Lors de la discussion du programme gouvernemental 2026-2031 à la Chambre des conseillers, les interventions du Parti authenticité et modernité (PAM) et de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) n’ont pas remis en cause la continuité des grands chantiers sociaux. Elles ont plutôt porté sur la manière de présenter cette continuité sur le plan politique et sur les engagements que le nouveau programme doit traduire dans la vie quotidienne des citoyens. Entre la défense, par le PAM, de la singularité du nouveau gouvernement par rapport à son prédécesseur et l’approbation, par le groupe socialiste, des mesures annoncées en matière d’aide sociale et de protection sociale, les priorités affichées par la majorité commencent à se préciser. Les modalités d’exécution, le financement et le calendrier de mise en œuvre restent toutefois déterminants pour apprécier la portée réelle de ces engagements.
Le président du groupe du PAM à la Chambre des conseillers, Abdelkrim El Hams, a rejeté l’idée consistant à présenter le gouvernement actuel comme la simple reproduction du précédent. Selon lui, une telle lecture confond la continuité des institutions avec les différences de responsabilités politiques, de visions et de capacités de réforme et de réalisation. Il a défendu l’idée d’un gouvernement appelé à préserver les acquis, à poursuivre les grands chantiers déjà engagés et à corriger les dysfonctionnements hérités de la période précédente.
Le PAM n’a donc pas plaidé pour une rupture avec la phase antérieure. Son intervention s’est inscrite dans la défense du principe de continuité de l’État et des institutions, en rappelant que, dans les démocraties établies, un nouveau gouvernement reprend généralement les dossiers là où son prédécesseur les a laissés, plutôt que de repartir de zéro. Abdelkrim El Hams a néanmoins lié la différence attendue entre les deux équipes gouvernementales à la capacité de la nouvelle majorité à identifier précisément les défaillances et à s’y attaquer directement.
Cette position place le gouvernement devant un critère qui dépasse le renouvellement du discours ou des promesses. Reconnaître la nécessité de poursuivre les chantiers signifie également assumer une responsabilité à l’égard de ce qui a déjà été réalisé, de ce qui a pris du retard et de ce qui n’a pas produit les résultats attendus. Pour démontrer la différence défendue par le PAM, il faudra donc identifier les dysfonctionnements concernés, préciser les mesures correctives et rendre compte de leurs effets à partir d’indicateurs vérifiables. Dans les éléments publiés de cette intervention, le groupe n’a toutefois pas détaillé ces dysfonctionnements ni présenté d’indicateurs précis permettant d’évaluer ultérieurement les progrès accomplis.
Le programme défendu par la majorité couvre un large éventail de priorités : consolidation de l’État de droit et des institutions, moralisation de la vie publique et lutte contre la rente, protection du pouvoir d’achat, amélioration de la santé et de l’enseignement, insertion des jeunes dans l’éducation, la formation et l’emploi décent, renforcement de la souveraineté stratégique et construction d’une économie capable de financer les ambitions sociales du pays.
Ces orientations associent réformes institutionnelles, objectifs économiques et engagements sociaux. Leur ampleur rend toutefois décisifs le classement des priorités, les mécanismes d’exécution et les moyens mobilisés.
Abdelkrim El Hams a qualifié le programme de réaliste et de clair, estimant qu’il réorganisait les priorités en fonction des attentes des citoyens, dans un environnement marqué par des difficultés économiques et sociales internes ainsi que par des pressions financières et géopolitiques internationales. Cette appréciation reste celle d’un groupe appartenant à la majorité. Elle constitue une prise de position politique, et non un bilan d’exécution permettant déjà d’établir que les objectifs annoncés ont été atteints.
Des promesses sociales aux conditions d’accès effectif aux services
Dans sa propre intervention, Youssef Aïdi, président du groupe socialiste, a abordé plus directement les questions de revenus et de services sociaux. Il a placé la dimension sociale au cœur du programme, en se référant aux principes de justice sociale, de solidarité et d’égalité des chances défendus par son parti. Il a également élargi la notion de vie digne au-delà du revenu, en y intégrant l’accès à la santé, à l’éducation, au logement, à l’eau, au transport et aux services publics.
Youssef Aïdi a salué l’orientation visant à passer de l’extension de la couverture sociale à l’amélioration de la qualité des prestations, de la multiplication des programmes à leur complémentarité, et du volume des investissements à leur rendement et à leurs effets directs.
Cette distinction revêt une portée pratique. L’élargissement du nombre de bénéficiaires d’un dispositif social ne garantit pas, à lui seul, que les personnes concernées disposent de soins de qualité, d’un enseignement satisfaisant ou de services accessibles à un coût supportable.
En matière de couverture sanitaire, le groupe socialiste a soutenu l’engagement d’accélérer la généralisation de la couverture médicale et d’assurer la pérennité de l’Assurance maladie obligatoire, avec pour objectif de garantir un accès effectif, équitable et continu aux soins. Aïdi a cité plusieurs conditions nécessaires à cette évolution : la réduction des disparités territoriales dans l’offre de soins, l’amélioration de l’accueil et des services d’urgence, le renforcement des ressources humaines, la structuration du parcours de soins et le développement du système national d’information sanitaire.
Ces exigences renvoient à des difficultés que la seule couverture juridique ne suffit pas à résoudre. Un citoyen peut être affilié à l’assurance maladie tout en rencontrant des difficultés pour obtenir un rendez-vous, en devant parcourir de longues distances pour accéder à un établissement de santé ou en supportant des dépenses incompatibles avec ses moyens.
L’évaluation de la réforme sanitaire ne pourra donc se limiter au nombre de personnes inscrites dans les régimes d’assurance. Elle devra également prendre en compte la disponibilité des médecins, la répartition territoriale des établissements et des équipements, les délais de rendez-vous et le coût des soins restant à la charge des patients.
La hausse progressive de l’aide sociale directe, de 500 à 1 000 dirhams à la fin du mandat gouvernemental, figure parmi les engagements les plus importants salués par le groupe socialiste. Les informations publiées sur le programme indiquent que cette augmentation doit être progressive. Son calendrier, les conditions d’éligibilité et les sources de financement seront donc essentiels pour en apprécier les effets sur les ménages.
Le montant de 500 dirhams ne signifie pas que chaque famille bénéficiaire perçoit nécessairement cette somme pour chacun de ses membres. Le dispositif actuel d’aide sociale directe, encadré par la loi n° 58.23, prévoit des montants qui varient selon la composition du ménage, la situation des enfants et les conditions d’éligibilité, avec un minimum de 500 dirhams. L’accès au dispositif repose également sur des critères socio-économiques, notamment l’inscription au Registre national de la population et au Registre social unifié ainsi que le respect du seuil d’éligibilité.
Ces règles montrent que la hausse annoncée ne peut être évaluée indépendamment des modalités de calcul de l’aide et des catégories de bénéficiaires. L’effet concret diffère selon la situation familiale, le nombre et l’âge des enfants, les revenus du ménage et ses besoins essentiels. Le passage à 1 000 dirhams à la fin du mandat ne permet pas, à lui seul, de déterminer le montant de l’augmentation à chaque étape ni la manière dont elle s’appliquera aux différentes catégories, tant que les modalités d’exécution ne sont pas précisées.
Youssef Aïdi a également salué la mesure annoncée en faveur des ménages éligibles dont la facture mensuelle d’électricité du logement principal ne dépasse pas 100 dirhams. Selon la présentation du programme reprise dans son intervention, la compensation doit être accordée automatiquement, à hauteur de la facture, sans demande papier ni déplacement auprès de l’administration.
L’intérêt de cette mesure tient aussi à son mode de distribution. Une compensation automatique peut réduire les démarches administratives imposées aux familles et limiter les difficultés liées au dépôt et au suivi des demandes. Son efficacité dépendra toutefois de l’identification des ménages éligibles, de la fiabilité des données utilisées, de la connexion entre le dispositif d’aide et les factures d’électricité, ainsi que des procédures prévues pour corriger les erreurs et traiter les contestations.
Le seuil de 100 dirhams définit le périmètre annoncé de la mesure, mais ne permet pas, à lui seul, de déterminer le nombre de ménages concernés ni son coût budgétaire global.
Le président du groupe socialiste a insisté sur la nécessité de clarifier les conditions d’accès, de simplifier les démarches, de garantir un droit de recours et de protéger les données personnelles. L’objectif est d’éviter qu’une erreur administrative ou numérique prive une famille de l’aide à laquelle elle peut prétendre. Ces exigences touchent directement aux mécanismes d’exécution : la qualité du ciblage ne se mesure pas uniquement à la capacité de l’administration à identifier les bénéficiaires, mais aussi à celle de corriger les erreurs et de rétablir les droits des personnes injustement exclues.
Pensions des veuves et relèvement du minimum de retraite
Les engagements salués par le groupe socialiste concernent également les veuves et les retraités. Youssef Aïdi a soutenu l’orientation annoncée visant à porter la pension de la veuve à 100 % de la pension principale due au conjoint décédé, contre 50 % selon la situation qu’il a décrite dans son intervention, tout en préservant les droits des orphelins et des autres ayants droit.
Il a également approuvé le projet de relèvement progressif du minimum des pensions principales à 3 000 dirhams par mois dans les différents régimes de retraite. Il a toutefois insisté sur la nécessité d’inscrire ces engagements dans un calendrier précis et de leur assurer un financement durable, tout en préservant les droits acquis et en limitant la précarité, notamment chez les femmes qui assument des responsabilités familiales après la perte du principal soutien du foyer.
Ces engagements nécessitent des précisions qui dépassent l’annonce de taux et de montants. Le passage à 100 % pour la pension de la veuve suppose notamment de clarifier l’articulation entre ses droits et ceux des autres ayants droit, de déterminer les régimes concernés, de fixer les conditions d’accès et de préciser la date d’entrée en application.
De même, le relèvement du minimum de retraite à 3 000 dirhams dans les différents régimes nécessite de définir les catégories concernées, de prendre en compte les différences entre les systèmes de retraite, d’estimer le coût financier et d’identifier les organismes qui devront le supporter.
Les éléments publiés de l’intervention ne fournissent pas suffisamment de détails sur ces aspects pour permettre d’évaluer le coût global des mesures ou de déterminer avec précision le nombre de bénéficiaires. Les annonces doivent donc être considérées comme des engagements politiques qui nécessitent des textes et des mécanismes d’application clairement définis, et non comme des résultats financiers ou sociaux déjà acquis.
Une nouvelle majorité face à l’épreuve de l’exécution
L’intervention du groupe socialiste comporte également une dimension politique, puisque l’USFP est passée de l’opposition à la majorité à la suite des dernières élections législatives. Youssef Aïdi a choisi de saluer les engagements sociaux du programme tout en rappelant les conditions nécessaires à leur mise en œuvre.
Cette intervention ne suffit pas, à elle seule, à établir un changement général de position du parti ou une évolution de ses rapports avec les autres composantes de la majorité. Elle montre néanmoins qu’un soutien politique au programme peut s’accompagner d’une demande de précisions sur son application.
Le PAM, pour sa part, a concentré son intervention sur la nécessité de démontrer que le nouveau gouvernement se distingue de son prédécesseur, tout en reconnaissant que la réforme ne peut commencer à partir de zéro. Cette position engage la majorité à préciser ce qu’elle entend poursuivre, ce qu’elle compte modifier et les moyens par lesquels elle entend corriger les dysfonctionnements évoqués par son groupe parlementaire.
Dans les deux cas, le débat porte sur la capacité du programme à passer de l’annonce des priorités à leur réalisation. La hausse de l’aide sociale, l’amélioration des services de santé, la réforme des pensions des veuves et le relèvement du minimum de retraite sont autant d’engagements dont la portée pourra être évaluée à partir des textes qui les encadreront, des ressources qui leur seront consacrées, des échéances annoncées et des résultats mesurables.
Ces critères seront indispensables pour suivre le programme tout au long du nouveau mandat : il ne s’agira pas seulement d’examiner ce que le gouvernement promet, mais aussi les objectifs quantifiables qu’il fixera, les données qu’il publiera sur l’exécution et les réponses qu’il apportera aux catégories de population qui restent éloignées des dispositifs ou n’en retirent pas les effets annoncés.


