Le conseiller parlementaire Younes Mellal, membre du groupe Haraki à la Chambre des conseillers, a choisi de ramener le débat sur le programme gouvernemental à un dossier hérité de la précédente législature. Lors de la séance plénière du mercredi 21 octobre 2026, il ne s’est pas limité à examiner les engagements présentés par la cheffe du gouvernement, Fatima Zahra Mansouri. Il a réclamé la création d’une commission nationale d’enquête sur les 280 milliards de dirhams qui auraient été mobilisés au cours des cinq dernières années pour soutenir le pouvoir d’achat.
Son intervention était directe et virulente. Il a demandé que la destination de ces fonds soit clarifiée et que toute personne dont l’implication dans une atteinte aux finances publiques serait établie soit tenue responsable. Selon les comptes rendus de son intervention, il a également employé des expressions particulièrement dures pour dénoncer ce qu’il considère comme des comportements incompatibles avec la responsabilité publique.
La portée journalistique de cette intervention ne tient toutefois ni à la seule vigueur de ses propos ni aux formules utilisées. Elle remet au centre du débat une question financière et sociale qui ne disparaît pas avec la fin d’une législature : quelles sommes ont effectivement été dépensées ? Selon quelles modalités ? Quels montants sont parvenus aux ménages ? Et quels résultats peut-on mesurer sur leur vie quotidienne ?
Le montant avancé est suffisamment important pour justifier un examen détaillé de sa composition. Mais la sensibilité du dossier impose aussi de distinguer la demande de reddition des comptes de l’établissement d’une responsabilité pénale. Les informations publiques examinées ne permettent pas, à elles seules, d’affirmer que les 280 milliards de dirhams auraient été détournés ou que cette somme correspondrait intégralement à des aides monétaires directes aux ménages. La demande de Mellal porte sur l’ouverture d’une enquête et la clarification des dépenses et de leurs résultats. Une telle démarche doit commencer par les documents comptables et les données vérifiables.
Que recouvrent les 280 milliards de dirhams ?
Selon le compte rendu publié par Sawt Al Maghrib le 21 octobre, Younes Mellal s’est appuyé sur un montant évoqué pendant la campagne électorale et l’a associé aux mesures de soutien au pouvoir d’achat mises en œuvre durant la précédente législature. Il a notamment fait référence aux données précédemment présentées par Fouzi Lekjaa, alors ministre délégué chargé du Budget.
La première difficulté consiste à déterminer ce que recouvre exactement ce montant. Les augmentations salariales, les aides sociales directes, les programmes de logement et les autres mesures sociales ne constituent pas nécessairement une seule et même catégorie de dépenses. Elles obéissent à des mécanismes de financement différents, visent des bénéficiaires distincts et appellent des indicateurs d’évaluation spécifiques.
Un examen sérieux devrait donc préciser les montants affectés à chaque mesure, les sommes effectivement décaissées, les organismes chargés de leur mise en œuvre, le nombre de bénéficiaires et les résultats obtenus. Si le chiffre annoncé agrège plusieurs catégories de dépenses, la méthode de calcul doit également être rendue publique afin que les citoyens puissent en comprendre la composition.
Une question sociale demeure, indépendamment des conclusions d’une éventuelle commission : les ménages ont-ils réellement ressenti les effets de ces mesures dans leurs dépenses alimentaires, leur logement, leurs transports, leur éducation et leurs soins ? Répondre que l’État a engagé des sommes importantes ne suffit pas à établir l’efficacité de la politique menée. Le volume des dépenses et leur rendement social sont deux questions distinctes. À l’inverse, la persistance de la vie chère ne constitue pas, à elle seule, une preuve de détournement ou de mauvaise gestion.
Mansouri face à l’épreuve des chiffres et des résultats
Le 21 octobre, devant la Chambre des conseillers, la cheffe du gouvernement a présenté le coût global du nouveau programme gouvernemental, évalué à 390 milliards de dirhams. Selon les données rapportées par Medi1news, sur la base d’informations de l’Agence Maghreb Arabe Presse, cette enveloppe comprend 314 milliards provenant du budget général de l’État et 76 milliards issus de ressources extrabudgétaires.
La répartition annoncée prévoit notamment 108 milliards de dirhams pour la protection sociale, 93 milliards pour le soutien au pouvoir d’achat, 57 milliards pour le développement territorial intégré, 30 milliards pour l’insertion des jeunes et 26 milliards pour les infrastructures.
La différence entre les deux montants est essentielle. Les 280 milliards de dirhams se rapportent aux mesures de la précédente législature, selon les déclarations relayées, tandis que les 390 milliards correspondent au coût annoncé du nouveau programme gouvernemental. Ces chiffres ne peuvent être assimilés ni comparés directement sans examiner leur périmètre, leurs composantes et leurs méthodes de calcul.
L’inscription de 93 milliards de dirhams supplémentaires au titre du pouvoir d’achat ramène néanmoins le débat à une question centrale : quels objectifs précis le gouvernement entend-il atteindre ? Comment les ressources seront-elles réparties ? Selon quel calendrier seront-elles décaissées ? Et quels indicateurs permettront de vérifier les résultats ?
Lors de la même séance, Fatima Zahra Mansouri a défendu un programme fondé, selon ses déclarations, sur des mesures concrètes, réalistes et adossées à des financements. Elle a également insisté sur la moralisation de la vie publique et la lutte contre les conflits d’intérêts, qu’elle a présentées comme des conditions nécessaires au rétablissement de la confiance dans les institutions. Elle a indiqué que les partis de la majorité s’étaient accordés sur la nécessité de combattre ces conflits.
Ces engagements peuvent être traduits en critères précis d’évaluation : publication régulière des crédits prévus, des dépenses exécutées, des bénéficiaires et des résultats obtenus. La comparaison entre les objectifs annoncés et leur réalisation effective permettrait de sortir d’un débat dominé par les montants globaux et les déclarations politiques.
Des conflits d’intérêts aux relations entre politique et affaires
L’un des aspects les plus incisifs de l’intervention de Mellal concerne la séparation entre les intérêts commerciaux et l’exercice des responsabilités publiques. Le conseiller parlementaire s’est interrogé sur ce qu’il considère comme un décalage entre les contraintes imposées à certains élus locaux dans la gestion des fonds publics et la situation de responsables susceptibles d’entretenir des relations commerciales avec l’État.
Il a appelé à relancer le débat sur l’incrimination de l’enrichissement illicite et à revoir les dispositions qu’il estime restrictives pour les associations souhaitant déposer des plaintes afin de protéger les deniers publics.
Une distinction demeure indispensable : exercer une activité commerciale ne constitue pas, en soi, une infraction. La question juridique se pose lorsqu’un responsable utilise sa fonction, son influence ou son accès à la décision publique pour favoriser ses intérêts privés. L’examen doit alors porter sur la nature des relations entre le responsable et l’entreprise concernée, sa participation aux décisions susceptibles de lui procurer un avantage, ainsi que le respect des obligations déclaratives et des règles applicables aux marchés publics.
Cette question prend une importance particulière lorsque des fonds publics sont engagés. Les marchés publics nécessitent des règles de concurrence et de transparence, mais aussi des mécanismes permettant d’identifier les bénéficiaires effectifs des entreprises contractantes et de repérer les situations dans lesquelles des intérêts privés peuvent interférer avec une décision administrative.
La récupération des sommes évoquée par Mellal obéit, elle aussi, à des exigences précises. Elle suppose l’identification des faits, l’établissement des responsabilités et la démonstration des éventuelles infractions selon les procédures légales. Des accusations politiques, aussi sévères soient-elles, ne peuvent se substituer à ces étapes.
Une commission d’enquête : pour répondre à quelles questions ?
Younes Mellal a demandé la création d’une commission nationale d’enquête, au nom de l’intérêt général, selon le compte rendu de Sawt Al Maghrib.
يونس ملال مستشار حزب الحركة الشعبية: لي خدا درهم من فلوس المغاربة خاص يتحاسب pic.twitter.com/J1RqCgm5nz
— Aldar_Maroc (@media_aldar) October 21, 2026
Cette proposition ne peut produire des résultats utiles que si elle débouche sur un travail vérifiable : clarification des sources des chiffres, examen des méthodes de calcul, identification des organismes chargés d’exécuter les programmes et détermination des éventuelles irrégularités nécessitant des investigations supplémentaires.
Le Maroc dispose déjà de plusieurs institutions de contrôle financier, notamment la Cour des comptes et les cours régionales des comptes, auxquelles s’ajoutent les mécanismes de contrôle parlementaire et judiciaire. Les commissions parlementaires d’enquête sont, quant à elles, soumises à des conditions constitutionnelles et légales spécifiques. Le choix de l’instrument de contrôle doit donc dépendre de la nature des questions à résoudre et des compétences reconnues à chaque institution.
Les interrogations soulevées par Mellal dépassent par ailleurs le seul montant des 280 milliards de dirhams. Il a également évoqué les bénéfices des sociétés pétrolières, la possibilité de plafonner certaines marges ou d’alléger la fiscalité, ainsi que le dossier de la raffinerie Samir sous l’angle des réserves stratégiques. Ces questions économiques nécessitent des données sur les prix, les marges, les prélèvements fiscaux, les coûts de stockage et les capacités de raffinage. Sans ces éléments, les propositions restent difficiles à évaluer.
La reddition des comptes commence par la publication des résultats
L’intervention de Younes Mellal ne s’est pas limitée au dossier des 280 milliards de dirhams. Il a également critiqué ce qu’il considère comme un manque de précision dans certains engagements du programme gouvernemental, notamment concernant les calendriers d’exécution, les sources de financement et les indicateurs d’évaluation.
Il a évoqué l’absence de départements spécifiquement consacrés au développement des zones rurales et montagneuses et à la décentralisation, la place accordée aux Marocains du monde, la représentation des femmes ainsi que l’absence, selon son appréciation, d’un calendrier suffisamment précis pour atteindre l’objectif d’un million d’emplois.
Ces observations élargissent le débat au-delà de l’examen des dépenses passées. Le nouveau gouvernement devra présenter un programme dont l’exécution puisse être suivie et évaluée, plutôt que de s’en tenir à des objectifs de long terme. Des indicateurs, des échéances et des ressources clairement définis permettraient au Parlement, aux médias et aux citoyens de mesurer les progrès et de demander des explications lorsque les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous.
Le dossier des 280 milliards de dirhams appelle donc un bilan détaillé distinguant les crédits annoncés des dépenses effectivement réalisées, les dépenses conformes aux règles des résultats insuffisants et les éventuelles irrégularités établies par des contrôles. C’est cette distinction qui permettra de déterminer si les difficultés relèvent d’un rendement social insuffisant, d’une conception inadéquate des programmes ou de faits susceptibles d’engager des responsabilités.
L’intervention de Younes Mellal a remis ce chiffre au centre du débat parlementaire et formulé une demande explicite de reddition des comptes. Pour les citoyens, la réponse la plus utile sera celle qui prendra la forme de documents vérifiables, précisant les montants, les organismes responsables et les résultats obtenus, afin que les responsabilités puissent être établies sur la base des faits plutôt que des seules accusations.


