Par : Hamza El Andaloussi Ben Ibrahim, chercheur spécialisé dans la concertation publique
Lorsqu’on parle d’élections, le débat commence souvent avec le jour du scrutin et s’achève avec l’annonce des résultats. Pourtant, dans leur dimension politique et sociale la plus large, les élections commencent bien avant : elles commencent lorsque les candidats s’adressent aux citoyens, lorsque les programmes sont élaborés, que les slogans apparaissent et que les promesses sont formulées, au moment où les partis commencent à tester leur capacité à convaincre, mobiliser et proposer une représentation de l’avenir.
C’est précisément à partir de ce constat que Hamza El Andaloussi Ben Ibrahim, chercheur spécialisé dans la concertation publique, avance une idée qui dépasse l’observation classique des élections : la création d’un « Observatoire du chercheur de la campagne électorale », conçu comme un cadre universitaire indépendant consacré à l’observation de terrain, à l’analyse scientifique et à la documentation, sans se substituer aux mécanismes d’observation électorale ni empiéter sur leurs missions.
L’idée peut paraître technique. Elle touche pourtant à une question beaucoup plus profonde : qui produit la connaissance sur la campagne électorale marocaine ?
Car une élection ne produit pas seulement des voix, des résultats et des sièges. Elle produit aussi un discours politique, des représentations de la société, des priorités économiques et sociales, des promesses de changement et des visions concernant les jeunes, les femmes, les différentes catégories sociales et les territoires.
Cette matière ne devrait pas disparaître avec la fin de la campagne.
Pour El Andaloussi Ben Ibrahim, la campagne électorale peut elle-même devenir un laboratoire de recherche scientifique. Elle permettrait d’étudier la relation entre candidat et électeur, d’identifier les questions qui occupent le devant de la scène politique, de suivre l’évolution des modes de communication et de mobilisation, et de mesurer la place accordée à l’emploi, à l’éducation, à la santé, à la protection sociale, à l’investissement, à la justice territoriale, à l’environnement, à la culture et à la gouvernance.
La question n’est donc plus seulement : qu’a dit le candidat ?
Elle devient : pourquoi a-t-il choisi ce thème ? À qui s’adressait-il ? La promesse formulée relève-t-elle réellement des compétences de l’institution pour laquelle il sollicite un mandat ? Le programme présente-t-il des objectifs mesurables, des échéances et des sources potentielles de financement, ou s’agit-il principalement d’un slogan destiné à mobiliser ?
Cette distinction est au cœur de la proposition de Hamza El Andaloussi Ben Ibrahim. Elle vise à faire passer l’étude de la campagne du registre de l’impression à celui de la déconstruction scientifique du discours.
L’objectif n’est pas de porter un jugement politique sur les partis ou les candidats, mais de construire des outils permettant de comprendre comment les promesses électorales sont élaborées et comment les questions sociales et économiques deviennent des objets politiques.
L’université : de la salle de cours au terrain électoral
Dans la vision développée par l’auteur de la proposition, l’université ne devrait pas intervenir uniquement après les élections, lorsque les résultats sont déjà connus et qu’il s’agit de les commenter.
Elle pourrait être présente pendant que le phénomène électoral se construit.
Cette proposition réinterroge donc la place de l’université dans la société. Le Maroc dispose de compétences universitaires dans le droit, les sciences politiques, l’économie, la sociologie, la géographie, les médias, la communication, les statistiques et l’analyse des données.
Pourquoi ne pas transformer ces compétences dispersées en un dispositif institutionnel capable de suivre les campagnes électorales et de les transformer en matière de recherche scientifique ?
Une question plus large apparaît alors : l’université peut-elle s’approcher du politique sans devenir elle-même un acteur politique ?
Hamza El Andaloussi Ben Ibrahim place précisément l’indépendance scientifique et la neutralité au cœur de sa proposition.
La valeur de l’Observatoire ne résiderait donc pas dans sa proximité avec les partis ou les candidats, mais dans sa capacité à maintenir la même distance scientifique à l’égard de tous.
D’où sa proposition d’une architecture nationale à prolongement régional, avec la création d’un observatoire dans chacune des douze régions du Royaume, sous la responsabilité d’une université ou d’un regroupement d’universités et d’établissements d’enseignement supérieur présents dans chaque région.
Ce détail n’est pas une simple question d’organisation administrative.
Il correspond à une autre manière de lire le Maroc politique.
La campagne électorale d’une région n’est pas nécessairement celle d’une autre. Les questions qui mobilisent les électeurs dans les espaces urbains ne sont pas forcément les mêmes que dans les territoires ruraux. De même, la relation du citoyen au développement, aux services publics, au transport, à l’urbanisme, à l’environnement ou aux équipements sociaux et culturels varie selon les territoires et selon les institutions concernées.
Le projet cherche ainsi à établir une unité de méthode et une diversité de lecture : une méthodologie nationale commune, mais une connaissance produite au plus près des territoires.
Qui observe les promesses électorales ?
L’une des dimensions les plus significatives de la proposition concerne les promesses électorales.
Dans la vie politique, les promesses peuvent rapidement disparaître. Elles sont formulées, la campagne s’achève, le scrutin a lieu, les résultats sont proclamés, puis le débat se déplace ailleurs.
Mais que se passerait-il si chaque promesse électorale devenait une donnée documentée, analysable et comparable ?
Le sens même de la campagne commencerait alors à changer.
L’Observatoire proposé ne se limiterait pas à enregistrer les discours. Il chercherait à les classer par thématiques, à mesurer la place accordée aux questions économiques, sociales, culturelles, environnementales et institutionnelles, puis à distinguer les propositions précises et mesurables des slogans généraux à vocation mobilisatrice.
Cela ouvre une question stratégique qui dépasse largement le seul moment électoral :
La mémoire électorale peut-elle devenir un outil permettant d’étudier la qualité du discours public ?
Hamza El Andaloussi Ben Ibrahim ne présente pas l’Observatoire comme un mécanisme de contrôle politique, mais comme un instrument de connaissance.
Cependant, cette connaissance pourrait produire des effets plus larges : elle permettrait, à terme, de suivre l’évolution des programmes et des discours d’une échéance électorale à l’autre, d’observer les transformations des priorités et de comprendre comment certaines questions passent de la périphérie au centre du discours politique, ou disparaissent.
Les jeunes chercheurs entrent sur le terrain
La proposition comporte également une dimension universitaire et sociale importante.
L’Observatoire ne reposerait pas uniquement sur les enseignants-chercheurs. Il associerait également les doctorants, les étudiants en master et les diplômés issus des disciplines concernées.
Cette participation ne serait toutefois pas improvisée.
Les enseignants et chercheurs encadrants auraient pour mission de définir la méthodologie, de superviser le travail de terrain et de contrôler les résultats. Les étudiants et jeunes diplômés participeraient à la collecte des données, aux entretiens, à la documentation et au classement des discours, slogans et programmes.
Avant toute intervention sur le terrain, Hamza El Andaloussi Ben Ibrahim préconise une formation spécifique portant notamment sur le droit électoral, les méthodes quantitatives et qualitatives, les techniques d’entretien, l’analyse du discours politique, le traitement des données, l’éthique de la recherche, la protection des données personnelles et les règles de neutralité.
L’Observatoire ne serait donc pas seulement un projet consacré à l’étude des élections.
Il pourrait également devenir une école de recherche de terrain pour les jeunes chercheurs.
Cette dimension renvoie à une question plus large concernant l’université marocaine : la formation doit-elle rester séparée de la réalité sociale, ou l’université peut-elle devenir un espace où la connaissance est produite, confrontée au terrain et enrichie par l’expérience ?
L’État facilite le travail… l’université préserve son autonomie
Le projet place le ministère de l’Intérieur dans une position de partenaire institutionnel nécessaire à la facilitation du travail de terrain, compte tenu de son rôle dans l’organisation des opérations électorales.
Mais Hamza El Andaloussi Ben Ibrahim fixe parallèlement une frontière claire à cette coopération : le ministère faciliterait, dans le respect du droit, l’accès aux informations publiques nécessaires et le travail des équipes de recherche, tandis que l’université conserverait sa responsabilité dans le choix des méthodes, l’analyse des données et la formulation des résultats.
C’est ici que surgit l’une des questions les plus sensibles du projet :
Comment construire une coopération institutionnelle solide avec l’État sans transformer cette coopération en dépendance scientifique ?
La réponse proposée passe par une convention-cadre réunissant le ministère de l’Intérieur, le ministère chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique ainsi que les universités participantes.
Cette convention définirait les responsabilités de chaque partie, les mécanismes de financement, la formation, la protection des données et les conditions de publication des résultats.
La relation envisagée n’est donc pas une relation de tutelle, mais une coordination fonctionnelle accompagnée d’une autonomie scientifique.
Le financement : le véritable test de l’indépendance
Un projet de cette ampleur ne peut reposer uniquement sur l’engagement universitaire.
La recherche de terrain suppose des déplacements, de la formation, des outils de collecte, du traitement de données, des équipes, des rencontres scientifiques et des rapports.
C’est pourquoi l’auteur propose un financement public approprié, avec la possibilité de mettre en place des appels à projets compétitifs au profit des universités et des équipes de recherche.
Mais le financement devient ici une question institutionnelle à part entière.
Si l’Observatoire étudie les élections, qui le finance ? Qui fixe les règles de financement ? Qui contrôle les dépenses ? Et surtout, comment garantir que l’argent ne puisse devenir un moyen d’influencer les résultats ?
C’est pourquoi la proposition insiste sur la transparence, le contrôle et la publication des projets, des budgets et des résultats, ainsi que sur l’interdiction de tout financement direct ou indirect provenant des partis ou des candidats, afin de prévenir les conflits d’intérêts et de préserver l’indépendance de l’Observatoire.
Autrement dit, l’indépendance de l’Observatoire ne commence pas au moment de la rédaction du rapport.
Elle commence avec son mode de financement.
L’Observatoire n’observe pas l’électeur… il étudie le phénomène
C’est probablement l’un des points essentiels pour comprendre la philosophie du projet.
Son auteur insiste sur le fait que l’Observatoire n’aurait pas pour fonction de surveiller les opinions des électeurs ou de juger leurs choix politiques.
Sa mission serait de comprendre le phénomène électoral, de le documenter et de l’analyser selon les règles de la recherche scientifique.
Cela place le projet dans un espace différent des sondages d’opinion et de l’observation de l’intégrité du scrutin.
Il s’agit d’étudier ce qui se passe avant l’urne : comment les messages politiques sont élaborés, comment les promesses sont formulées, comment évolue le langage des partis, comment les discours diffèrent d’une région à l’autre et comment les réseaux sociaux et la publicité numérique transforment la relation entre le politique et le citoyen.
À l’heure où les plateformes numériques occupent une place croissante dans les campagnes, ignorer cet espace reviendrait à laisser une partie essentielle du phénomène politique en dehors de la recherche.
De l’observation des élections à la construction de leur mémoire
Au fond, la force de la proposition de Hamza El Andaloussi Ben Ibrahim réside peut-être dans son refus de considérer l’élection comme un événement qui s’achève avec l’annonce des résultats.
Il propose de la considérer comme une matière de connaissance cumulative.
Douze rapports régionaux, un rapport national de synthèse, des bases de données, des entretiens, des analyses des discours, des slogans, des programmes et des promesses, ainsi que des comparaisons entre villes et campagnes, entre régions et entre différentes échéances électorales : autant d’éléments qui pourraient, s’ils sont produits avec indépendance et rigueur méthodologique, constituer une véritable mémoire scientifique de la pratique électorale marocaine.
La question plus large posée à l’université, à l’État et à la société devient alors claire :
Voulons-nous seulement des élections dont l’intégrité est observée le jour du scrutin, ou voulons-nous également une connaissance scientifique capable de comprendre ce qui a été dit aux citoyens avant qu’ils ne déposent leur bulletin dans l’urne ?
C’est précisément cette question qui donne à l’idée de « l’Observatoire du chercheur de la campagne électorale » une portée qui dépasse la création d’un simple dispositif technique.
Elle invite à repenser la place de l’université dans la vie publique et à considérer la campagne électorale comme une matière relevant également du développement politique, social et économique, et non comme une simple étape entre les candidatures et le vote.
Si le scrutin produit des résultats, la recherche scientifique peut préserver ce qui a précédé ces résultats : les discours, les promesses, les enjeux, les transformations, les attentes sociales et les manières de s’adresser au citoyen.
C’est, au fond, l’idée défendue par Hamza El Andaloussi Ben Ibrahim, chercheur spécialisé dans la concertation publique : faire en sorte que les élections marocaines disposent, à côté de leur mémoire politique, d’une mémoire scientifique documentée, cumulative, comparable et accessible à la recherche.


