte sur la conformité des justificatifs aux exigences applicables à l’utilisation de fonds publics.

La chronologie des rapports doit également être respectée. La Cour des comptes a publié, le 27 mai 2025, son rapport relatif à l’audit des comptes des partis politiques au titre de l’année 2023. L’existence de ce rapport ultérieur ne signifie pas, à elle seule, que toutes les observations antérieures ont été retirées ou que toutes les insuffisances ont été corrigées. Il faudrait identifier précisément les passages concernés, vérifier si le rapport ultérieur traite des mêmes observations et déterminer les suites qui leur ont effectivement été données.

Une réponse institutionnelle accompagnée des éléments pertinents aurait permis de préciser le débat : quelles observations ont reçu une réponse ? Les études manquantes ont-elles été produites ? Les pièces contractuelles ont-elles été complétées ? Quelles conclusions la Cour a-t-elle tirées de ces démarches ? Ces questions relèvent de la transparence et de la vérification. Elles ne constituent pas, en elles-mêmes, un jugement préalable sur le ministre ou sur le bureau d’études concerné.

Une source proche peut transmettre la position du ministre. Elle ne se substitue ni au document de contrôle ni aux éléments susceptibles d’en modifier l’interprétation.

Fatima Zahra Mansouri : lorsque le démenti porte sur un possible conflit d’intérêts

Dans le cas de Fatima Zahra Mansouri, le débat concerne les liens éventuels entre un cabinet d’avocats auquel elle avait été associée et un établissement public relevant de son périmètre de tutelle lorsqu’elle occupait le portefeuille de l’Habitat et de l’Urbanisme.

Le 20 octobre 2026, plusieurs médias ont relayé les déclarations d’une source proche de la cheffe du gouvernement, selon laquelle elle aurait quitté le cabinet d’avocats et cessé d’exercer la profession dès sa nomination comme ministre, en octobre 2021. La source a rejeté les accusations de conflit d’intérêts ainsi que l’hypothèse du maintien d’une relation financière ou d’une intervention en faveur du cabinet.

Le démenti est clair dans son contenu, mais il demeure rapporté par une source non identifiée. Pour établir l’existence ou l’absence d’un conflit d’intérêts, il faudrait préciser les faits concernés, la période examinée, la nature des relations professionnelles et financières, ainsi que les éléments permettant de déterminer si des transactions ou des décisions administratives ont impliqué le cabinet pendant la période où la responsable exerçait ses fonctions gouvernementales.

La cessation de l’exercice d’une profession ne répond pas nécessairement à toutes les questions relatives aux liens professionnels ou financiers antérieurs. Mais l’existence d’une relation professionnelle passée ne suffit pas non plus à établir un conflit d’intérêts. Ce sont les faits précis et les règles juridiques applicables qui doivent permettre d’examiner l’allégation, et non une présomption dans un sens ou dans l’autre.

Les éléments consultés dans le cadre de cette recherche ne permettent pas, à eux seuls, de confirmer les accusations en circulation ni d’en réfuter indépendamment tous les aspects. Il convient donc de maintenir les accusations dans les limites de ce qui a été effectivement allégué et le démenti dans celles de ce qu’a affirmé la source proche, en attendant la publication de documents vérifiables ou d’une réponse institutionnelle détaillée.

La question prend une importance particulière lorsqu’elle concerne la cheffe du gouvernement. Non pas parce que sa fonction l’obligerait à répondre à chaque publication, mais parce que la clarté des informations liées à la gestion publique contribue à distinguer la critique légitime des accusations insuffisamment étayées. Une réponse qui précise les faits et les documents sur lesquels elle repose est plus utile à l’opinion publique qu’un démenti général ou qu’une mise en cause des intentions du média, même lorsque le responsable estime disposer de motifs légitimes pour contester une publication ou engager les démarches juridiques appropriées.

Qui parle au nom du gouvernement lorsque les explications deviennent une affaire publique ?

Ces trois cas conduisent à interroger le rôle de la communication gouvernementale et des directions de communication ministérielles. Il serait toutefois erroné d’y voir, à eux seuls, la preuve de l’absence de ces structures ou de leur paralysie. L’existence d’un porte-parole du gouvernement ne signifie pas que toute réponse individuelle doive obligatoirement passer par lui. De même, une déclaration attribuée à une source proche ne constitue pas nécessairement une position collective du gouvernement.

Les textes réglementaires définissent les attributions du porte-parole du gouvernement, tandis que le secteur de la communication a connu des évolutions organisationnelles visant notamment à développer les mécanismes de communication institutionnelle et publique. Mais l’existence de compétences et de structures ne suffit pas à évaluer leur efficacité. Il faut examiner la régularité des communications, la rapidité des réponses, l’accessibilité des documents et la capacité des services concernés à apporter des explications précises sur les dossiers qui intéressent l’opinion publique.

Dans les trois affaires, l’enjeu n’est pas d’exiger des responsables qu’ils interviennent quotidiennement devant les caméras, ni de considérer que toute controverse médiatique impose la publication d’un communiqué gouvernemental. Il s’agit de mettre en rapport la nature de l’allégation et celle de la réponse.

Lorsqu’un désaccord porte sur un jugement, le document judiciaire constitue la référence essentielle. Lorsqu’il concerne des observations de contrôle, il faut examiner le rapport, les réponses des personnes concernées et les suites effectivement documentées. Lorsqu’il porte sur un éventuel conflit d’intérêts, il convient d’identifier les relations, les faits et les règles permettant d’évaluer l’allégation.

La source proche peut constituer un premier accès à la position d’un responsable. Elle ne devrait pas devenir un substitut permanent au document ou à la déclaration permettant de vérifier cette position et d’en apprécier la portée. Entre le fait de relayer un démenti et celui d’en établir la véracité, il subsiste une distance que la répétition d’une déclaration dans plusieurs médias ne suffit pas à effacer.

La révocation de Madiha Khiyir : un communiqué officiel précise la procédure sans nécessairement révéler toutes les raisons

La révocation de la ministre déléguée chargée de la Formation professionnelle et de la Qualification, Madiha Khiyir, offre un exemple différent de communication sur les responsabilités gouvernementales.

Le 18 octobre 2026, un communiqué du Cabinet royal a annoncé que le Roi Mohammed VI avait reçu une demande de la cheffe du gouvernement visant à mettre fin aux fonctions de la ministre, et qu’il avait accepté cette demande conformément à l’article 47 de la Constitution. Le porte-parole du gouvernement a ensuite apporté des précisions sur la décision, en évoquant une appréciation politique et institutionnelle partagée par les composantes de la majorité gouvernementale.

Le communiqué a permis d’établir un élément institutionnel essentiel : la demande de révocation émanait de la cheffe du gouvernement et avait été acceptée par le Roi dans le cadre constitutionnel applicable. Le déroulement formel de la décision est ainsi devenu plus clair qu’il ne l’aurait été si le débat était resté limité à des fuites ou à des récits non officiels.

Le communiqué ne révèle toutefois pas, à lui seul, tous les éléments qui ont précédé la demande de révocation, ni l’ensemble des circonstances qui l’ont entourée. Les précisions du porte-parole ont contribué à expliquer la position gouvernementale, sans nécessairement épuiser toutes les questions relatives aux motifs de la décision.

L’intérêt de cet exemple réside dans la distinction entre deux niveaux d’information : identifier l’autorité à l’origine d’une démarche officielle et expliquer les raisons ou les appréciations qui l’ont motivée. Le premier point a été établi par un communiqué explicite. Le second reste tributaire des éléments que les institutions concernées ont effectivement rendus publics.

Cette distinction éclaire la comparaison avec les déclarations de sources proches. Lorsqu’il s’agit du déroulement d’une décision gouvernementale, un communiqué officiel peut préciser directement les responsabilités institutionnelles. Dans les affaires judiciaires, les contrôles financiers ou les soupçons de conflits d’intérêts, un communiqué peut ne pas suffire : la vérification exige des pièces, des réponses détaillées et des informations susceptibles d’être examinées.

L’enjeu n’est donc pas de supprimer le recours aux « sources proches », mais d’éviter qu’elles deviennent un substitut à une information vérifiable et à la responsabilité publique. Un responsable peut choisir sa méthode de communication ; la crédibilité de son explication dépend néanmoins des faits et des preuves qu’il apporte, ainsi que de sa capacité à répondre aux éléments précis qui ont suscité le débat. Un démenti répété sans publication des éléments qui le fondent laisse le différend ouvert, même lorsque ce démenti est exact.

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