La victoire du Maroc face à l’Angola, sur le score de cinq buts à deux, en finale de la Coupe d’Afrique des nations de futsal, mercredi 21 octobre 2026, ne constitue pas seulement un nouveau titre dans le palmarès des sélections nationales. Elle offre au Maroc son quatrième sacre continental et lui permet de s’installer seul en tête du classement historique de la compétition, devant l’Égypte. Mais cette nouvelle consécration ramène également au premier plan une question qui dépasse le résultat d’un match : comment une discipline a-t-elle réussi à maintenir une telle domination continentale pendant plusieurs années, alors que d’autres secteurs du sport marocain restent confrontés à des interrogations sur leur gestion, la formation des champions, l’utilisation des ressources financières et la responsabilité des dirigeants face aux résultats obtenus ?
La finale s’est disputée dans la salle couverte du complexe sportif Prince Moulay Abdellah, à Rabat, au terme d’un parcours qui a confirmé la régularité des performances marocaines. Avant d’affronter l’Angola, les Lions de l’Atlas avaient largement dominé l’Égypte en demi-finale, sur le score de six buts à zéro. L’Angola, de son côté, avait obtenu son billet pour la finale en battant l’Algérie trois buts à deux, après avoir été menée de deux buts.
Le score de 5-2 a permis au Maroc de conserver son titre et de porter à quatre son nombre de sacres, après ceux de 2016, 2020 et 2024. Le premier avait été remporté en Afrique du Sud face à l’Égypte. Le Maroc avait ensuite conservé sa couronne en 2020, avant de battre l’Angola en finale de l’édition 2024, organisée à Rabat, sur le score de cinq buts à un. En 2026, la sélection marocaine a de nouveau dominé le même adversaire, avec un écart de buts différent.
Cette succession de résultats confère au Maroc une position continentale qui ne peut être ramenée à une seule génération de joueurs ou à une rencontre particulière. Elle invite aussi à examiner le travail conduit par le sélectionneur Hicham Dguig et son encadrement technique, non seulement pour saluer les résultats obtenus, mais également pour comprendre les conditions de leur continuité : stabilité technique, préparation aux compétitions, développement des joueurs et capacité à maintenir un niveau élevé d’une édition à l’autre.
Une expérience réussie qui ne se résume pas aux trophées
Le Maroc mérite pleinement de célébrer cette victoire, mais la portée de cette expérience dépasse le nombre de coupes remportées. La différence entre une sélection qui s’installe durablement au sommet de son continent et une équipe qui réalise une performance ponctuelle tient notamment à sa capacité à reproduire ses résultats, à renouveler ses effectifs et à faire évoluer son organisation technique. Les titres remportés en 2016, 2020, 2024 et 2026 constituent, à cet égard, un indicateur solide de la stabilité compétitive acquise par le futsal marocain.
L’interprétation de cette réussite exige néanmoins de la précision. Les résultats démontrent la supériorité de la sélection dans les compétitions africaines, mais ils ne permettent pas, à eux seuls, de connaître le budget qui lui est consacré, le coût de sa préparation ou le rendement de chaque dirham investi. Les données financières détaillées disponibles ne suffisent pas à établir une comparaison rigoureuse entre les dépenses engagées dans le futsal et celles consacrées aux autres disciplines sportives.
Cette limite n’interdit nullement de s’interroger sur la possibilité de reproduire certaines réussites. Elle impose plutôt de rechercher les éléments qui ont contribué à la performance, en distinguant le travail technique de la sélection des facteurs liés au financement, à la gestion et à la formation au sein de l’institution sportive.
Hicham Dguig, son encadrement et les joueurs méritent que leur travail soit reconnu. Mais la réussite de la sélection ne saurait dispenser automatiquement les structures qui l’entourent de toute évaluation. À l’inverse, les débats sur les difficultés du sport national ne doivent pas conduire à minimiser une performance obtenue sur le terrain grâce au travail des joueurs et du staff technique.
Quand la stratégie se heurte aux réalités de l’exécution
Plusieurs années avant ce quatrième sacre, le Conseil économique, social et environnemental avait déjà établi un diagnostic important de la politique sportive marocaine. Dans son étude publiée en 2019, consacrée à l’évaluation de la mise en œuvre de la Stratégie nationale du sport à l’horizon 2020, le Conseil estimait que la vision affichée était ambitieuse et que ses principaux axes demeuraient pertinents, mais que leur mise en œuvre n’avait pas permis d’atteindre les objectifs attendus. Le sport n’avait pas non plus acquis la place qu’il aurait dû occuper dans la politique de développement du pays.
Ce constat ne portait pas sur une discipline particulière et ne signifiait pas que toutes les institutions sportives avaient échoué de la même manière. Il concernait un système plus large, marqué par les difficultés à transformer une stratégie annoncée en une politique publique effectivement appliquée, ainsi que par des problèmes de pilotage, d’exécution, de cadre juridique, de ressources humaines et de financement.
En 2022, le Conseil a abordé de nouveau la question sous l’angle de l’économie du sport, en examinant la capacité du secteur à créer de la richesse et des emplois. Son analyse relevait des insuffisances organisationnelles et professionnelles qui freinaient l’émergence d’une véritable industrie sportive. Elle préconisait notamment une réforme du cadre juridique, le développement de la détection des talents dès le plus jeune âge, le renforcement des compétitions scolaires et universitaires ainsi qu’une amélioration de la situation professionnelle et sociale des sportifs.
Le Conseil estimait alors que l’économie du sport représentait environ 0,5 % du produit intérieur brut en 2020 et envisageait la possibilité de porter cette contribution à 3 % en cinq ans, sous réserve de la mise en œuvre des transformations proposées. Cette projection doit être comprise pour ce qu’elle était : un objectif conditionnel formulé dans un document institutionnel, et non la preuve que ce niveau a effectivement été atteint par la suite.
La différence entre les deux diagnostics est importante. En 2019, la question centrale concernait les difficultés d’exécution d’une stratégie nationale. En 2022, l’analyse s’élargissait à la structure économique du sport, aux possibilités d’investissement et d’emploi, au statut des sportifs et aux relations entre les institutions sportives et le marché.
Le débat ne porte donc pas uniquement sur le nombre de médailles ou de trophées remportés. Il concerne aussi la capacité du sport à développer une base de pratiquants suffisamment large, à faire émerger de nouveaux talents, à offrir des parcours professionnels durables et à transformer les dépenses engagées en résultats sociaux et économiques mesurables.
Les budgets : que faut-il réellement savoir ?
Dans le débat public, l’expression « budgets considérables consacrés au sport » revient régulièrement. Elle ne suffit pourtant pas, à elle seule, à établir un diagnostic sérieux. Les dépenses sportives se répartissent entre les infrastructures, le soutien aux fédérations et aux clubs, les centres de formation, les équipes nationales, l’organisation des compétitions, les équipements et les ressources humaines. Leur nature varie selon les disciplines, tout comme les résultats que l’on peut raisonnablement attendre de chacune d’elles.
L’évaluation ne peut donc s’arrêter au montant global des crédits annoncés. Elle doit examiner les sommes effectivement allouées et dépensées, les objectifs fixés aux organismes bénéficiaires, les résultats obtenus et l’existence de mécanismes indépendants permettant d’évaluer les performances, de corriger les insuffisances et d’établir les responsabilités lorsque des manquements sont démontrés.
Ces questions ne présupposent ni corruption ni mauvaise gestion dans chaque institution. Elles permettent précisément de distinguer une responsabilité politique ou administrative qui appelle une évaluation, une insuffisance de gestion qui nécessite des corrections et une éventuelle infraction financière ou juridique qui ne peut être établie qu’à partir de preuves et de documents examinés par les instances compétentes.
Les informations publiées par le département chargé du sport font état d’un travail de suivi et d’évaluation des contrats d’objectifs conclus avec les fédérations sportives. Les indicateurs évoqués portent notamment sur les résultats, les performances, le nombre de licenciés, le développement des catégories d’âge et l’inclusion sociale. Les autorités font également état de la poursuite des efforts de modernisation du cadre juridique du sport.
L’existence de ces objectifs déclarés ne dispense toutefois pas d’en mesurer les effets. Le véritable critère n’est pas l’annonce d’une réforme des mécanismes de soutien ou la signature de contrats d’objectifs, mais la disponibilité de données permettant de vérifier le respect des engagements, l’impact des financements sur la pratique sportive, la formation des jeunes, les résultats en compétition et l’élargissement de la base des pratiquants.
Les données officielles publiées pour 2023 faisaient état de 470 281 licenciés auprès des fédérations sportives, de plus de 2,44 millions de bénéficiaires des programmes du sport pour tous et de 880 850 participants aux tournois de quartiers. Ces chiffres donnent une indication de l’ampleur de certaines activités. Ils ne permettent cependant pas, à eux seuls, d’évaluer la qualité de l’encadrement, la continuité de la pratique ou la répartition territoriale des moyens.
Il serait tout aussi imprudent de reprendre les chiffres historiques des rapports du Conseil économique, social et environnemental comme s’ils décrivaient automatiquement la situation actuelle. Leur actualisation, leur comparaison sur plusieurs années et leur rapprochement avec les crédits effectivement dépensés et les résultats obtenus sont indispensables.
Ce que le futsal peut apporter aux autres disciplines
Le Maroc n’a pas intérêt à considérer le parcours du futsal comme un modèle prêt à être reproduit à l’identique dans toutes les disciplines. Chaque sport possède ses propres contraintes techniques, humaines et organisationnelles. La réussite de la sélection offre néanmoins une occasion d’étudier les facteurs de continuité qui la caractérisent, de documenter les méthodes de préparation et de formation et d’identifier les pratiques susceptibles d’être adaptées à d’autres sports.
L’attention ne doit pas se limiter à l’équipe première. La pérennité des résultats dépend également de la formation des jeunes catégories, des méthodes de détection des talents en dehors des grands centres urbains, des possibilités offertes aux jeunes joueurs de participer à des compétitions et de la place accordée au futsal dans les établissements scolaires, les clubs et les associations.
Si la réussite demeure concentrée au niveau de la sélection senior, sans base suffisamment large de formation et de compétition, le renouvellement des générations peut devenir une difficulté à terme. En revanche, si les performances reposent sur un système cohérent de détection, de développement et de renouvellement des joueurs, les titres deviennent le produit d’une organisation capable de durer, et non uniquement l’héritage d’une génération particulièrement performante.
Cette démarche suppose également la publication de données plus précises sur les coûts de préparation, les programmes des catégories de jeunes, le nombre de licenciés, les performances des centres de formation et les résultats sportifs. Ce sont ces informations qui permettent de comparer les expériences, de déterminer ce qui fonctionne, d’en comprendre les raisons et d’identifier ce qui doit être modifié.
La victoire n’efface pas l’exigence de responsabilité
La sélection marocaine de futsal mérite de célébrer son quatrième titre continental, et le mérite doit revenir à ceux qui l’ont obtenu. Mais cette consécration ne doit ni servir à occulter les difficultés des autres disciplines ni reporter indéfiniment l’évaluation des politiques publiques censées soutenir l’ensemble du sport marocain.
La responsabilité attendue dans le sport ne consiste pas à lancer des accusations générales contre tous ceux qui ont exercé des fonctions dirigeantes. Elle ne consiste pas davantage à tolérer les insuffisances au motif que certaines équipes nationales obtiennent d’excellents résultats. Elle repose sur l’identification des responsabilités, l’examen des documents financiers et techniques, la comparaison entre les objectifs et les résultats, ainsi que la mise en cause des responsables dont les manquements ou les infractions sont établis, conformément aux règles applicables.
Si le futsal a démontré que le Maroc était capable de construire une sélection dominante à l’échelle africaine, tirer pleinement profit de cette réussite suppose d’aller au-delà de la célébration du trophée. Il faut comprendre le système qui l’a rendue possible, puis examiner dans quelle mesure les mêmes exigences de formation, de suivi et d’évaluation sont appliquées aux autres disciplines.
Le quatrième sacre est un fait sportif incontestable. Le rendement réel des budgets consacrés au sport marocain, l’équité de leur répartition et l’efficacité des contrôles portant sur leur utilisation restent, en revanche, des questions qui exigent des chiffres actualisés, des documents accessibles et une évaluation rigoureuse. La victoire sur le parquet ne dispense pas de ce travail, pas plus que les interrogations sur la gouvernance ne diminuent la valeur de la performance marocaine.


